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Full text of "Memoires du cardinal Dubois"

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MÉMOIRES 

"* SECRETS ET INÉDITS 

SUR LES COURS DE FRANCE 

AUX XV« XVIV XVIP ET XVIIP SIÈCLES. 



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PARIS, lUPRIMEBIE DE DECOCRCIUM. 
Riip d'Erfurtli ,n* i, prci deCAbhajt. 



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MÉMOIRES 



DU 



CARDmAL DUBOIS 






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'iome iiuatrim^. 




PARIS, 



MAMB ET BBLAUir AT-VAI.I.EE , MBRAiaBS, 

RUE GUÉnÉGAUD, N'' 25. 

1829 



De 

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V.4 



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MÉMOIRES 



DU 



CARDINAL DUBOIS. 



CHAPITRE PBEHIEB. 



La bienvenue du négociateur. — Les rideaux fermés. -^ 
Dubois et le Régent vont seuls à Saint-Cloud. — Démêlés 
du Parlement avec le duc d'Orléans. — Complots du duc 
du Maine. — Lettre de M, Fitz-Moritz et la réponse. — 
Prédestination. — La soubrette de la duchesse de Berri. 
— Lit de justice du a6 août. — Confidences de M"* d'Or- 
léans. — Les homars. — Travaux du lit de justice, -—i 
Le président de Blamont et deux conseillers arrêtés. — 
Le parlement dompté. — Fureurs de M"« du Maine et de 
M"»* de Maintenon. — Le duc et la duchesse de Lorraine 
à Paris. — Le marquis et la marquise de Craon. — In- 
cendie de Lunéville. — ^ Progrès de la banque. — Compa* 
gnie d'Occident. — Le Mississipi. — Lettre de M. de 
Crozat. — Fontenelle et Lamothe , faiseurs de parades. 
— Suppression des conseils de régence. — Secrétaires 
d'Etat et chefs des finances. — Dubois secrétaire d'Ëtat 
des affaires étrangères. — Lettre de milord Craggs. — 
Soupçon ridicule. 

Je n'eus rien de plus pressé, en arrivant à 
Paris, que de courir au Palais-Royal, sans pren- 

IV. I 



a MÉMOUŒS 

dre le temps de quitter mon habit de route ; j'é- 
tais impatient de savoir Taccueil que j'y recevrais. 
Mon apparition fit pousser un cri général qui 
retentit des antichambres jusqu'aux apparte- 
mens ; la première personne que je trouvai sur 
mon passage fut Madame , se rendant à l'abbaye 
de Montmartre^ qu'elle afiectiqnnait^ pour faire 
ses dévotions. 

« C'est donc toi, l'abbé! me dit-elle ^ je suis 
contente de toi pour la première fois de ma vie ; 
s'il y avait une ambassade en Chine ou en Perse ^ 
je te la ferais avoir. 

— Pourquoi pas dans le soleil ou la lune? re- 
partis- je hardiment, le retour serait plus difficile 
encore, et c'est là ce qu'il vous faut; mais je suis 
las des négociations qu'il faut aller chercher hors 
de chez soi; maintenant il s'agirait d'aller jus- 
qu'à Pontoise pour affaire d'£tat, que je n'irais 
point. 

— Ce coquin -là croit toujours parler aux 
marchandes de poissons de la halle.» 

Je me dérobai brusquement à ces gentillesses 
allemandes, et j'arrivai tout d'une haleine dans 
les bras du Régent, qui me pressa à me suffoquer. 



DU CARDINAL DUBOIS. 3 

a Dubois^ me diMl d'une voix ëmue, tu êa 
mon meilleur comme mon plus fidèle ami ; là 
quadruple alliance vaut mieux que cent victoires; 
je n ai pas de serviteur qui te vaille. 

— Ah! Monseigneur, vous oubliez vôtre con- 
cierge Dibagnet. 

— -Que veux-tu dire, Tàbbé? 

— Noce ne vous a donc pas remis mon mé- 
moire? 

■ 

— Vingt mille livres en fromage de Clamayel 
et truffes du Périgord, pour la bouche de Sa 
Majesté britannique? 

— Fi donc! un mémoire écrit comme un plai- 
doyer d'avocat de la grand' chambre ? 

— Qu'est-ce donc que cette écriture? 

— Un conseil qui vous apprendrait à vous 
passer de tous vos conseils de régence. » 

Son Altesse royale me comprit à demi mot^ 
mais un signe qu'elle tàe fît donna un autre cours 
à rentretiem En eflFet, ce n'était ni le lieu ni le 
temps de parler de ces sortes de choses ; je m'a- 
perçus que les rideaux du lit étaient tirés ^ et il 
avait fallu un motif aussi puissant que mon arri- 
vée pcy»r contraindre le Prince à quitter ce qu'il 



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4 MÉMOIIŒS 

quittait. Alors je le regardai en souriant comme 
le Dubois de sa jeunesse y et je remarquai qu'une 
absence de quelques mois Tavait vieilli singu- 
lièrement; son visage était soulevé de rougeurs^ 
ses dents n'étaient plus au complet^ ses cheveux 
grisonnaient^ et sa démarche avait quelque chose 
d'égaré comme sa physionomie* Enfin un de ses 
yeux y mi-fermé i rouge et, pleurant^ avait l'air 
malade* 

(( Monseigneur^ lui dis- je, d'où vient que vous 
me voyez aujourd'hui de mauvais œil? 

— Ce n'est rien qu'un coup de raquette que 
ye me suis donné en jouant au mail avec Ri- 
chelieu. 

— Il faut soïis guérir. Monseigneur^ à force 
de régime et de tisanes. 

— Chirac ne me dit pas autre chose; mais le 
moyen de suivre cette ordonnance ! j'aime mieux ^ 
comme l'ivrogne de la cbinson^ perdre une fe- 
nêtre et conserviBr la maison. A cela près, ne te 
semUé^jêpa^ plus beau qu'à top départ? 

-JrrÇ'est à JUTà^ Para bèpe à vous dire ce qu'elle 
en ipensé, ou« toute autre, » continuai-je en m'a- 
dressant au lit fermé. Le Régent me congédia 



DU CARDINAL DUBOIS. 5 

SOUS prétexte d'affaires pressantes, et me donna 
rendez - vous à midi pour passer la journée a 

Saiat-CIoud en tête à tête; «à moins que ^^ 

ajouta-t-il en parlant au lit. Je me retirai tout 
doucement par respect pour les dames. 

En sortant de cette audience privilégiée^ je 
tombai sur les épaules de Nocé^ qui ne me savait 
pas à Paris. 

■ 

tf Parbleu 1 lui dis-je. M* de !Nocé, vous êtes 
bien cbangé depuis un an* 

— Ne t'en étonne pas, l'abbé^ nous faisons un 
rude service au palais du Luxembourg 1 

— - Grand bien vous fasse 1 mais on s'en aper- 
çoit| rien qu^à la pianière dont vous servez vos 
amis. 

— Tu me veux parler de ton mémoire de 
diable ; en le remettant à son adresse^ je me serais 
fait pendre pour toi. 

•: — C'est pourquoi je vous le redemande pour 
en faire l'usage qui me semblera bon. 

— Boni je te le rendrai^ quoique j'aie été 
tenté de le détourner de 9a.yéi:itable destination* » 

J'insistai pour qu'il me fut rendu sans retard. 
Nocé^ qui prit ma mauvaise humeur pour Un 



6 MÉMOIRES 

faux air de. gravité, me conseilla de faire une 
quadruple alliance avec les conseils de régence^ 
plutôt que de leur déclarer la guerre. J'aurais 
bien souhaité envoyer au diable Noce avec ses 
conseils , mais la prudence me donna celui 
d'attendre Foccasion favorable pour ma ven- 
geance éclatante. Tout vient à point pour qui 
peut attendre, dit le proverbe. 
. J'allai à mon hôtel ^ me laver, me parfumer et 
redevenir abbé par l'habit comme devant. Mon 
mémoire en poche, je revin$ au Palais-Royal, où 
m'attendait le Prince. Nous montâmes seuls dans 
sa voiture, et pendant la route, au château, à la 
promenade et à souper, nous nous entretînmes 
du plus important ; les gentilshommes ordinaires 
ayant été exemptés de service auprès de Son 
Altesse royale. Mon mémoire produisit l'effet 
que j'en espérais; le duc d'Orléans accepta de 
grand cœur l'espèce de royauté que je lui offrais 
au lieu d'une sujétion continuelle ; car des secré- 
taires d'Etat, que l'on peut remercier, senties 
très-humbles serviteurs du régent; et les Conseils 
au comtraire se regardent comme partie insépa- 
rable de la régence. 



DU CABDIN AL DUBOIS. 7 

fc Hé bien soit, me dit le Prince, je te charge, 
l'abbé, de dresser les lettres de reiuercitnens, et 
pour te récompenser je te fais secrétaire d'Etat: 

— Ce ne sera pas la première fois que vous 
userez de mon ministère, Monseignefur. » 

Le Régent me raconta alors ses griefs contre 
le Parlement, griefs que mon petit Dubois ne 
m'avait pas laissé ignorer dans sa correspon- 
dance. Je fis semblant d'écouter afin de placer 
mon mot comme d'inspiration. 

Le chancelier avait été chàngdau mois, de jan- 
vier; d'Aguesseau, s'étant avisé de vouloir régen- 
ter le Régent, fut exilé à sa terre de Fresne, et le 
métne jour les sceaux fureut donnés à mon ami 
le lieutenant de police Voyer d'Argenson, dit 
la Voirie par le menu peuple. Ce choix n'eut pas 
l'aveu du Parlement,. qui jura par ^^^ privilèges 
de manifester soa mécontentement en temps et 
lieu. Il n'attendit pas long-temps, et le duc dû 
Maine dépensa beaucoup d'argent et d'intrigue 
pour s'en faire un allié puissant. Le boiteux va 
vite en perfidie. Au mois de juin, un édit pour la 
refonte et l'augmentation des monnaies ne fut 
enregistré qu'à la cour des monnaies. Le Parle- 




8 MJÈMOIRES 

ment vil une atteinte k ses droits dans cette omis* 
sion volontaire. Cette compagnie^ qui avait cru 
que la régence lui appartiendrait en seconde 
main , décida qu'il serait fait au Roi de très-hum- 
bles remontrances ; et de grand matin ^ le prési- 
dent de Mesme^ le président d'Aligre^ et huit 
conseillers allèrent au Palais-Royal débiter au 
Régent un beau discours auquel il fut répondu 
ou à peu près : «Je veux !» Messieurs du Parle- 
ment eurent mal au cœur de ce mépris pour leurs 
remontrances^ et^ s'étant assemblés le lendemain^ 
ils rendirent un arrêt contre l'édit du Roi. Son 
Altesse royale^ indignée de la conduite des robes 
rouges, en fit part au conseil de régence, et Par- 
rét fut cassé d'une voix unanime. « Messieurs, 
avait dit le Régent, le parlement n'a pointa se 
mêler de la monnaie; je suis déterminé à main- 
tenir l'autorité royale, et je la livrerai au Roi, 
quand il sera majeur, telle que je l'ai trouvée. » 
L'édit fut publié et affiché dans Paris, et deux 
compagnies degardéis françaises postées, à Thôtel 
de Ja monnaie, tinrent en respect le peuple et le 
Parlement. Les du Maine empêchèrent celte que- 
relle de s'assoupir comme elle devait; le Parle- 




DU CARDINAL DUBOIS. 9 

ment^ au lieu de s'avouer battu ^ s'exposa à faire 
de nouvelles ^remontrances ; la députation^ com- 
posée du premier président, de sept présidens 
à mortier, et de trente- deux conseillers, fut 
conduite en grande cérémonie à l'audience du 
Roi ; le tout se passa en paroles de rhétorique. 
Le chancelier, qui répondit le mois suivant à ces 
petits ligueurs, n'eut pas le talent de les con-* 
vaincre. Les remontrances de recommencer de 
plus belle, et d'Argenson de répondre : wLe Roi 
vous a déjà expliqué ses intentions, -et vous les 
expliquera encore. » Le Parlement né se tiût pas 
pour battu; il mit dans son parti la cour des 
comptes, la cour des aides, et peu s'en fallut 
toutes les cours dû royaume. C'était un coup 
mortel porté en apparence à la banque de Law; 
mais sous ce prétexté se cachait un complot con- 
tre la régence en faveur du duc du Maine. Son 
Altesse royale en eut'avis,etpoury met Ire ordre 
n'imagina rien de mieux qu'un lit de justice pour 
le 26 d'août. Voilà où en étaient les choses à mon 
retour à Paris j le Régent arriva aux détails que 
j'ignorais. 

(c Ce n'est pas assez de me poursuivre par 






10 MÉMOIRES 

des remontrances, des chansons, des libelles el 
des gravures, me dit le Régent, ils conspirent 
sourdement pour arranger un lit de justice 
qui déclare le Roi majeur et me prive de la ré- 
gence. 

— Je ne le voulais pas croire, répondis-je. 
M. du Maine se défend même d'avoir fait agir le 
Parlement. M"' du Maine a dit tout haut dans 
un grand dîner : « On m'accuse de révolter le 
Parlement contre M. le duc d'Orléans; mais}e le 
méprise trop pour prendre une si noble ven- 
geance; jelepunirai d'une toute autre manière. )x 

Ces paroles m'avaient été rapportées par l'abbé 
Brigaut, traître à deux faces, recevant, écrivant 
des deux mains. Le Régent ayant fait imprimer 
à Amsterdam un panégyrique de son gouverne- 
ment sous le titre de : Lettres de M. Fitz^Mo- 
ritz sur les affaires du temps; M"' du Maine, 
pour répondre à cet écrit en style de satire, avait 
fait choix deBrigaut, qui s'était aidé des conseils 
et de l'esprit de Malezieux et du cardinal de Po- 
lignac. Je nommais Brigaut Vabbé Brigand ^ et 
c'est un nom qu'il n'avait pas volé. Cependant la 
duchesse du Maine redoublait de noirceurs. La 






DU CARDINAL DUBOIS. ' ii 

veille j elle était allée au Paiais-Royal demander 
un éclaircissement au Régent : elle avait fait des 
phrases magnifiques et joué la comédie. 

« Monsieur^ avait-elle dit, il m'est revenu que 
vous croyez que là réponse au livre de Filz-Mo- 
ritz est de moi. Pensez-vous qu'une princesse du 
sang s'abaisse à faire des libelles ? 

— : Madame, avait répondu Son Altesse, qui 
vous parle d'une princesse du sang? 

— Le même pamphlet a été attribué à M. de 
Malezieux et à M. dePolignacj mais le cardinal 
a des affaires trop importantes pour s'occuper de 
pareilles bagatelles ; l'autre n'a de temps que pour 
les sciences etla philosophie.Pour moi, je ne songe 
qu'à bien élever mes enfans afin d'être toujours 
princesse du sang; quoique l'on m'ait enlevé cet 
honneur, dont je suis plus digne que bien des 
gens. 

— J'ai raison de croire que ces méchancetés 
ont été forgées chez vous, par vous et par les vô-^ 
ires; ce fait. m'a été attesté par des personnes de 
votre maison qui les ont vu composer: on ne me 
fait rien croire ni décroire. >» 

Après cette explication, le Régent lui a tourné 



12 MEMOIRES 

le dos, car il n'a de fermeté qu'avec les du 
Maine. 

J'approuvai le lit de justice des Tuileries, et 
je fis tant que j'achevai l'œuvre du duc de Bour- 
bon et du prince de Conû, qui demandaient que 
le jeune Roi fût ôté entièrement des mains du 
boiteux. J'ajoutai encore, s'il est possible^ à la 
haine que le Régent portait aux du Maine. J'é- 
tais averti sous main des conférences de la Main- 
tenon, du président de Mesmes, et des bâtards, 
avec l'ambassadeur d'Espagne et les espions d' At- 
béroni. Jp voulais exiler tous ces turbulens pour 
évitéir de les punir de haute trahison : car, en vé- 
rite, je craignais que le Régent ne fût assassiné; 
ce que je pus lui dire là-dessus n'aboutit qu'à 
le faire rire; il persista à continuer de sortir la 
nuit avec ses roués, allant souper chez l'un et 
chez l'aut|re, mal accompagné et sans armes : 

w Que veux-tu, l'abbé? me dit-il, je ne suis pas 
immortel, et tout ce que je ferai ne me donnera 
pas un jour d'existence de plus qu'il n'est pré- 
destiné. 

— Ainsi, Monseigneur, repris- je en colère, 
vous verriez tiile épée nue devant votre chemin, 



DU CARDINAL DUBOIS. i3 

que vous ne feriez point un pas en arrière pour 
vous en garantir? 

-^ Certes non; bien persuadé que je suis que 
tous mes efforts ne réussiraient pas à me sauver^ 
s'il çsl écrit que je dois mourir là. 

-^ Diable ! vous croyez à la prédestination 
comme un calviniste I néanmoins permettez-moi 
de vous rappeler qu'il est écrit : Aide-toi , le Ciel 
t'aidera! 

— Tu parles comme un prédicateur; n'im- 
porte^ je ne cl^angerai pas ma manière de vivre^ 
parce que Chirac me répète .tous les jours que je 
périrai d'une attaque d'apoplexie; ce qui ai> 
rive devait lû'arriver, telle est ma religion, n 
. Je ne m'obstinai pas contre son obstinaticm, 
«tles affaires politiques étant épuisées^ celles du 
plaisir nous occupèrent fort tard , et je me dé«- 
barrasserai ailleurs de la besace des péchés^ ini*- 
qoités et gentillesses que me confessa Son Altess^ 
royale. J'appris alors pourquoi son œil était ma- 
lade au point de faire craindre qu'il ne le perdit 
tottt^à-fait. 

(( La dame du lit^ me dit-ril^ n'étant plus là 
pour m'entendre, je t'avouerai, Dubois^ que l'a- 



ri MÉMOIRES 

mour est la seule cause de l'état où tu vois 
mon œil. 

— L'amour^ Monseigneur^ est un grand per- 
fide. 

— Non, Fabbé, ce n'est pas cela, Paventure 
est plus honnête. Ma fille Berry avait une femme 
de chambre si fraîche , si blanche et si appétis- 
sante, que je ne pus souffrir qu'un lourdaud 
comme Jolis, mon piqueur, l'ëpousât sans que je 
l'eusse devancé. La maudite soubrette se mit en 
tête de me résister pour me faire payer plus cher 
ses faveurs; enfin, ]e Fenfermai, comptant bien 
qu'un téte-à-téte me ferait justice de ses refus; 
mais, au lieu d'un mouton que j*espérais, je trou- 
vai un dragon avec griffes et dents. La bataille 
ne fut ensanglantée que de mon côté; car elle 
me poussa le doigt dans l'œil avec tant de force 
que le sang en sortit. Elle eut peur de m'avoir 
blessé plus qu'elle ne voulait, et se jeta à mes ge* 
DOUX pour avoir un pardon que je lui accordai 
après qu'elle m'eut accordé autre chose. Cette 
fille n'est pas encore mariée à Jolis, qui la pren* 
dra lorsque j'en serai las. En attendant, je l'ai 
retirée de chez Berry pour lui faire apprendre à 



DU CARDINAL DUBOIS. i5 

chanter^ car elle a nne fort belle voix. Ua capu- 

r 

cin s'est ingéré de me guérir ; mais comme il m'é- 
tait présenté par ma femme de chambre, j'ai ap- 
préhendé qu'il ne se payât de ses ordonnances 
sur cette musicienne. Je l'ai renvoyé à son cou- 
vent, et Chirac ne peut venir à bout de me faire 
voir clair des deux yeux. 

— Monseigneur, moi qui ne suis pas docteur, 
je me fais fort d'opérer cette cure difficile. 

— Donne-moi donc ton remède? 

— Il suffit de^ous condamner au régime. 

— Tu peux garder pour toi ce triste remède. 
Yoilà comme ils sont tous; il faudrait, à les en- 
tendre, faire pénitence chaque jour de l'année, ce 
serait mourir trois cent soixante-cinq fois. » 

Nous revînmes coucher au Palais-Royal. 

Le lendemain j'avais composé mes lettres de 
remercîmens pour les conseils de régence; mais 
Son Altesse royale me fit appeler et m'annonça 
qu'il en retardait la signature pour assoupir tout 
£>oupçon. Il paraît que Noce avait déjà répandu 
les conclusions de mon mémoire; car le cardinal 
de Noailles, chef du conseil de conscience, sans 
doute prévenu qu'on l'ai lait remercier, envoya sa 



•«■ 



i6 MÉMOIRES 

démission le matin même. Je me rendis aux rai- 
sons du Prince > et comme on n'entendit point 
parler de lai dissolution des conseils^ cela fit taire 
les hruits qui en couraient. Je continuai pour- 
tant^ de concert avec le Régent^ les préparatifs 
nécessaires à cette grande mesure. Quand je me 
vis désigné pour être secrétaire d'État ^ je laissai 
à Son Altesse la liberté de faire choix des autres^ 
mais ayant soin que l'on ne nommât pas un seul 
de mes ennemis. Je mis à l'écart d'Huxeiles^ de 
Torcy^ et généralement les membres des conseils 
que Ton allait supprimer. 

Le 26 août^ dès la pointe du jour, la maison 
du Roi était sous les armes; les circulaires d'in- 
vitation furent envoyées aux princes du sang ^ à 
tous les pairs et maréchaux de France, aux cor- 
dons bleus ^ aux lieutenans-généraux> aux secré- 
taires et conseillers d'État. Le parlement fut in- 
vité par une lettre de cachet à se rendre en corps, 
à pied et en robes rouges, à onze heures, aux 
Tuileries, où le Roi voulait tenir son lit de justice. 
M. de Mesmes, comme s'il eût prévu ce qui de- 
vait arriver, essaya de dissuader le Parlement 
d'obéir; mais les «plus sages comprirent qu'on les 



DU CARDINAL DUBOIS. 17 

avait d^jà entraînés plus loin qu'ils ne devaient; 
chacun se résigna, 

Tallai le matin prendre les ordres du Régent, 
que je trouvai fort aiTectë des confidences que lui 
avait faites la duchesse d'Orléans, ensorcelée par 
la cahale des du Maine; Son Altesse royale eut 
la faiblesse de lui confier ce qui se passerait £(U 
lit de justice ; elle se désespéra , et dans l'effusioit 
de la douleur, elle laissa échapper les complots 
de son frère. 

tt Quel crime a commis M. du Maine ? disâitr- 
elle, il m'a dit seulement que la vie déréglée que 
vou^ menez vous ferait mourir ou pepdfe là vue, 
et qu'alors je serais Régente , lui m^sistant de 
ses conseils. 

-^Madame, avait répondu débonnairamentle 
duc d'Orléans, cela serait fort bon> si j'étais piort; 
mais je ne le suis pas, Dieu merci! malgré l'envie 
qn'en a M"^ du Maine. 

-^ Voyez quel malheur résultera de l'abaisse- 
ment de mon frère : je me flattais de faire épouser 
à son fils une de mes filles. 

— ^BonDieu! Madamel Mieux vaudraijtla laissc^r 
fille toute sa vie que de l'immoler à ce beau ip^- 



IV. 



I ^ MÉMOIRES 

riage. C'est pour le coup que les du Maine se- 
raient plus forts que toute ma régence. » 

Je détruisis de fond en comble les mauvais 
avis de M"* d'Orléans^ et Madame, qu i arriva bien 
a propos, me seconda en disant : « Monsieur mon 
fils, si la vie de toute cette bâtard erie des du 
Maine tenait à un fil^ je vous prierais de lé couper 
bien vite^ afin qu'il n'en fût plus parlé, n 

Le président de Novion^ à la téte^Ie soixante- 
cinq conseillers en grand costume, se rendit aux 
. Tuileries^ à l'heure marquée, dan s la salle qui 
avait été disposée pendant la nuit. La canaille s'a- 
musa, beatueoup de ces robes rouges balayant les 
tuisseau3C^«t Ton criait partout où elles passaient: 
Voici les homards ! ou bien : A six deniers les écre- 
visses cuites! Le lit de justice fut solennel, et le 
petit bonhomme de Roi y joua son personnage 
avec une dignité très- plaisante. On enregistra 
d'abord les lettres- patentes qui avaient pourvu 
. d' Argenson de l'office de garde-des-sceaux ; en- 
i^itele nouveau chancelier adressa au Parlement 
une remontrance pour avoir attenté à l'autorité 
du Roi en affichant des arréls contre ses ordures, 
. et il lui ordonna de ne se mêler du gouverne* 



DU CARDINAL DUBOIS. 19 

ment qu'en ce qui lui appartiendrait. Les robes 
rouges firent une piteuse figure. Vint le tour des 
bâtards. M. du Maine^ atteint et convaincu d'a^ 
voir suscité par ses menées le Parlement x^ontre le 
Roi, fut dispensé de l'éducation de Sa Majesté ; 
dégradé lui et ses enfans du rang de prince dii 
sang, et réduit à la simple qualité de pair. Pour 
ajouter à sa mortification, le comte de Toulouse, 
dont le duc d'Orléans n'avait qu'à se louer, fut 
maintenu dans ses honneurs; « honneurs, était- 
il dit, justement mérités, et qui seraient sans 
bornes, si le courage, les services rendus à l'État, 
les vertus du cœur et les talcns de l'esprit étaient 
des titres suffisans pour en perpétuer la jouis- 
sance, i» C'était une façon adroite de refiiser ces 
éloges au duc du Maine. Ce lit de justice finit 
à la copfusion du boiteux; la surintendance de 
l'éducation de Sa Majesté fut déférée à M. le 
Duc. Il fit beau voir le Parlement humilié avec 
les du Maine. Ce n'est pas tout; Saint-Simon. qui 
ne désemparait pas quand il s'agissait de généa«* 
logie, prit fait et cause contre le Parlement, qui, 
au nom de la noblesse, avait examiné l'origine 
des ducS'ct pairs et prouvé que leurs familles 

2. 



SK> MÉMOIRES 

étaient plus nouvelles que leurs noms : ainsi le 
duc de Liiynes descendait d'un mercier; le duc 
deNoailtesy d'un intendant de la vraie maison de 
Moaiiles; les ducs de Gèvreset deVilleroy avaient 
eu des notaires pour ancêtres j ainsi des autres. 
Saint* Simon y furienx qu'on se souvint de son 
cousin Fécuyer de M"* de Schomberg , se re- 
mua si activement, que le Parlement eut défense 
de s'occuper de la requête de la noblesse contre 
les pairs. 

Les suites du lit de justice furent telles que je 
le£| avais prévues. M. de Mesmes resta un jour 
^tier immobile, comme pétrifié par l'aspect de la 
tête de Méduse. Le lendemain le Parlement se 
rassembla et fit coucher solennellement sur ses 
registres, qu'il n'avait pu, ni dû, ni entendu avoir 
aucune part à ce qui s'était passé au lit de justice. 
Quelques*uns se permirent d'outrageuses paroles 
sur le Régent, toujours au sujet de la conserva- 
tion du Roi. C'était un texte rebattu sans cesse 
depuis la mort des Princes. Le président Bla- 
mont alla jusqu'à dire tout haut que le duc d'Or- 
léans .avait commandé la cérémonie de son sacre. 
MM. Feydeau de Galande et de Sain t-*Mar tin, 



DU GÂ&DINAL DUBOIS. %i 

çoûseîUers, agens eojanus de la maison du Maine 
né fvLvçnt paa plus retenus dans leurs propos. 
M.deMachaultjlieutenant de police^ m'en donna 
avis sur-'le-champ, et j'insistai si fortement au- 
prés du Prince, qui ne voulait pas qu'on iiïquiétât 
personne, que l'on arrêta ces trois drôles. Ils fu- 
rent enlevés^ avec tous leurs papiers^ sous bonne 
escot'te de ii3ousquetàires. Le Parlement fit des 
démarches auprès du Roi, auprès du Rëgent^pour 
qu'on relâchât ses trois membres. Je dictai la 
réponse de Son Altesse royale ^ qui leur dit : 
u Messieurs, ne doutez pas ique je conseille tou- 
jours la cifémence au Roi; Sa Majesté ne sera pas 
seul^Bient gracieuse pour vous tous en général 
lorsque vous le mériterez., mais aussi pom* cha- 
cun de vous en particulier. Quant aux prison* 
^iers^ on lès rel&chëra quand il en sei^a temps. >^ 
Le Parlement tourna ses espératxces du côté des 
Tuileries f !Didis il reçut cette foudroyante allo- 
cution du chancelier. « Les affîiii^es qui attirent au 
Roi votre députation jont affaires d'État , et de- 
mandent le silence et le secret. Lq Roi est obligé 
de faire respecter son autorité. La conduite que 
tiendra son Parlement déterminera .les sentimens 



aa MÉMOIRES 

et les dispositions de Sa Majesté à son égard. » 
Le Parlement n'eut pas de peine à s'apercevoir 
que c'était patti pris de le mettre à la chaîne. Il 
eut beau envoyer son greiOTier en chef aux famiJlcs 
des exilés et suspendre sc& fonctions ^ rien rie fît* 
Le marquis d'Effial vint de par le Roi lui ordonner 
de continuer ses audiences : le Parlement sentit 
que toute résistance serait désormais inutile et 
imprudente. Le duc du Maine se tenait coi; le 
Régent avait pour lui Tautorité, que les ministres 
faisaient respecter. Tout se caima peu à peu. Les 
exilés, au bout de trois mois, furent rendus au Par- 
lement > et la bonne intelligence se rétablit pour 
un temps entre la magistrature et la régence, La 
conspiration Gellamare acheva de perdre la cause 
du duc du Maine. 

Le lit de justice produisit un vrai tumulte à 
Sceaux. La petite Duchesse en faillit mourir de 
suffocation; elle s'évanouit quand on lui annonça 
qûè la surintendance de l'éducation royale était 
enlevée à son mari : on dit même qu'elle le battit 
et i'égratigna jusqu'à lui ensanglanter le visage; 
de sorte^ lui dit-elle^ qu'il pouvait encore passer 
pour un prince du sang. Puis elle porta le reste 



DU CARDINAL DUBOIS. u3 

de sa colère sur les meubles et les glaces. Ses dé- 
gâts montèrent à plus de cinquante mille livres. 
Le boiteux ne souffla mot^ supporta tout et s'alla 
coucher sans souper. M"** du Maine criait qu'elle 
donnerait au Rëgent une croquignole (]ont il ne 
se relèverait pas. Gellamare la visita le jour même 
.en particulier^ et ils se quittèrent les AeilleiAs 
amis dumonde.Quoiqu'il ait fallu l'absoudre, elle 
et son boiteux dans l'affaire de la conspiration ^ 
je persiste à croire qu'elle était plus coupable 
que tous les autres à la fois. La nouvelle du lit de 
justice avait si fort contrarié la Maintenons qu'elle 
eut un accès de fièvre en l'apprenant; il n'y eut 
que la conspiration qui lui put rendre la santé. 
J'ai toujours dit qu'elle vivait du mal des autres. 
On m'a cité une lettre extravagante de M"** du 
Maine à la vieille sorcière de Saint-Cyr, dans 
laquelle on lisait : uMoi, femme et presque naine; 
j'ai autant et plus décourage que mon fils ^ mon 
frère, beau-frère, et surtout plus que mon mari. 
S'il en est besoin, comme un autre Jahel, je tue- 
rai le duc d'Orléans de ma propre main, et lui 
logerai un clou dans le cerveau. » Le Régenta q ut 
l'on rapporta cette exécrable menace,se mita rire. 



94 V IGÊMOIRES 

K Mourir comine cela ou autrement ^ n'est-ce 
pas toujours mourir? dit-il avec insouciance. 

— *-Fi donc! interrompit Madame; je vous con- 
seille de lui envoyer le clou qu'elle demande^ et 
d^ lui donner votre heure pour plus de commo- 
dités 

.0. — PlseneK garde ^ repris- je, M*^ du Maine ^ 
qomme Judith^ serait femme à coucher avec vous 
|IQUr vous couper la tête pendant votre som^ 

, Le duc d'Orléans se serait endormi avec plus 
de sécurité qu'Holopherne ; mais des amis fidèles 
veilWent heureusement sur sa personne. 

Pendant mon séjour en Angleterre^ le duc et 
la duchesse de Lorraine vinrent à Paris > et ils y 
restèrent du 8 janvier au a4 avril. J'ai su par 
d'Argenson et par Madame les détails de leur 
passage ici^ qui leur a coûté cent mille écus. M. de 
Lorraine voyageait incognito sous le nom du 
comte de Blamont. Il sollicitait un arrondisse- 
ment enChampagne^ c'est-à-dire un grand nom- 
bre de villages et le titre d'altesse royale. Le 
RégeAt accorda tout et aurait accordé davantage, 
car il aimait trop sa sœur pour lui dire non, 



DU CARDINAJL DUBOIS. ^5 

rût*-ce aVec mille carcsses.La ducËesise déLorrainfe, 
enlaidie par les enfans qu'elle avait eruâ/ne fut 
pas moins hien accueillie par son frère, qui la 
promena au spectacle et au bal ^ a Saint-<-Cloud' 
et au Luxembourg. M"* de Lorraine n'eut pa^ lé 
loisir de s'occuper de sa jalousie ^ ou plutôt elle 
paya son mari en même monnaie. Celui-ci , qui 
long-temps n'avait aime que la chasse^ était devenu 
amoureux du marquis et de la marquise deCraon* 
Cette dame^ que j'ai vue dans plusieurs voyages 
qu'elle £t à Paris^ est plus séduisante quebelle^ 
sa bouche et ses dents sont merveilleuses , voilà 
tout; son sourire a plus d'esprit qu'elle : une 
grande taille , une peau blanche et un teint rosé^ 
ce sont de ces agrémens que l'on rencontre par- 
tout^ même chez; lesi grisettes. Elle se nommait 
M"' de Ligneville , et était chez M"' dé Lorraine 
en qualité de fille d'honneur. Le duc de Lorraine 
s'accommoda de son honneur; mais, pour sauver 
les apparences I il lui fît faire ses couches sous les 
auspices conjugaux de Craon, qui par cet acte de 
complaisance s'acquit l%JpAtection et l'amitié 
du duc son maître. CeCradll jËt un hardi coquin^ 
ave.c cent mains^ comdle firiarée. Il volerait, je 






s* 






■•^^ 



m6 : MÉMOIR£S 

pense^ au jeu du Roi.Law m'a assuré qu'il lui avait 
escroqué deux ou trois actions. Il a fait pis; c'est un 
homme à pendre, et pourtant le duc de Lorraine 
ne peut pas plus se passer de Inique de sa femme. 
Enfin la Graon est devenue dame d'atours, et Dieu 
sait ce qu'elle deviendrait si la du chesse de Lor- 
raine venait à mourir en mal d'enfant. Craontire 
d'assez gros intérêts du cocuage pour en avoir 
acheté une terre de onze cent raille livres. M. de 
Lorraine ne saurait faire un pas sans ses deux 
Graon. Il traite le mari comme son seigneur; la 
femme, comme son dieu. Si elle n'est pas là, il 
faut le voir s'inquiéter, soupirer, frapper du pied 
et regarder la porte. Elle arrive, il est indifférent 
a tout ce qui l'entoure; elle sourit, il sourit ; il 
l'admire en silence pendant des heures ; il est heu- 
reux ; c'est de la béatitude. Voilà en quels termes 
m'en parlait Madame. Gependant le duc de Lor- 
raine, quoiqu'il décelât à chaque instant sa pas- 
sion, ne voulait pas qu'on s'en aperçût : il per- 
sistait à cachera sa femme ce que tout le monde 
savait, elle la prei]^p(I7n jour il s'étonna gran* 
dément que le d«VOrIeans lui dit à décou- 
vert : u Savez-voui^ Holisieur, que M"" de Graon 






DU CAADIHAL DUBOIS. 17 

me &it souhaiter d'être duc de Lorraine? » 11 
bégaya, ne sot que répondre, et s'en alla tout 
perplexe. Une autre Sois qu'il passait dans les 
antichambre» donnant la main à sa Craon, les va- 
lets de s'écrier entre eux : « Tiens, tiens, M. de 
Lorraine avec sa maîtresse 1 » Il lança un coup 
d'ceil efiri^abie à ces pauvres gens, qui se turent 
sans bouger; M~* de Craon pleura d'avoir élé 
appelée ttiaîtresse. Le Lorrain ne voulait -il pas 
iâire une affaire de cette parole inotTcnsive: « Mon 
cher beau-frère, lui rétorqua le Régent, à qui 
d'abord il s'alla plaindre^ ignorez-vous que si 
Dieu le père habitait le Palais- Royal, il faudrait 
qu'il prîttme Diaîtresse,et personne n'auraitgarde 
de le trouver tnaavais. » Fendant qne M.- de 
Lorrainp résidait à Parb, les Craons se lâchèrent 
tout rouge, on ne sait pourquoi, et voulurent se 
faire regretter. Ils partirent, et le pauvre amant, 
sous prétexte de visiter les places fortes de l'Al- 
sace, se mita la pours uite de s fugitifs, qu'il ra- 
mena, plus amourei^^^^^^^^s , au bout de 
dix jours. M™ de I^^^^^^^^e le cède pas 
en indifférence à s^^^^^^^^H;u tourmentée 
de son absence : seu^^^^^^^K elle a l'esprit 




s8 MÉMOIRES 

de sa mère, avec une dose d'âcralë de plus, elle 
a dit, qu'elle trouvait plaisantque M.de Ijorraine 
voulût làire passer M™ de Cmon par une place 
forte. Au reste, elle prenait fort bieo son parti sur. 
leur absence, qui eût duré jusqu'àlafia du monde 
(ju'elte ne s'en fût pas chagrinée davantage. Son. 
père avait pour elle mille atteDtîoos, qui empé- 
cliaientqu'ellenfis'eamiyàt. Pendant qu'elle était 
ici, son château de Luuévillea brûlé entièrement 
avec toutes les richesses qu'il renfermait. On » 
dit, et l'on dit encore, que la Craon avait fait ce 
beau coup, parce que Lunëville est l'habitation. 
et le douaire de M" de Lorraine; néanmoins, il 
parait certain que le feu a été mis par malveil- 
lance en plusieurs endroits. S'il faut soupçonner 
quelqu'un de celte noirceur, je préfère n'accuser 
qup la Maintenon , qui aura voulu distraire le 
public de ses complots. Elle détestait à coeur joie 
toute la famille d'Orléans. 

Durant mon a mbassa de , selon l-édit du Roi 
qui défeodait^^^^^^^L de parler pour ou 
contre la buj^^^^^^^ft on ne s'en occupa 
que dans les^^^^^^^^Bes ateliers de théo- 
logie : seule n^^^^^^Hr dans le clergé deux 




DU CARDINAL DUBOIS. 19 

partis bien distincts, qui n'attendaient que \e 
moment favorable d'en venir aux prises. Laban-J 
que de Law absorbait tous les esprits^ comme 
toutes les espèces, et moi, qui de loin n'avais pas 
eu le temps de m'ébloùir aux merveilles du Mis- 
sissipi y je fus effrayé de Tabîme ou rÉcossais 
nous entraînait avec des millions en papier. Je' 
fis part de mes craintes an Régent, qui me ras- 
sura en disant, que la France était bien riche, et 
que la saigner un peu lui ferait grand bièd , ainsi 
qu'à nous, ajouta-t-il. D'ailleurs il me répéta 
que nous n'en étions pas encore où Law voulait 
nous mener. aSera-ce à l'hôpital, Monseigneur? »' 
lui répondis-je. Il continua ses éclats de rire , 
et me conseilla paternellement d'acheter des 
actions. 

Depuis le mois d'avril 1717, la banque avait 
été consolidée en apparence par force'arréts du 
conseil et édits du Roi. Law fonda toute la fortune 
imaginaire qu'il répandit en France sur l'édit qui 
faisait de la banque le dépôt de tous les revenus 
de Sa Majesté. Le tor^ immese que faisaient ces 
billets de banque aux BilIeCI d'Etat.força de créer 
douze cent mille livres de, rentes pour retirer ces 






3o MÉMOIRES 

derniers. Il fallaità Law une occasion pour établir 
des actions ; et il en plaça sur les brouillards du 
Mississipi. M. Crozat, le père, à qui Louis XIV 
avait concédé la Louisiane pour quinze ans^ sous 
la condition d'y laisser des colonies^ ne savait que 
faire de ce pays dépourvu de ressources commer- 
ciales. Il n en retirait que quelques pelleteries, 
et n'y songeait pas; car l'expérience lui avait dé- 
montré que, quelque riche qu'il fût, il ne Tétait 
pas assez pour défricher cette partie du Nouveau- 
Monde presque inhabitée. Il en parlait un jour 
dans des termes de mépris; Law, qui l'écoutait, 
lui dit impétueusement : 

tt Vendez-moi votre privilège. 
— Qu'en feriez- vous, M. Law?» reprit Fhon- 
néte Crozat. 

£t il entra tout d'abord dans des détails cir- 
constanciés sur la position, l'étendue et les pro- 
ductions de la Louisiane, détails qui suffisaient 
pour dégoûter tout autre que Law. Il persista 
si obstinément que M. Crozat ne put l'empêcher 
de se ruiner, et il 1^ remit son droit sur la Loui- 
siane aux conditions 1^ plus avantageuses. Cette 
cession fut approuvée par le Roi, qui donna à 



DU CARDINAL DUBOIS. * 3t 

Law des lettres-patentes poar la formation cVone 
compagnie de commerce, dite â! Occident ^ dont 
l'objet était la culture des colonies françaises de 
rAmérique septentrionale. 

Law touchait le but qu'il s'était proposé de 
concert avec le Régent, qui ne voulait que s'en- 
richir, au risque d'appauvrir l'Etat, La compa«* 

<;nie d'Occident fit tourner toutes les têtes : on 

« 

ne rêvait plus que millions. Le fonds de cette 
compagnie était de cent millions répartis en 
deux cent mille actions, dont chacune avait 
vingt livres de dividende. Ce dividende était 
hypothé(jué sur la ferme du contrôle des actes, 
sar celle du tabac et sur les postes. A mon re- 
tour, la compagnie était en pleine activité ; on 
sar cachait des actions, et il y avait déjà de gros 
seigneurs et des princes du Mississipi, car c'é- 
tait à qui" achèterait des provinces entières dans 
cette contrée lointaine, moyennant trois mille 
livres la lieue carrée. En vérité, c'était pour 
rien. Law, qui avait frappé tous les cerveaux 
d'une folie de papier, avait fait croire aux imbé- 
ciles que la valeur de ce papier était invariable', 
puisque la somme payable était écrite sur les bil- 



3i MÉMOIRES 

lets, au lien que la valeur de Pargeht variail 
selon les édits. Pour convaincre les incrédules, 
il en donna des exemples. 

Quant à moi, dès mon arrivée, je fus assailli 
par Law et lé duc d'Orléans, pour que je m'inté- 
ressasse au Mississipi; mais Crozat fils m'en avait 
parlé avec tant de pitié, que je me tins sur mes 
gardes; je n'ajoutai pas foi aux belles descrip- 
tions que l'on en criait par les rues et sur les tré- 
teaux pour enrôler des colons. Gonime il ne m'é- 
tait pas possible d'y aller voir^ je demandai à mon 
ami Grozat dés notes sur ce pays de cocagne, lui 
promettant d'en faire seul mon profit j et pour 
mieux le disposer à une indiscrétion, je lui fis 
présent d'un superbe tableau de Rembrant, que 
j'avais apporté de Hollande. Grozat me répondit 
cette lettre, que je conserve comme Une preuve 
que je n'ai pris des actions que pour agioter. 

(c Mon cher abbé» si je savais parler à un autre 
» qu'à vous, je me tairais par prudence, car je 
» crois qu'il vaut mieux, par le temps qui court, 
» parler mal de Dieu que du Mississipi. Ce nom 
» lui viçnt d'un graiid fleuve qui le traverse et 



DU CARDINAL DUBOIS. 33 

» OÙ viennent aboutir une foule de petites ri- 
» viéres. La Louisiane est grande comme la 
» France, et à moitié déserte : son climat est doux^ 
» humide , et fort ressemblant à celui de PAngle- 
» terre. La plantation serait coûteuse et pourtant 
» incertaine : lesessaisque nous ayons tentes n'ont 
»• pas été heureux. Cependant , je persiste à croire 
» que la vigne et le blé y prospéreraient, que les 
» bestiaux s'y multiplieraient Mais de quel inté- 
» rét seraient ces produits pour notre commerce? 
» La pelleterie est la seule chose à exploiterqui 
» présente des bénéfices avantageux. Du re3te, 
n tout ce que l'on en dit n'est que mensonge; 
M mon père ne l'aurait pas rendue à si bon marché 
» s'il y avait seulement la plus petite mine d'or 
» et d'argent. Pas d'aromates, pas de bois pré- 

» cieux, pas de vers à soie. Enfin, le café, le sucre, 
» l'indigo n'y réussiraient pas à cause des pluies, 

» qui durent des mois entiers. J'aurai le plaisir 

N de vous voir à ce sujet pour vous achever de 

M bouche ce qui serait très-long à dire la plume 

» à la main. Croyez-moi, votre Rembrant, dont 

» je vous remercie, me semble préférable à cent 

» lieues carrées du Mississipi. Cette rage de ban- 



IV. 



% MÉMOIRES 

») que prendra Gn^ et la compagnie d'Occident 
».se ruinera ou ruinera tout le monde. 

» Joseph-Antoine Crozat. » 

Celte lettre^ que je ne montrai à personne^ 
m'éclaira sur la vérité; je ne me suis pas repenti 
de n'avoir acheté des actions que pour les reven- 
dre avec gain. Je puis dire que je connus un des 
premiers le songe creux du Missipipi, peut-être 
avant Son Altesse royale. Fontenelleet Lamothe , 
auxquels je donnais à dîner une fois par semaine^ 
et que j'employais à des correspondances^ m'a- 
vouèrent qu'ils étaient les auteurs des superbes 
récits que des charlatans débitaient sur les places 
et dans les carrefours pour étourdir les badauds. 
« Law m'est venu trouver, me dit Fontenellej il 
m'offrit dix mille livres pour lui faire une pro- 
clamation à l'éloge du Mississipi. Je lui demandai 
comment parler de ce que je ne connaissais pas. 
M'importe, reprit- il, vous avez bien fait les 
Entretiens sur la pluralité des mondes y où sans 
doute vous n'avez jamais été. » La raison était 
péremptoire, etFontenelle prit la plume. Je rap- 
porterai ailleurs une de ces plaisantes parades. 



DU CARDINAL DUBOIS. 35 

Cependant la suppression des conseils de ré- 
gence se machinait au Palais-Royal, sans que rien 
transpirât^ enfin, lorsque tout fut prêt, Fçxplo- 
sion se fit, le ^4 septembre. Les petits tj^rans des 
conseils furent dispensés de la. régence,. et de-^ 
meurcrent si confus qu'ils osaient à peine se 
plaindre. J'avais eu soin que mes ennemis se vis- 
sent tout d'un coup sans emploi dans la régence, 
qu'ils pensaient régir à leur gré et d'un fronce- 
ment de sourcil. Ce fut contre moi un redouble- 
ment de haine, dont je ne fis que rire. «Monsieur, 
dis-je à d'Huxelles que je rencontrai courtisan* 
nant au Palais-Royal , si M. le Régent avait eu 
égard à mes avis, on aurait fait de vous quel- 
que chose : mais lorsqu'il y aura guerre quelque 
part, je vous enverrai vous faire tuer, et cela du 
meilleur de mon cœur. » Le rétablissement des 
secrétaires d'État fit d'autant moins crier que 
j'avais choisi des personnes capables de tout, 
même d'ordonner un bon repas, comme le gros 
d' Armenonville, qui eut la marine j Maurepas fut 
nommé secrétaire d'Etat de la maison du Roi^ 
Leblanc, delà guerre^ La Vrillière, du dedans 
du royaume j et moi, des affaires étrangères. 

3. 



36 MÉMOIRES 

J'avais choisi moi-même ce qui me convenait le 
mieux ^ et j'avais sous la main tous les autres se- 
crétaires d'État y qui tenaient plus à la place qu'à 
la manière de la remplir. C'étaient d'assez pau- 
vres têtes ^ excepté Maurcpas^ qui a trop d'esprit 
pour un ministre, ou du moins qui en fait trop. 
Quant aux finances , d' Argenson , qui était con- 
trôleur sans en porter le titre, eut la haute admi- 
nistration des dix départemens , dont on chargea 
MM. Amelot, Pelletier des Forts, Pelletier de 
la Houssaie^ Fagon, d'Ormesson, Gilbert des 
Voisins, Gaumont, Baudri, Dpdun, Fourqueux.. 
Pavais imaginé ce luxe de noms pour en imposer 
au public, qui se serait scandalisé que Son Al- 
tesse royale touchât aux finances, dont le ma- 
niement n'appartenait qu'à elle seule. Au reste , 
ces conseillers étaient de tristes financiers : ex- 
cepté d'Ormesson, qui joue le personnage de 
Gincinnatus^ faisant fi de la fortune, et qui n'a pas 
voulu prendre d'actions à la banque de Law. 
Les antres sont des malotrus , sinon des coquins. 
Fourqueux s^est enrichi aux dépens de Bourva- 
laisj Baudry est un jésuite, que Linière, confes- 
seur de Madame, a poussé dans les finances^ 



DU CARDINAL DUBOIS. 3? 

Gaumont et Dodun sont des créatures du Par- 
lement^ des intrigans qu'il fallait se ménager; 
Fagon et Pelletier des Forts n'ont pas plus de 
cœur que d'àmé ; Amelot et la Houssaie sont des 
imbéciles^ qui savent cependant l'intérêt d'unécu 
prêté au denier cinq. En somme, il y avait dans 
ces métamorphoses de quoi causer des révoltes 
parmi les ex-conseils de régence ; mais les mil- 
lions de Lav^ faisaient trop de bruit pour que l'on 
entendît les murmures de quelques personnes in- 
téressées; la conspiration Gellamare acheva de 
faire taire les dernières criailleries de la haine 
et de l'envie. L'abbé Dubois^ devenu secrétaire 
d'État, parut grandi de vingt pieds : de telle sorte 
que ceux qui faisaient semblant de ne pas me 
distinguer dans la foule venaient saluer mon Ex- 
cellence avec des protestations de dévouement qui 
m'auraient fait bien rire, si j'en avais eu le temps. 
Ma nouvelle dignité fut célébrée et ridiculisée en 
prose et en vers; mais flatterie et satire, tout était 
si plat, si misérable^ que je n'ai gardé que ce cou- 
plet, d'un noël qui fut chanté à la cour dans les 
derniers jours de 1718. Le poète me représen- 
tait dans l'étable de l'enfant Jésus, et comme 



38 MÉMOIRES 

dans mon domaine couché sur un fumier. Il di'* 

sait ensuite : 

Plein cFaadacc et de zèlc^ 
Prélat contre les lois, 
En vrai Polichinelle 
Parut Tabbé Dubois ! 
Ile bœuf s^épouvanta, 
L^àne effrayé recule. 
Des qn^on eut dit son nom, 

Don, don, 
Un chacun s^écria, 

Là, la: 
' Ccst Dubois! qu^on le brûle ! 

J'écrivis d'un air empressé à mes amis de Lon- 
dres, pour leur apprendre mon élévation, et 
parmi plusieurs lettres que je reçus en forme de 
félicitation, celle de milord Craggs est trop ho- 
norable pour que je ne la crie pas à son de trompe, 
s'il est possible : 

« Monsieur, 

))Le roi reçut hier la nouvelle de votre destina- 
» tionà la charge de secrétaire d'État pour les af- 
» faires étrangères. Il ma donné ordre de vous ep 
I) féliciter de sa part, et de vous dire que c'est la 



DU CARDITfAL DUBOIS. 3î) 

» meilleure nouvelle qu'il ait reçue depuis ceUe 
» de la signature de la quadruple alliance. C'est à 
» présent qu'il compte qu'il n'y aura personne 
» pour interrompra l'amitié et; la cordialité de 
» cœur avec lesquelles il souhaite vivre avec Môii- 
» seigneur le Régent; c'est à présent que je vois 
)) que Son Altesse royale va triompher de tous 
-» ses ennemis; c'est pour le coup que je m'attends 
» à voir cultiver un même intérêt dans les deux 
)) ro^aumes^ et que ce ne sera plus qu'un même 
» ministère. Il pourra y avoir bien du bruit, mais 
» nous l'écouterons, comme les vaisseaux qui sont 
» dans un bon port entendent le bruit des vents 
» contre les rochers qui les assurent. Pour ma 
» joie particulière, mon cher abbé, je ne vous en 
» dirai rien, car il m'est impossible de vous la dé- 
» crire comme je la sens. Ma parente , Sara Bis- 
» ding, n'est pas la seule qui souhaiterait votre 
» venue ici...» 

Je n'eus rien de plus intéressant que de pro- 
mener ma lettre dans les salons et galeries du 
Palais-Royalj je la lisais à haute et intelligible 
voixj et je disais à Son Altesse, qui branlait la 



4o MÉMOIRES 

tête : (c Voas voyez le cas que fait de moi Sa Ma- 
jesté britannique! n L'entêté Saint-Simon répé- 
tait derrière moi que cette belle lettre équivalait 
à une preuve authentique de trahison : on lui 
riait au nez, et moi le premier. Mais cette phrase^ 
ilpourrajf auoir bien du bruit, donna beaucoup 
à penser aux gens à soupçons. Lorsque fut décou- 
verte la conspiration d'Albéroni, on prétendit 
que milord Graggs et moi étions avertis d'à-' 
vance de ce qui devait se passer. L'admirable 
politique I Dubois complice d'Albéroni ! 



t)lj CARDINAL DUBOIS. 41 



CHAPITRE II. 



Sinistres ayis. — Pabois chez la Fillon. — La cloison. -^ 
Visite à M. d'Argenson. •— Tranquillité du Régent. — 
Premières mesures. — Jean Buvat. — Éclaircissemens. 
— La mine éventée. — Buvat récompensé. — =• Le duc 
d'Orléans au milieu des chats. — Retour de Maroy. — • 
Récit de son expédition. — Lettres de M. de Gellamare 
au cardinal Alhéroni. — Aveuglement du Régent. — 
Nouvelles preuves de la conspir^ion. — L'abbé Brigaut 
arrêté. — La Maintenon c^efdes ouvriers. — Indigna- 
tion du Régent. — Le prince de Gellamare. — - Son ar- 
restation. — Enquête en son hôtel. — • Déclaration de 
guerre à l'Espagne. 

Le 20 novembre^ . une lettre de Basnage me 
jeta dans une étrange perplexité; il m'annon- 
çait que le bruit courait à la Haye que le cardi- 
nal Albéroni allait mettre en révolution la France 
et l'Angleterre. Mes soupçons tombèrent tout 
d'abord sur les du Maine ^ mais rien ne vint les 
confirmer^ quelque exactes que fussent les perqui- 



42 MÉMOIRES 

sitionsde d'Argenson^ à qui je confiai mes craintes^ 
liG aS du même mois, Stanliope, par une lettre 
qui avait dû éprouver du retard en route, puis- 
qu'elle était datée du i5, m'avertissait de me te- 
nir sur mes gardes, et de veiller sur la personne 
du Régent, attendu que l'on parlait d^ projets 
de l'Espagne contre la France. Mes inquiétudes 
redoublèrent , et le duc d'Orléans , à qui je fis 
part de mes appréhensions, les tourna en ridi- 
cule. 

« Mon cher abbé, me dit-il, que penseraii-tu 
de l'état de ma raison, si je t'apprenais que le 
soleil est au moment de t'écrasor ? 

— Monseigneur, réjfbndis-je, je penserais que 
vous vous moquez de moi; mais s'il n'était ques- 
tion que de la chute de ce palais, je commen- 
cerais par en déménager, et je n'y rentrerais 
qu'après l'examen des architectes. 

— Veux-tu pas que je fasse arrêter toute la 
cour, et moi-même par-dessus le marché? 

— Nonj mais je vous supplie de ne pas sortir 
la nuit, de quelque temps.» 

Je laissai ce propos fort tristement; et, dégoûté 
de l'ingratitude des princes, j'allai, moi qui 



DU CARDINAI. DUBOIS. 43 

n'avais peur d'élre assassiné qu'autant que je serais 
pris pour un autre, tomber des nues chez la Fil- 
lonjUiui m'avait fait des reproches, auxquels j'a- 
vais répondu : « Ne t'en prends, ma chère, qu'à 
M"** de Tencin ! » C'était la maîtresse de l'abbé 
de Louvois , qui s'en allait devenir la mienne à 
la mort de ce pauvre goutteux. Elle l'était déjà 
de fait, et Dieu sait comme je m'en apercevais. 

(( Hé bien ! mon fîls, me dit la Fillon, quel 
diable de métier fais-tu, que l'ori ne te voit plus 
ni de jour ni de nuit? 

— Ma fille, repris-je fort tristement, un se- 
crétaire d'Etat appartient au gouvernement des 
pieds à la tête. 

— Vraiment, il ne manquerait plus qu'il en 
fût ainsi pour me ruiner tout-à-fait ^ que de- 
viendrais-je, bon Dieu! si tous les gens du Roi, 
présidens, conseillers , officiers et grands sei- 
gneurs, m'abandonnaient à la grâce de Dieu? 
Crois-moi, l'abbé, la Tencin est moins honnête 
que nous. » 

Fillon a la plus fine langue dorée que je sa- 
che. J'étais tellement préoccupé des mauvaises 
nouvelles de la Haye et de Londres, que je me 



44 MÉMOIRES 

laissai enfermer dans une petite chambre , où je 
m'assis auprès d'une cloison ^ tout entier à mille 
idées qui me transportaient bien loin d^l%n- 
droit où j'étais. Une voix médiocrement douce , 
qui me frappa l'oreille jusqu'à me réveiller 
comme en sursaut^ me rappela pourquoi je me 
trouvais en cet endroit; mais une autre voix^plus 
faible et moins distincte^ partie de la chambre 
voisine, changea tout-à-coup le cours de mes 
pensées. Je me levai sans bruit de mon siège, et 
m'ap prochant avec un regard sévère de la per- 
sonne qui m'avait adressé d'abord la parole: «Mal- 
heureuse, lui dis-je, couche-toi, si bon te semble; 
mais fais en sorte que je ne m'aperçoive pas de 
ta présence ici, ou tu t'en repentiras. » Elle vou- 
lut se retirer, mais je la poussai assez rudement 
dans un cabinet noir, où d'un geste je lui ordon- 
nai le silence. Pour moi, je revins à la place où 
le hasard m'avait conduit : en entrant dans cette 
bienheureuse chambre, je ne m'attendais pas à y 
jouer un rôle politique. La cloison était mince , 
et j'entendais une partie de l'entretien qui se te- 
nait de l'autre côté. 
« Ivrogne, disait une voix de femme, ne de- 



'*. 



DU CARDINAL DUBOIS. 45 

vrais-lu pas rougir de le mettre en cet état? 

— Que veux-tu? répondait une voix avinée, 
on est de chair et sujet à la tentation; M. de 
Geilamare m'avait donné quatre louis en pur 
don. 

— C'était une somme, pour un coquin comme 
loi, qui ne sait que lire et écrire. 

— Pour cela, jer-m'en vante; cet argent était 
bien gagné, car j'ai fait de belles lettres en es- 
pagnol. 

— Tu comprends donc l'espagnol? 

r— Pas plus que l'hébreu : sans cette condition 
je n'aurais pas été employé à l'ambassade. Ce ' 
sont des secrets d'Etat que tout le monde doit 
•ignorer, au risque d'être pendu. 

— Diable ! ces secrets ne sont pas tout profit 
à savoir; de quoi s'agit-il? 

— Va-t'en le demander à M. Porto-Carrero, 
qui partie 3i novembre pour' Madrid. 

— Qu'est-ce que c'est que ce Porto-Carrero? 

— Rien que le neveu du cardinal, un grand 
seigneur qui a du foin dans ses bottes^ k langue 
bien pendue, et la bourse comme s'il fallait ache- 
ter le royaume et la couronne du roi de France. 



•r- 



i '• 



I.- ■ 



*■;* 



46 MÉMOIRES 

— ^ Peste! je serais bien aise de connaître le 
neveu (l'on cardinal ! Et toi, auras-tu long-temps 
de l'ouvrage chez l'ambassadeur? 

— Oh! non^ tout sera fini avant la fin de 
Tannée. » 

L'explication se termina d'une manière iné- 
vitable, par un silence dont les interruptions 
m'intéressaient peu. y 

Celte conversation, dont jene perdis que quel- 
ques mots, fut pour moi un trait de lumière qui 
me fit apercevoir la profondeur du précipice au 
bord duquel nous marchions. Je ne doutai plus 
que la conspiration ne fut tramée dans l'ombre 
de l'ambassade d'Espagne. L'abbé de Porto-Car- 
rero avait été joint à Paris par M. de Monteléon,^ 
fils de l'ambassadeur de Philippe V en Angle- 
terre. Ce jeune homme, qui revenait de la Haye, 
où il avait sans doute préparé les mines , repar- 
tait pour Madrid avec Porto-Carréro. Je vis en 
un coup-d'œil tous les ressorts de celte trame in- 
fernale^ mais je n'avais pas une preuve entre les 
mains. Qprtes, je ne pouvais faire arrêter celui à 
qui je devais ces premiers indices; mais, outre 
que ses déclarations n'auraient guère éclairci 



A 



DU CARDINAL DUBOIS. 47 

Tîelte affaire^ le moindre éclat pouvait faire échap- 
per les chefs du complot. J'en savais assez pour 
diriger mes contre - mines ^ je préférai me reti- 
rer sans esclandre. J allai préalablement délivrer 
«la prisonnière, qui s'étonna grandement de Ta-r 
cueil que je lui faisais. 

<t Ecoute, lui dis- je tout bas, en lui donnant 
ma bourse, qu'elle accepta comme si elle l'eût 
gagnée, si tu ne te tais pas sur ce qui s'est passé 
entre nous... 

— • Il ne s'est rien passé, monseigneur. 

— Enfin, pas une parole à ce sujet, ou le Fort- 
L'Evêque!» 

Je sortis précipitamment. 

« Fillon , dis-je en passant, conseille de ma 
part à mon voisin de ne pas chanter si haut? 

— Chanter! reprit-elle, c'est bien le moment! 
Au reste, je lui fermerai ma porte dorénavant^ un 
malotru de petit secrétaire, un véritable écri- 
vain public!... Je lui ai quelques obligations de 
plume, il est vrai ^ maisVotrc Excellence ne pense 
pas que je balance entre elle et lui.» 

Je me dérobai à ces éloges de peur d'être sur- 
pris en pareil lieu. Je pris un carrosse de place 



48 MÉMOIRES 

qui me conduisit chez d'Argenson ^ an couvent 
de la Madeleine de Trainel, où le vieux pêcheur 
avait élu domicile. Il était avec ses religieuses ; 
mais à mon nom^les portes s'ouvrirent^ les épouses 
de Jésus-Christ se retirèrent, et je restai en con- 
férence secrète avec d'Argenson, qui était de 
bon conseil à jeun. Par malheur, les restes d'un 
souper m'engagèrent à cacher le vrai motif de 
ma visite ; il me vint ensuite à l'idée que le bon 
chancelier serait homme à se faire honneur de 
ma découverte, et je me renfermai dans des 
craintes vagues, qu'il traita de billevesées. Je 
résolus de faire, avant tout, le Prince mon con- 
fident. 

Le lendemain de grand matin, je pénétrai 
dans la chambre à coucher du Régent, et cela, 
malgré ses ordres, malgré les valets et malgré un 
jurement terrible qui retentit au fond de l'alcôve, 
lorsque j'ouvris la porte. Son Altesse s'élança 
liors du lit, ferma les rideaux pour me cacher 
sa partenaire mystérieuse , et me cria tout en 
colère : 

«Le diable t'emporte ! l'abbé ; crois-tu être ici 
chez la Fillon, que tu entres sans te faire annoncer? 



DU CARDINAL DUBOIS. 49 

— Monseigneur, une affaire d'Etat. 

— Bon ! comme s'il n'y avait pas temps pour 
touti Souviens-toi que je ne suis Régent qu'après 
être sorti du lit, maintenant tu parles au duc 
d'Orléans, tout court. » 

Un petit éclat de rire étouffé m'avertit que 
nous n'étions pas seuls. 

« S'il en est ainsi , Monseigneur^ c'est au duc 
d'Orléans que je m'adresse,, puisqu'il s'agit de 
sa vie. 

— Que ne le disais-tu tout de suite sans pré- 
ambule ! Vite , que faut-il faire ? une épée , et 
voyons ce qui arrivera. 

— Monseigneur, il faut vous parler sans té- 
moins. 

— Parle toujours , et n'aie pas peur que je 
me trahisse moi-même.» 

A l'air dont il regarda le lit , je supposai 
qu'il y avait un double sens dans ces paroles. 

u Hé bien! Monseigneur, j'ai découvert une 
conspiration du prince de Gellamare. 

— Une conspiration î l'abbé, et pourquoi, s'il 
te plaît? 

— Je né sais, mais une enquête nous instruira 
nr. 4 



5a MÉMOIRES 

commençais à m'accuser d^imprudence, ou du 
moins de trop de précipitation. 

Lavergne entra dans mon cabinet avec un air 
si digne et si compose^ que Ton eût dit qu!il 
portait le bon Dieu. Ma mauvaise bumeur ne le 
déconcerta pas, et lorsque je lui eus permis de 
parler, il ferma toutes les portes à double tour. 
Je crus un moment que le drôle^me gardant ran- 
cune de quelque rebuffade, voulait m'en punir 
traîtreusement : je m'armai d'un canif à tout ba- 
sard , et le début de cet imbécile ne tendait pas 
à me rassurer. 

« Monseigneur, me dit-il en me regardant fixe- 
ment et en s'approchant de moi à mesure que 
je reculais, que donneriez-vous à quelqu'un qui 
vous sauverait la vie? # 

— C'eist selon en quelle circonstance ; je pour- • 
rais le faire pendre, comme lui offrir la moitié de 
ma fortune. 

— ^Vraiment, Monseigneur j mais si vos jours 
étaient menacés et qu'on vînt vous en avertir? 

— Mes jours sont menacés ? 

— Je ne dis pas cela , c'est une comparaison 



DU CARDINAL DUBOIS. 53 

pour en venir au but. Il s'agit du Régent et peut- 
être du Roi. 

— Tu sais donc quelque chose de la conspi^ 
ration? 

— Non , pas moi , mais un de mes amis pour 
lequel je vous demande votre protection; quant . 
à moi, vous me paierez en raison du service que 

je vous rends. » 

J'interrogeai Lavergne pour voir s'il avait 
quelque soupçon relatif à la conspiration ; mais 
je reconnus que la personne qui s'était servie de 
son entremise pour arriver jusqu'à moi ne lui 
avait fait aucune confidence. C'était un nommé 
Jean Buvat^ qui soutenait l'honneur de son nom 
en dépensant au cabaret ce qu'il gagnait quel- 
quefois d'avance. Il avait été écrivain de la Bi- 
bliothèque du Roi, mais son ivrognerie le fit 
chasser ; il travaillait en ville, et à cette époque 
chez M. de Cellamare , avec d'autres écrivains, 
dont faisait partie celui qui m'avait si bien instruit 
sans le vouloir. Voici comment il s'était adressé 
à Lavergne, qu'il connaissait du cabaret ou d'au- 
tre part. 

Il l'était Venu trouver le matin même au Pa- 



54 MÉMOIRES 

lais-Royal, pour lui emprunter quelque argent^ 
et il se prit à dire avec une exclamation dou- 
loureuse : « Ah 1 que Monseigneur le Régent 
paierait cher ce que je sais! » Lavergne^ qui 
vit là-dedans une occasion de bénéfice, voulut 
en avoir sa part; mais Buvat, plus fin que lui, 
se renferma dans un impénétrable mystère, se 
bornant à dire que la yie du Roi et celle du Ré'- 
gent étaient en danger. Lavergne, pour avoir son 
droit d'entremetteur, offrit de l'aboucher avec 
moi, et l'écrivain ne demandait paiç autre chose. 

J'ordonnai à Lavergne de le faire monter dan$ 
ma chambre par l'escalier dérobé, et je m'en- 
fermai avec lui. Dans un autre moment j'aurais 
souffleté sa face blême et jésuitique, mais il fal- 
lut passer par toutes ses lenteurs. 

«J'étais écrivain de la Bibliothèque du Roi, me 
dit-il; mes appointemens modiques me suffi- 
raient; l'injustice m'enleva ma place, et il fallut 
chercher de l'ouvrage pour vivre. 

— Au fait, je vous prie, mes momens sont pré- 
cieux. 

— Un ami me proposa d'entrer comme écri- 
vain chez l'ambassadeur d'Espagne; j'acceptai 



PU CARDIPCâL DUBOIS. 55 

comme un homme qui a faim, et quand on me 
demanda si je savais l'espagnol , je fi^ un men- 
songe en répondant que je ne connaissais pas 
cette langue. 

*-^ Le bourreau ! il me fera patienter jusqu'à 
demain l 

— On me paie bien , Monseigneur, j^ suis 
nourri à merveille; mais je vois des choses qui 

' se trament contre la régence. 

*— Scélérat , que ne le disais-tu plus tôt ! 

— Je me disais à moi - même : Si tu trahis 
M. l'ambassadeur, il te fera mourir sous le bâton, 
si tu ne révèles pas ton secret,, tu seras pendu 
comme complice. 

-r-Yoilà d'admirables raisonnemens ; mais, co- 
quin, ce n'est plus devant moi qu'il s'agit de te 
parier à toi-même. 

— Enfin, Monseigneur, je suis venu me jeter 
à vos genoux ; je ne me souviens pas de tout ce 
que j'ai vu, mais j'ai écrit en cachette, dans la 
secrétairerie de l'ambassadeur, des noms, des da- 
tes, et ce qui m'a semblé le plus intéressant pour 
vous... 

— Donne ! donne ! voyons jusqu'à quel point 



56 MÉMOIRES 

tu mérites ma reconnaissance. En tous cas^ je te 

promets ta rentrée à la Bibliothèque. 

— Souvenez-vous, Monseigneur, que je suis 
innocent ! » 

Il avait trop d'envie de le faire croire pour 
que je le crusse. Je n'en fis rien paraître cepen- 
dant, et dans les notes que je parcourus avidem- 
ment, il me fut aisé de voir que ce n'était pas 
là une traduction de l'espagnol faite à la hâte : 
je pensai reconnaître le style de mon ami Fonte- 
nelle; un peu de réflexion me dçnna à entendre 
que Buvat était sans doute employé à traduire 
du français en espagnol. J'ai toujours eu le talent 
de distinguer les écritures, et celle d'une lettre 
assez insignifiante me parut de la main de l'abbé 
Brigaut : ce me fut un sujet de soupçonner 
la maison du Maine, où cet abbé faisait un 
rôle de complaisant. Cependant Buvat avait es- 
tropié des noms, oublié des faits importans, et 
sans doute écarté à dessein de l'accusation tous 
les Français : ce que je vis clairement, fut un 
complot formé par Albéroni avec de grands 
personnages de France pour s'emparer de la per- 
sonne du Régent et de celle du Roi, pour jeter 



DU CARDINAL DUBOIS, 67 

l'un en prison et lui faire son procès 5 pour con- 
duire l'autre en Espagne et l'élever sous la tu* 
telle de Philippe V j quant à la France , elle 
devait être gouvernée par un vice-roi, qui me 
sembla le duc du Maine^ à la manière dont il était 
désigné; on parlait aussi de la convocation des 
états-généraux. 

« Bravo I m'écriai-je en frappant sur la table^ 
je tiens le fil de l'intrigue : l'abbé Pofto-Carrero 
est peut-être arrêté à l'heure qu'il est. 

— M. Porto-Carrero 1 interrompit Buvat, j'ai 
ouï dire qu'il se rend à Madrid pour chercher 
des ordres. 

— Tu ne sais rien de plus, l'ami? La conspi- 
ration est-elle près d'éclater ? 

— Certes^ oui, car M. de Cellamare a cessé 
seulement cette nuit d'aller déguisé à l'Arsenal. 

— A l'Arsenal? N'omets pas le moindre dé- 
tail. 

— Depuis un mois, toutes les nuits, un car- 
rosse de couleur sombre, avec un cocher qui ne 
descend jamais de son siège, vient à une heure 
du matin chercher M. de Cellamare habillé en 
bourgeois. De l'endroit où je couche, j'ai en- 



bS MÉMOIRES 

tendu ces mots : a M"' la duchesse attend à l'Ar- 
senal. » 

— M°** la duchesse ! tu couches^ dis-tu^ à l'hô- 
tel de l'ambassadeur ? 

— Oui , Monseigneur, au-dessus de la petite 
porte de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Un 
soir que je me retirais dans ma chambre sans 
lumière, quelqu'un me frappa sur l'ëpaule, avec 
ces mots : «Pompadour, le cardinal vous, demanda 
dans l'oratoire de M. de Cellamare. i^ 

— Merci , mou brave Buvat j il faut rentrer 
chez l'ambassadeur et recueillir tout ce que tu 
pourras. '<';^- 

— Oui, Monseigneur j mais si l'on découvre 
que c'est moi, je cours risque... » 

Je m'arrêtai à temps; il n'était pas prudent de 
confier à un pareil misérable des secrets d'État, 
qu'il pouvait jouer aux dés et noyer dans une 
bouteille de vin. Le salut du gouvernement me 
fit prendre, une résolution cruelle. 

(( Imbécile, ajoutai-je en riant, penses*tu que 
je ne sois pas averti de tout avant toi et avec des 
détails que tu ignores? Tu ne me parles ni de 
M. du Maine, ni de la duchesse du Maine, ni 



DU CARDmAL DUBOIS. 69 

de l'abbé Brigaut, nj du cardinal Polignac, ni 
de Malézieux , ni de M"' de Launay ? 

— Quoi! Monseigneur, vous saviez 

— En doutes -tu, maintenant? Or, comme 
il suffit du peu que tu sais pour faire pendre 
cent personnes de la cour, tu v^jis aller en pri- 
son 

— En prison , Monseigneur \ Jean Buvat en 
prison ! Est-ce là la récompense que vous m'avez 
promise? 

— Comment, scélérat! tu as mérité la corde 
pour avoir conspiré avec les ennemis. du Roil 
mais je veux bien te faire grâce en faveur de ton 
repentir et de ta bonne intention^ en attendant, 
de peur que tu ne sois un traître, il faut que je 
m'assure de ton silence à tout prix. » 

Le pauvre homme se désolait, mais quelques 
louis lui redonnèrent du courage, et il se laissa 
mettre au secret dans une cave de mon bôtll. 
J'avais eu soin que la cave ne fût pas pleine. Au 
fond, j'avais sur le cœur une gazette manuscrite 
où ce Buvat disait, lors de ïnon ambassade à 
Londres : « On ne croit pas à Paris que l'abbé 
Dubois réussisse dans sa négociation. » Je lui en 



6o MÉMOIRES 

ai fait des reproches anodiys^ comme dirait mon 
frère l'apothicaire. 

Je courus au Palais-Royal : le Régent était à 
jouer avec des petits chats que lui avait envoyés 
sa fille de Berri. 

« Dubois, me dit-il lorsque j'entrai, la chatte 
métamorphosée en femme n'est pas une fable; 
regarde toutes ces coquettes qui font patte de 
velours autour de moi. 

— Monseigneur, m'écrîai-je, la mine est éven- 
tée et la régence est sauvée ! 

— HeinI quelle litanie est-ce là, porteur de 
rogatons? 

— J'ai en main toutes les preuves : l'am- 
bassadeur d'Espagne , Albéroni , le duc et 
la duchesse du Mains sont coupables, et bien 
d'autres encore. C'est une exécrable conspira- 
tion. 

* — Encore^ maître fat, je ne vois de conspira- 
teur que toi contre mon repos. » 

Sans répondre à cette injustice, je présentai 
les papiers de Buvat, que Son Altesse royale 
prit froidement et examina sans s'émouvoir da- 
vantage. 



DU CARDINAL DUBOIS. 6i 

« Hé bien! où sont donc ces preuves convain- 
cantes? je ne vois rien. 

— Quoi ! Monseigneur, oculos habent 'et non 
videbuntj aures habent et non audient. 

— Si fait, je vois que tu es un peureux^ et 
j'entends que tu me laisses tiynquille. 

— • EnGn, Monseigneur, ordonnez que Ton 
arrête M. de Cellamare 

— Es-tù fou , l'abbé ? violer le droit des gens ! 
En vérité, pour expliquer cet arcbarnement, je 
suis tenté de croire qu'il t'a enlevé quelque maî- 
tresse. 

— Non, Monseigneur, mais il ne vise à rien 
moins qu'à v^us enlever la régence et peut-être 
la vie. 

— Maudit soit le songe-creux I Ecoute, l'abbé, 
situ ne me découvres pas une petite conspira- 
tion, je te fais enfermer dans une nuiison de 
fous. » 

Ceci se passait le 4 décembre : on vint m'a ver- 
tir que Maroy m'attendait dans mon cabinet. 
« Monseigneur, m'écriai- je, voici de quoi battre 
en brèche votre incrédulité; j'espère revenir 
avec la liste de tous les conjurés. » Le Régent 



6a MÉMOIRES 

retourna à ses petits chats^ moi à mes moutons^ 
et j'entendis ce prince aveugle qui cliantait sa 
chanson du roi Guillemot et de la reine Guille- 
motte. Cet endurcissement m'affligea. J'arrivai 
tout essoufflé dans mon cabinel, dont je barrica- 
dai la porte. « 

« Maroy, mon ffls, dis-je en cherchant à lire 
sur son visage les nouvelles qu'il m'apportait^ 
quoi de nouveau? 

— ^ Votre banqueroutier anglais est arrêté et 
au Fort-L'Evêque, Monseigneur. 

— Mais l'abbé Porto-Carrero? les papiers? 

— Je commence par le récit de mon expédi- 
tion. Je ne rejoignis la chaise de poste de l'abbé 
espagnol qu'à un gué près de Poitiers, où elle 
venait de verser; mes gens étaient restés en ar- 
rière, et j'eus le talent de me mêler aux paysans 
que cet accident avait attirés. Deux seigneurs, 
que je reconnus pour M. Montéléon et le ban- 
quier, causaient ensembleavec inquiétude; l'abbé 
Porto-Carrero s'arrachait les cheveux, et descen- 
dait dans l'eau à mi- jambes pour aider à relever la 
voiture: «Mes amis, disait-il d'une voix fort at- 
tendrissante, ne m'abandonnez pas; ce sont mes 



bu CARDINAL DUBOIS. 63 

papier^ : des papiers de la plus haute importance! 
Je suis perdu si je les perds 1 » 

— Ahl il parlait en ces termes? interrompis- 
je en me frottant les mains. 

— La chaise sortie de ce mauvais pas, l'abbé 
Porto-Carrero y fit une visite qui redoubla son 
désespoit". « Sainte Vierge, disait-il en gémissant, 
la cassette a coulé dans la rivière ! cette pré- 
cieuse cassette ! cinquante doublons à celui qui 
la retrouvera. » Les paysans , alléchés par les 
doublons d'Espagne dont ils se firent expliquer 
la valeur, entrèrent dans l'eau et remuèrent 
le sable , tandis que l'abbé pleurait comme Un 
veau. 

— Et cette cassette ? 

— Nous n'avons jamais pu la retrouver, en 
dépit de toutes nos recherches. 

— Perdue! malheureux coquin ! C'était là ce 
que j'attendais comme le Messie. 

— Et moi, Monseigneur, qui ai peut-être 
perdu avec elle le fruit de mon expédition! Pour 
achever mon récit, voyant mes hommes appro- 
cher, j'allai droit à l'abbé Porto-Carrero, à qui 
je dis poliment : 



64 MÉMOIRES 

« Monsieur, j'ai ordre de vous arrêter. 

— M'arréter ! s'esl-il écrié, et pourquoi ? 

— Comrae banqueroutier. 

— Ce n'est pas moi ! » répliqua-t-ii, en dési- 
gnant du doigt son compagnon de voyage, que 
j'abordai avec le même compliment. Les gens du 
Roi tenaient ces messieurs en respect. Je montai 
dans la chaise, que je fouillai aux endroits que 
l'abbé avait visités. 

« Monsieur, criait-il, de quel droit mettre la 
main sur mes papiers? » Les deux autres disaient 
la même chose en espagnol ; je ne les écoutais ni 
ne les entendais. Enfin, un cri de désespoir m'ap- 
prit que j'avais découvert le pot aux roses, lors- 
que je levai un double fond rempli de lettres et 
de papiers; les vojici. Selon vos instructions, 
j'ai ramené le banquier à Paris, après avoir de- 
mandé pardon de la liberté grande aux deux 
Espagnols, qui ne reprendront haleine qu'à Ma- 
drid de la peur que je leur ai faite. » 

Pendant la fin de cette narration , j'avais 
examiné déjà une partie des papiers saisis, qui 
me parurent msignifians et relatifs à des affaires 
de banque. Mais deux brouillons de lettres an- 



DU CARDINAL DUBOIS. 65 

nexées^ et adressées au cardinal Albéroni, me fi- 
rent jeter an jurement de joie : ce sont celles que 
j'ai fait imprimer et répandre dans toute la France, 
avec d'autres pièces trouvées chez Gellamare. 
Je les transcris diaprés les originaux que Buvat 
m'a dit être de la main de l'ambassadeur. 



PREMIER BROUILLON. 



« J'ai trouvé plus nécessaire d'user de précau- 
n tion que de diligence dans le choix du moyen 
» de Ëûre passer à Votre Ëminence ces papiers. 
» Votre Ëminence trouvera deux différentes mi- 
n nutes de manifestes cotés n"" lo et ao, que nos 
n ouvriers ont composés , croyant que quand il 
» s'agira dé mettre le feu à la mine, ils pourront 
M servir de préludes à l'incendie. Une de ces mi- 
» nutes est relative aux instances de la nation , 
» l'autre expose les griefs que souffre ce royaume, 
» et appuie sur ce fondement les résolutions de 
» Sa Majesté Catholique et la demande qu'elle 
» doit faire de la convocation d^ États. En cas 
» que nous soyons obligés de recourir aux re- 
nmèdes extrêmes, il sera bon que Votre Emi* 



IV. 



66 MÉMOIRES 

» nence examine l'écrit coté n^ 3o, dans lequel 
» nos partisans proposent les moyens qu'ils ju- 
» gent convenables y ou plutôt nécessaires^ pour 
)i éviter les malheurs que l'on voit être prés d'ar- 
» river, pour assurer la vie de Sa Majesté Très- 
» Chrétienne et le repos public. Enfin j'envoie en 
» feuilles séparées^ sous le n^ J^S, un Catalogue 
n des noms et des qualités de tous les officiers 
D qui demandent de l'emploi... Si la guerre et 
» les violences nous forcent de mettre la main à 
») l'œuvre, il faudra le faire avant que les coups 
» qu'on nous portera nous affaiblissent, et que 
» nos ouvriers perdent courage. Si nous sommes 
» obligés d'accepter une paix simulée, il faudra, 
» pour entretenir ici le feu sous la cendre , lui 
» donner quelque aliment modéré; et si la di- 
» vine miiséricorde apaisait les jalousies et les 
» mécontentemens présens, il suffira de protéger 
» et de favoriser les principaux chefs, qui s'inté- 
» ressent avec tant de zèle et de courage. En at«- 
» tendant les résolutions décisives je tâche d'en- 
» tretenir leui^^onne volonté, et j'éloigne tout ce 
M qui pourrait la ralentir. » 



DU CARDINAL DUBOIS. Gj. 



SECOND BROUILLON. 



« Le principal auteur de nos desseins me char- 
» geà avec empressement^ il y a quelques mois^ 
» de faire passer à Votre Eminence la lettre ci- 
M {ointe^ et d^accompagner les instances de M... 
)i des témoignage les plus pressans. J'ai diflFéré 
M d'exécuter cette commission jusqu'à ce que J'aie 
)i eu une occasion sûre. Je dirai présentement à 
» Votre Eminence que j'entends parler de ce sujet 
)» cbmme d'une personne d'un très-grand mérite, 
» et que l'intérêt que le parti prend à ce qui le re- 
» garde est grand. Il m'a été proposé d'introduire 
» an service de Sa Majesté, M*. .y homme de qua- 
» litéj et parce qu'il m'est recommandé par nos 
)ï ouvriers y je l'ai distingué du Catalogue gêné- 
» rai. Au reste, ces messieurs m'ont dit qu'ils 
» peuvent disposer de iH/l...; c'est celui qui fut 
>i mandé ici par leRégent, pour soulever^ comme 
» ils le disent^ les miquelets de Catalogue^ et 
» ils voudraient s'en assurer encore davantage 
>i par quelque gratification ou paji^uelque pen* 
» sion. 

M Pour ce fui regarde les réponses à mespro* 

5. 



68 MÉMOIRES 

» positions du premier août dernier^ je dois mar- 
)) quer que les lettres de créance qu'on deniamde 
» doivent être en forme de pleins-'pouvoirs par 
» rapport aux o£Pres et aux demandes qu'on a à 
» faire an Parlement, au corps de la noblesse^ 
» aux États-Gënéraux de ce royaume. Ces pleins- 
» pouvoirs seront limités par les instructions 
» qu'on ma^nnera pour ma conduite. 

» Quand il s'agira de mettre la main à l'œuvre ^ 
» il sera nécessaire que Sa Majesté écrive à tous 
» lesParlemens^ conformément à la lettre qu'elle 
» a déjà écrite au Parlement de Paris , et qui est 
» demeurée en dépôt entre mes mains. 

» Il pourrait arriver dans les agitations pré- 
» sentes quelque malheur à Sa Majesté Très-Chré- 
» tienne^ et je n'ai point d'instruction pour agir; 
» le duc d'Orléans lui-même peut venir à mon-- 
» quer. Dans quels embarras ne me trouverais-je 
» pas par rapport à la nouvelle forme que pour- 
n rait prendre la Régence ^ et à ses vues qu'il 
» conviendrait de faciliter ou non de la part de 
» Sa Majesté "h 

» M. le duc de Chartres pourrait prétendre 
» à la place de son père, et, pour surmonter 



DU CARDINAL DUBOIS. 69 

» les obstacles de sa jeunesse^ se soumettre à 
M un conseil semblable à celui que le feu Roi 
» av^it institue dans son testament : M. le duc 
» de Bourbon pourrait aussi prétendre, à l'ex- 
» çlusion du duc de Chartres , à l'autorité ab- 
>} solue qu'exerce présentement M. le duc d'Or- 
» léans* Il nous convient de prévoir ces caB^ 
» et de choisir d'avance les partis lès plus utiles 
» pour le service de Sa Majesté; le$ zélés servi* 
n teurs français penchent plus pour le premier 
M que pour le second* » 

Ces lettres, tout obscures qu'elles étaient ^ in- 
diquaient un complot formé cpntre«la Régence, 
le duc d'Orléans et l'autorité du Roi; les écrits 
cotés sous divers numéros annonçaient encore 
des papiers importans^ qui devaient contenir tous 
les détails de la conspiration : ils étaient sans 
doute dans ce maudit coffre dont je n'ai jamais 
pardonné la perte à Maroy. J'ai soupçonné le 
drôle d'avoir vendu son maître à Porto-Carrero, 
'et il me semble probable que les deux brouillons 
saisis étaient restés par mégarde avec d'autres 
parmi ces papiers tout-à-fait étrangers à ce qui 



■it 



70 MÉMOIRES 

m'intéressait. Je le vis changer de couleur lors- 
que j'eus découvert ces preuves importantes. Je 
ne me rappelaique plus tard un fait qui accusait 
la trahison de Maroy. Un valet de l'abhë Portpr 
Carrero^ aussitôt après Farrestation du banquier^ 
revint à toute bride à Paris, et avertit Cella- 
mare , qui eut le temps d<anéantir les papiers qui 
l'auraient pu ^iéclarer coupable. Cependant je 
ne pris pas la peine d'examiner plus en détail les 
porte-feuilles enlevés à Porto-Carrero ; je m'ar- 
mai des deux terribles lettres, et je courus chez 
le Régent. 

w Victoije! Monseigneur, m'écriai-je en arri- 
vant, nous «lions convaincre votre incrédulité; 
je tiens entre mes mains la conspiration et les 
conspirateurs. 

— Où diantre as^tu été chercher ces chiffons? 
répondit-il en prenant ces lettres que je lui pré- 
sentais. 

— Dans la malle de l'abbé Porto-Carrero. 

— Quoil Monsieur, vous avezosé, sans mes or-* 
dres, et presque san$ sujet, violer le droit des gens ! 

— Lisez, Monseigneur, et vous changerez vos 
reproches en actions de grâces. 



DU CARDINAL DUBOIS. 71 

— M'importe! quand bien même il s'agirait 
d'uj^ projet contre ina vie, vous avez agi avec 
UDlt légèreté impardonnable. 

— Ah ! Monseigneur, si vous aviez lu Ma- 
chiavel I 

— Hé bien ! que signifie ce barbouillage de 
valet? dit-il après avoir parcouru négligemment 
les papiers que je lui avais remis. 

— Comment I Monseigneur, des lettres au car- 
dinal Albéroni ! 

— Quand ce serait au diable , je n'y vois rien 
de répréhensible. 

— Vous avez raison, Monseigneur, achevai-je 
en fureur ; quelque chose qui arrive, je m'en lave 
les mains. » 

Je me retirai dans mon cabinet pour ne pas 
battre Son Altesse royale; je suffoquais d'indi- 
gnation; je fus tenté de jeter tous ces papiers au 
£eu et d'attendre les événemens; mais j'en fus 
dissuadé par l'arrivée de M*"^ de Tencin, qui 
me conseilla de continuer mes enquêtes* J'étais 
8\ dégoûté d'obliger les gens malgré eux, que je 
mis de côté les papiers de Buvat et d' Albéroni 
sans y jeter un coup d'œiL Le duc d'Orléans ne 



72 MÉMOIRES 

persista pas moins dans sa vie errante^ courant de 
nait les rues et les. mauvais lieux ^ sonpai^ et 
conchant chez ses amis. Enfin on me donna 9iris 
que le feu avait pris chez l'ambassadeur d^s- 
pagne^ par des papiers que Von brûlait en mon- 
ceaux; la malencontreuse conspiration me revint 
en téte^ je remuai de nouveau les papiers de 
Porto-Carrero , et]e trouvai trois autres brouil- 
lons de lettres qui n'avaient pas besoin de com- 
mentaires. Une seconde fois je crus tenir la queue 
et la tête du serpent. C'étaient trois lettres en 
français^ écrites par un homme exercé, destinées 
à être adressées par le roi d'Espagne au roi de 
France, au Parlement et aux États- Généraux* 
L'indigne manière dont le Régent était traité ne 
laissait pas de doute sur leur origine; je recon- 
nus la haiue de la duchesse du Maine. Il y avait 
en outre, à la suite de la troisième lettre, une 
Requête des États à Sa Ma/esté Catholique , 
pour l'engager à se mettre à la tête de la régence, 
ou bien à j pourvoir. Gela me fit penser à ces 
poètes amoureux transis, qui font la demande et 
la réponse. Je pensai que le président de M esmes 
avait fait la lettre où l'on disait : 



DU CARDINAL DUBOIS. 75 

rt Mon-seulement on n'écoute pas le Parlement 
» dansses plus sages remontrances^ mais on exclut 
» des Conseils les sujets les plus dignes; d'abord 
» qu'ils représentent la vérité^ on ne l'écoute pas; 
» mais la |)udeur empêche de répéter les termes 
» également honteux et injurieux dans lesquels 
» on a répondu lorsque l'on a parlé aux gens du 
» Roi i les registres du Parlement en feront foi 
D jusqu'à la postérité la plus reculée. » 

En effet , M. de Mesmes étant venu avec les 
robes rouges tourmenter^ je ne sais pourquoi^ 
Son Altesse royale^ qui avait plus besoin de 
sommeil que de querelle. 

a Allez vous faire f....^ s'écria-^t-il. 

— ^ Monseigneur^ nous ferons registre de la ré- 
ponse de Votre Altesse royale. » — Le Régent 
leur rit au nez, et les laissa enregistrer ce qu'ils 
voulurent. 

Je remarquai un passage où ce cafard de Poli- 
gnac avait travaillé pour l'amour de la du Maine, 
(c U semble que le premier soin du duc d'Or- 
» léans ait été de se faire honneur de Tirréli- 
n gion. Cette irréligion l'a plongé dans des 



74 MÉMOIRES 

» excès de licence dont les siècles corrompus 
» n'ont point eu d'exemple ; ce qui^ en lui attirant 
}) le mépris et l'indignation des peuples^ nous 
» fait craindre à tout momenti pour le royaume^ 
» les châtimens les plus terribles de la colère di- 
» vine. » EpGn il y avait nombre d'horreurs^ de 
calomnies contre le Rëgent et ses filles : Arouet 
n'eût rien écrit d'aussi méchant. Cette fois, me 
dis-je à moi-même, si Son Altesse royale fait 
encore son saint Thomas, il faudra l'enfermer 
comme fou. 

Cependant je ne m'aventurai pas à lui faire 
part de mes nouvelles découvertes, je me décidai 
à tout confier à Madame, qui saurait agir, au dé- 
faut de son fils. Au moment où je me rendais à 
ses appartcmens, j'entendis dans la galerie Pom- 
padour dire à M. de Laval : 

ce Cet imbécile d'abbé Brigaut qui s'est 
sauvé 1 

— ' Qui sait s'il ne nous eût pas compromis 1 m 
répondit M. de Laval. 

Ils m'aperçurent, et me saluèrent de loin* Ces 
paroles me semblèrent un nouvel avertissement du 
ciel. Je ne cachai rien àMadame, qui frémissait 



pu CARDINAL DUBOIS. 76 

de tous ses membres , se signait et répétait avec 
une voix de De Profundis : « La M aintenon est 
capable de tous les crimes ! » Elle lut les diffé- 
rentes pièces avec de nouveaux signes de croix : 
« Voyez ^ me dit-elle; cet homme de qualité dé- 
signé par une M. ne peut être que la vieille de 
Saint-Cyr. » Voilà comme son ressentiment rap- 
portait tout àlaMbiatenon^ qu'elle appelait, dans 
le langage des lettres de Gellamare, le chef des 
ouvriers. Nous étions au 8 de décembre^ et l'am- 
bassadeur, averti sous main, avait eu le temps de 
se rendre blanc comme neige. 

c< Que faut-il faire ? me demanda Madame. 

— Arrêter M, Cellamare et tous ses papiers. 

— C'est le plus sage j on connaîtra par là tous 
les complices. 

— En attendant, Madame, retenez Son Altesse 
au Palais-Royal , de peur des assassins. » 

Elle était en habit de cérémonie^ et je ne la 
suivis pas chez le Régent. J'allai tout disposer 
avec d'Argenson et Leblanc Pour mieux tendre 
mes filets, je ne leur parlai de la conspiration 
qu'avec retenue, et il fut décidé qu'avec ou sans 
ordre, nous irions le lendemain faire une visite 



76 MÉMOIRES 

dans l'hôtel de l'Espagnol. Je m'assurai du dé- 
part de Brigaud , et J'envoyai à sa poursuite. On 
l'arrêta entre Nemours et Montapgis : il avait un 
hahit et une perruque qui lui donnaient l'air 
d'un marchand; il montait un cheval que l'on 
reconnut pour être des écuries de Gellamare* 
On trouva un rouleau de cent louisdans sa poche. 
Il fut conduit a la Bastille. Eoméme temps^ j'é- 
crivis à Londres et à la Haye pour rendre compte 
de ma découverte , et j'appris à Stanhope que le 
Prétendant pourrait bien se trouver mêlé à cette 
œuvre de ténèbres. Je fis environner d'espions 
l'hôtel et les démarches deCellamare; et surpris 
de ne recevoir aucun ordre, je me hasardai le 
soir de me rendre auprès du Régent. 

« Oui, l'abbé, me dit brusquement le Prince 
lorsque J'entrai, je le ferai arrêter, emprisonner 
et condamner, s'il est possible. 

— Je suis aise. Monseigneur, de vous voir 
dans ces dispositions contre un traître protégé 
par le titre d'ambassadeur. 

— Contre un insolent, qui se permet d'adorer 
ma fille de Valois ! 

— En cela, Monseigneur, je le trouve excu- 



DU CARDINAL DUBOIS. 77 

sable, et il est impossible que vous ne pensiez 
pas comme moi. 

— C'est mon affaire^ passons. J'ai vu ma mère, 
j'ai consulte Noce et Saint-Simon : J6 suis décidé 
à m'assui^er de l'tmbassâdeur. 

— Ah ! Monseigneur, que ne parliez-vous ainsi 
trois jours plustôtl Néanmoins, demain vous se- 
rez obéi... 

— Demain ? Pourquoi pas ce soir? Il a écrit 
à Mademoiselle de Valois pour lui demander 
un rendez-vous : s'il profitait de cette dernière 
nuit?... 

— Je ne crois pas, Monseigneur, qu'il songe 
beaucoup à l'amour^ si ce n'est pour donner le 
change. 

— Je ne lui pardonne pas d'en vouloir à Va- 
lois, comme s'il n'y avait pas d'autres femmes à 
Paris! » 

Je profitai de la bonne volonté du Régent pour 
loi faire écrire ce peu de mots à M. de Gella- 
mare. 

« Je prie M. l'ambassadeur d'Elspagne de se 
rendre, vers midi, chez M. Leblanc, où viendra 



78 BIÉMOIR£S 

M. Tabbé Dubois^ pour l'affaire d'un banquerou- 
tier espagnol arrêté près de Poitiers. 

« PuiLippE d'Orléans. » 

Cette lettre était bien faite pour écarter tous 
les soupçons de Cellamare, s'il*en avait eu. Le 
lendemain, des mousquetaires déguilsés furent 
postés dans les cafés autour de son hôtel ; d'autres 
gardèrent les environs du Palais-Royal : je me 
tins coi dan l'hôtel de Leblanc, où M. de Libois, 
gentilhomme ordinaire de Sa Majesté, avait été 
mandé pour l'arrestation. M. de Cellamare arriva, 
ne se doutant de rien, je crois. C'est un homme 
de petite taille, brun de visage ,^ avec des yeux 
noirs pleins de fierté castillane^ il affecte dans 
ses habits une recherche de petit-maître, et n'a 
dans la bouche que ses bonnes fortunes, qui l'ont 
rendu fort vain de sa personne j il parle mal fran- 
çais, mais d'une voix très-agréable ^ il est fourré 
de malice et ne se déconcerte de rien. Il vint à 
nous en souriant comme pour montrer ses dents 
blanches. Nous nous levâmes en silence, et quand 
la porte fut fermée sur lui , j'en ôtai la clef et 
j'appelai M. de Libois, qui était dans la chambre 
voisine : 



DU CARDINAL DrUBOIS. 7^ 

(( Messieurs , nous dit Gellâmare^ vous crai- 
gnez donc bien qu'on nous écoute? 

— Monsieur^ interrompit Libois^ je suis por- 
teur d'un ordre de Sa Majesté pour vous arrêter 
et vous conduire en votre bôtel^ où sera faite une 
enquête par MM. les secrétaires d'Etat dési- 
gnés. 

— J'aurais mauvaise grâce ^ reprit Cellamare^ 
de désobéir à Sa Majesté; mais les droits des 
gens sont sidgulièrement violés dans la personne 
de l'ambassadeur d'Espagne. Mon souverain en 
tirera vengeance. 

— Monsieur^ répliquai- je, vous serez traité 
avec la distinction^qui convient à votre carac- 
tère politique; mais on vous accuse d'une con- ' 
fipiration contre le roi de France. 

— Est-ce vous, M. l'abbé, qui m'accusez? 

— Pas plus que je ne vous défends, Monsieur, 
Au reste ,• j'espère que votre innocence sera bien- 
tôt reconnue. 

— Soitl Messieurs, je suis prêt à vous suivre. 

— Donnez le bras à M. l'ambassadeur, M. de 
libois, m'écriai-je. 

— C'est inutile, reprit celui-ci, Monsieur n'a 



T 



do MÉMOIRES 

pas envie de s^entuir, parce qu'il sait bien qu'il 
ne le pourrait pas. » 

Le carrosse de l'ambassadeur était dans la cour; 
nous y montânies , et un détachement de mous- 
quetaires déguisés environnèrent la voiture^ qui 
traversait à grande peine la foule accrue sur 
notre passage. Le bruit courait déjà que l'am* 
bassadeur d'EspagUQ était arrêté. 

M. de Cellamare était ou paraissait fort tran- 
quille ; même il causa de choses et d'autres avec 
M. Leblanc. Pour moi^ au contraire, il ne me re« 
gardait pas. JNous descendîmes à son hôtel , rue 
Neuve -des- Petits- Champs, et* comme la foule 
était grande, M. de Libois offrit son bras à Cel- 
lamare, qui l'accepta gracieusement. La secré- 
tairerie fut le premier point de notre visite. 

« M. l'abbé 9 me dit l'ambassadeur, en me 
voyant vider les tiroirs et les armoires, je vous 
rends responsable de cette violation inouie. 

— Quant à vous, Monsieur, vous serez res- 
ponsable de la conspiration. 

— M. Leblanc, ajouta-t-il, je vous engage à 
veiller à ce qu'on ne détourne aucun papier de 
mon gouvernement. » 



DU CARDINAL DUBOIS. 8i 

m 

Je D*y pensais guère. Pour m'exempter de toute 
responsabilité^ je le priai de parapher tout ce 
. qui n'avait pas rapport à la conspiration ; il s'y 
prêta de bonne grâce, comptant bien que mes 
recherches n'aboutiraient qu'à ma honte. En 
effet ^ je ne trouvai aucun indice^ et je fis faire 
des papiers de l'ambassade quatre ballots , que 
Cellamare cacheta de sesarmes pour être renvoyés 
en Espagne. II se réjouissait tout bas de mon dés- 
appointement^ et Leblanc m'avait dit à l'oreille : 
u Mon cher abbé , votre conspiration n'est qu'un 
château en Espagne. » Cellamare , pour redou- 
bler mon anxiété, ne prenait paâ garde à moi, 
et s'entretenait avec M. de Libois. ♦ 

«Maintenant, Messieurs^ dis- je tout haut, 
nous allons visiter Thôtel de la cave au grenier. 
— Vous êtes donc bien curieux de vous ren- 
dre ridicule» me répondit tout bas Leblanc. 

Cellamare sut mal cacher sa colère , qu'il dé- 
chargea sur une statue; elle tomba par terre et 
se brisa en morceaux. « J'aime mieux que ce soit 
elle que moi, » dis- je froidement. La perquisi- 
tion fut exacte et dura plus de trois heures; je 
fis lever les parquets et les boiseries ; je commen- 



^^é 



8a MÉMOIRES 

çaià douter moi-même de la conspiration^ lors- 
que je remarquai dans la cheminée un amas de 
cendres de papiers brûlés. Je me précipitai sur 
des débris échappés à la flamme ; un surtout en 
avait été respecté presque entièrement; je tenais 
la liste des conspirateurs ! Gellamare pâlit et se 
mordit les lèvres, a Monsieur, me dit-il, Son 
Altesse royale a d'habiles espions. » Je ne fis pas 
semblant d'entendre, et je poursuivis mes recher- 
ches. Leblanc porta la main sur un coffre à pa- 
piers. « Laissez cela, M. Leblanc, lui dit Gel- 
lamare; ce sont des lettres d'amour de toutes 
mes maîtresses ; cela regarde plutôt l'abbé Du- 
bois, à caui^ du métier qu'il a fait toute sa;vie. » 
Je fis mettre le scellé sur quelques papiers qui 
me parurent suspects, et Gellamare eut son hôtel 
pour prison , avec une garde de mousquetaires. 
Au mois de janvier il fut conduit au château de 
Bloisy puis jusqu'aux frontières d'Espagne, par 
M* de Libois, accompagné de deux capitaines de 
cavalerie. On respecta en lui l'ambassadeur ; je 
crois qu'on eût bien fait de le pendre. Pendant 
ce temps-là le duc de Saint- Aignan , notre ambas- 
sadeur à Madrid, recevait l'ordre d'en sortir dans 



DU CARDINAL DUBOIS. 83 

les vingt-quatre heures : on ignorait encore Tar- 
restation de Cellamare, car il n'eût pas été traité 
avec tant d'égards. Son grand grief était d'avoir 
dit , pendant la maladie du roi , que le testa- 
ment qui laissait la régence à la reine et à Albé- 
roni pourrait bien ne pas avoir plus d'exécution 
que celui de Louis XIV. Albéroni en devint 
plus rouge que son chapeau. 

Après ce vigoureux coup d'Etat exercé contre 
Cellamare^ il n'était plus possible de faiblir; j'ai- 
guillonnai si bien la débonnaireté du Régent, 
que l'instruction du procès commença, et que l'on 
arrêta encore du monde jusqu'à ce que le duc 
et la duchesse du Maine se fussent assez com- 
promis pour mptiver cette mesure à leur égard. 
J'étais chargé de l'afiaire de la conspiration, et 
je m'occupais en même temps de la conduite à 
suivre avec l'Espagne. Je fis imprimer d'abord à 
quatre mille exemplaires les lettres de Cellamare 
au cardinal d' Albéroni , ainsi que les autres piè- 
ces saisies dans la malle de l'abbé Porto-Carrero. 
Ces exemplaires furent distribués dans toutes les 
provinces et à tous les parlemens. Je pris l'initia- 
tive pour envoyer aux ambassadeurs et aux mi- 

6. 



84 MÉMOIRES 

nistrcs de l'Europe ces lettres traduites en diffé- 
rentes langues, et avec un préambule et une let- 
tre d'envoi , que cet âne bâté de Lavergne avait 
composés pour se moquer de moi. Le préam- 
. bule commençait par comme ce qui, la lettre 
par (ifin que. Les plaisans ne perdirent pas cette 
occasion de me nommer le prieur d^afin que^ et 
Xabbé comme ce qui. Je ne fus averti de ce sin- 
gulier style que lorsque les lettres furent en- 
voyées. Mais je pris ma revanche dans le mani- 
feste de rupture avec l'Espagne. De mémoire de 
secrétaire d'Etat^ on n'avait pas vu une décla- 
ration de guerre aussi académiquement écrite. 
Fontenelle, il est vrai, m'avait mis les points et 
les virgules. 



DU CARDINAL DUBOIS. 85 



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GDAPITRE III. 



£ntétement du duc d'Orléans. — Despotisme de l'abbé 
Brigaut. — Petites causes d'un grand coup d'État. «^ 
Arrestation du duc du Maine , de la duchesse du Maine. 
— Ancenis. — ^Les pierreries.-^Arrestation de Schlieben, 
de Sandraskj, du chevalier de Mesnil , de M^^« de Lau- 
nsLjy etc. — Correspondances galantes '^e M>^« du Maine. 

— Lettre dû cardinal de Polignac. — Réponse. — Billet 
du président de Mesmes. — Pompadour. — M. de Laval. 

— Le Régent dans son oratoire. — Le duc de Richelieu 
arrêté. — Son portrait, ses galanteries. -— Le geôlier du 
Masque de fer. — Le Régent à la Bastillç . — L'inscrip- 
tion. — Le duc du Maine à Dourlens ; la duchesse à Di- 
jon. — Leur mise en liberté. — Fin du procès de la 
conspiration. — Placard injurieux. — Renvoi d'Albé- 
roni. — Le passe-port^ 

La conspiration était flagrante ; le Régent dou- 
tait encore. A l'en croire, on eût laissé tout le 
inonde trfinquille , si ce n'est Cellamare, qu'il fal- 
lait châtier de son amour pour M*'' de Valois, qui 
n'était pas à cela près. Je parle d'avant Tar resta- 



86 MÉMOIRES 

lion des du Maine. Madame ^ qui voyait tout< 
l'horreur du complot^ excitait son fils à la sévé- 
rité, et voulait faire jeter la Maintenon dans ui 
cul de basse-fosse. Je me rendis auprès de Soj 
Altesse royale avec toutes mes pièces de convie 
tion, bien décidé à remplir la Bastille de tous le 
mauvais sujets de ma connaissance. Je trouvai L 
Prince fort malade de son œil, la tête appuyé 
sur les genoux de M"' de Valois. 

K Hé bien I l'abbé, me dit-il, que sais-tu d< 
nouveau ? Cet insolent de Gellamare est-il pun 
comme il le mérite? 

— Il ne sortira de son hôtel qu'à votre boi 
plaisir j j'ai mis les scellés sur ses papiers, et j( 
vous apporte les plus nécessaires.... 

— Ces EsJ)agnols ne doutent de rien ! 

— Et vous, Monseigneur, vous doutez d< 
tout. 

— Non pas, puisque je l'ai fait arrêter en ap- 
prenant ses projets sur Valois. Je devrais poui 
unique châtiment le renvoyer eunuque dans soi 

pays. 

— Monseigneur , ce n'est pas le seul auteur de 
la conspiration. 



lie 



DU CARDÎNAL DUBOIS. 87 

— Le diable emporte ta conspiration 1 je n'en 
vois ni n'en veux voir ; qu'ils conspirent à leur 
aise; mais qu'ils ne se hasardent pas à m^'^nlever 
Valois. 

—Quels étaient les desseins de ces gens-là? 
demanda celle-ci d'une voij. nonchalante ; M. de 
Richelieu m'a dit qu'ils ne le savaient pas eux- 
mêmes* • 

— n s'agit seulement^ repris- je froidement'^ 
d'assassiner vous, votre père et toute la famille 
royale, excepté le duc et la duchesse du Maine; 
d'empoisonner ou d'enfermer le Roij de faire 
assembler les Etats-Généraux pour déclarer Phi- 
lippe y roi de France^ et le duc du Maine son- 
vice-roi ; de renverser le gouvernement de fond 
en comble..... 

— Dubois, interrompit le Régent avec un» 
bâillement, je te dirai comme dans les Mille et 
une NuiVs : «Racontez-nous un de ces jolis contes 
que vous savez conter si bien : » cela voudra dire 
une conspiration. 

— Ëniin^ Monseigneur, en croirez-vous vos 
yeux ? 

— Mon œil , tu veux dire j. car le gauche est 



88 MGÉMOIRES 

tout-à-fait hors de service : douce conformité avec 

mon cousia le duc de Bourbon ! 

— Voici la liste des conspirateurs, de la main 
du prince de Ceilamare. 

— Ali! montre-moi ce papier.» 

Je le lui présentai, ou plutôt il me l'arracha 
des mains, et le jeta dans le feu. 

« Monseigneur! Monseigneur! m'ek:riai-je, 
vous détruisez toutes nos preuves. ^ 

— Je ne veux pas connaître ceux qui me tra- 
hissaient; ma conduite les engagera peut-être à 
me rester fidèles. Cependant, Dubois, je te loue 
de ton zèle , et je t'ordonne de poursuivre l'af- 
faire pour en imposer aux esprits. 

— Me voilà^ grâce à vous, au même point où 
j'en étais l'autre mois : encore si vous me per- 
mettiez d'arrêter M. du Maine? 

— Garde-t'en bien : M™® d'Orléans m'a sup- 
plié de ne pas soupçonner son frère , et tu m'en, 
réponds sur ta tête. Arrête d'ailleurs qui tu vou- 
dras, excepté les du Maine.... 

— Excepté tout le monde ! Tenez , Monsei- 
gnetfr, si j'étais le maître, c'est vous que j'arrê- 
terais d'abord, car vous êtes certainement un des 



DU CARDINAL DUBOIS. 89 

conspirateurs contre votre personne et votre 
autorité'. » 

Cependant je ne continuai pas moins, avec Le- 
blanc et d'Argenson, à interroger ceux que Ton 
mettait à la Bastille. L'abbé Brigaut, mon ancien 
ami^ séduit par des promesses de grâce^ avoua 
tout^ et pour se faire innocent^ fit bien des coupa- 
bles. Il me nomma le duc et la duchesse du Maine 
comme les chefs des ouvriers. Cellamare avait eu 
avec eux de fréquentes entrevues de nuit^ soit à 
Paris çn son hôtel^ soit à l'Arsenal^ soit au château 
de Sceaux. Brigaut incrimina jusqu'à des Alle- 
mands, fort bien venus de Madame j et la duchesse 
d^Orléans, ainsi que sa sœur M"Ma douairière de 
Couti y lie furent pas exemptes des éclaboussures 
de soupçon. Les dépositions de ce diable noir de 
Brigaut étaient faites avec infiniment d'esprit,, et 
le Régent s'en amusait avec ses filles sansy ajouter 
foi , ou du moins sans le paraître. Brigaut vint à 
parler desamours et galanteries de M"' du Maine, 
qui ne se faisait pas faute d'un visage qui lui plai- 
sait, il nomma donc, outre beaucoup d'autres^ le 
président de Mesmes et le cardinal de Polignac. 
. U, révélait des choses si curieuses sur ce dernier, 



90 MÉMOIRES 

assurant que des lettres conservées par M"** du 
Maine prouveraient la vérité de ce qu'il disait, 
que Son Altesse ne voulut pas en avoir le démenti; 
sa fille de Berri soutenait que la Naine n'eût pas 
si bien caché son jeu; M"' de Chartres ne pou- 
vait croire qu'un cardinal fût amoureux d'une 
femme ; M"' de Valois prétendait que Ricjîelieu 
lui en avait dit encore davantage. Il fallait donc 
s'emparer des correspondances de M*~ du Maine. 
La ruse et la prière n'eussent servi qu'à la mettre 
en garde contre tous nos efforts; M™ de Berri 
proposa de faire arrêter les du Maine. Gela 
parut plaisant à son père, et il me donna plein 
pouvoir d'agir en conséquence. Je jurai tout 
bas de ne lui livrer que les lettres amoureuses, 
si je rencontrais une seconde liste des conspira- 
teurs. 

Je préparai mes filets pour envelopper à la fois 
petits et grands ; j'éprouvais à jouer le rôle d'in- 
quisiteur le plaisir que l'on sent à se venger des 
torts d'une condition long-temps vulgaire. Je me 
relevais de toute ma hauteur pour faire trembler 
ceux-là mêmes qui m'avaient accablé du poids de 
leur supériorité. L'abbé Brigaut m'aurait fait 



DU CARDINAL DUBOIS. 91 

arrêter tout Paris, si je Ta vais écouté. Ce fut le 29 
décembre que je choisis pour rexécution de mes 
vengeances. Je me flattais que la grande M des 
lettres de Cellamare devait s'entendre des du 
Maine; l'abbé Brigaut me dit que c'était le che- 
valier de Mesnil. D'Argenson voulait que ce fût 
M. de Magny, le plus fou des conseillers d'État. 
En les arrêtant tous les trois; j'étais sur de ne me 
pas tromper. 

Le 29, de grand matin, j'envoyai à Sceaux La 

IBillarderie, lieutenant des gardes-du-corps,avec 

^n ordre de s'emparer de M. du Maine mort ou vif, 

et de le conduire provisoirement à la citadelle de 

Dourlens. M. du Maine témoigna un étonnement 

qui ne m'étonna pas chez un masque aussi faux. 

Il s'indigna seulement de ce que sa femme ne le 

suivait pas. Je fis appeler en même temps Ancenis, 

• capitaine des gardes-du-corps, qui faisait'aussi 

l>el]e figure à table ou au lit qu'à la tête de son 

régiment. Il avait passé la nuit en débauches^ 

comme son air fatigué me l'annonça. 

« Il faut, M. Ancenis^ lui dis* je, que vous 
alliez arrêter M"* du Maine. 
— Le hasard est singulier ^ reprit-il en riant ^ 



9^ MÉMOIRES 

j'ai soupe chez elle cette nuit même, et la pauvre 

dame a besoin de repos, je vous jure. 

— Elle en aura de reste à Dijon, où vous l'allez 
conduire : mais comme elle est femme à résister 
aux ordres du Roi, faites-vous assister de deux 
ou trois capitaines des gardes. 

•*— D'autant mieux que j'aurai une contenance 
à garder devant la duchesse, qui dort encore à 
cette heure. » 

Il était dix heures du matin. Ancenis, avec 
trois capitaines de ses amis, se rendit à l'hôtel de 
la rue Saint-Honoré, qu'habitait M"* du Maine 
depuis l'arrestation de Gellamare. Âncenis chassa 
les valets, et entra le premier dans la chambre à 
coucher. «Mon Dieu! dit-elle en s'é veillant, pour- 
quoi troubler mon sommeil? » Puis, reconnais- 
santson cher Ancenis : «C'est vous! ajouta-t-ellej 
vous êtes donc de fer pour revenir quand on se 
repose des plaisirs de la nuit! » Elle aperçut les 
autres officiers, et s'écria avec terreur. 

« Messieurs, venez- vous m'arrêter ? 

— Madame, reprit Ancenis avec respect, j'au- 
rais souhaité que l'ordre du Roi eut été confié aux 
mains d'un autre. 



DU CARDINAL DUBOIS. gS 

— Mon cher Ancenis^ rëpliqua-t-ellc , je vais 
donc me lever^ mais faites que ces messieurs sM* 
Joignent. :» 

Ancenis assista seul à une toilette qui fut Ion- 
gue^ car j'attendais dans un salon voisin ; j'écou- 
tais à la porte pour voir si elle n'essaierait pas 
de s'enfuir. 

a Ancenis^ lui dit-elle, laissez-moi le loisir de 
prendre avec moi mes bijoux. 

— ^Volontiers, répondit- il, je n'ai pas reçu 
d'ordre qui vous en empêche. » 

J'allai me mettre sur le passage de la duchesse, 

qui demandait à chacun des nouvelles de son. 

■ 

mari. Je la vis changer de visage à ces mots que 
je lui adressai : 

tt Madame,* vous n'avez que faire de vos pier-- 
relies au lieu où vous allez. 

— Où donc me mène-t-on? dit-elle. 

— Au château de Dijon , chez votre neveu, 
M. le Duc. 

— Oiseau de mauvaise augure , c'est toi qui 
^ fait tout ce tumulte; mais que je devienne 
reine de France , je te ferai manger aux pois- 
sons ! 



94 MÉMOIRES 

-7- Madame, remettez-moi, s'il vous plaît, ces 
belles pierreries, qui seront plus en sûreté ici 
qu'à Dijon. Il y aurait de quoi ouvrir trente prîr 
sons des mieux fermées. 

— Tiens, satan d'abbé, s'écria- t-elle en me 
les jetant à la figure , voilà de quoi payer les 
catins de ton maître pendant tout le temps de 
ma 'captivité. ^ . 

Je lui souliaitai un bon voyage, et ce fut pour 
moi une satisfaction bien grande que de la savoir 
hors de Paris. 

Comme Néron, je n'avais pas fait ce pas pour 
•reculer. Ce jour et les suivans furent signalés 
par un grand nombre d'arrestations , d'après les 
avis de l'abbé Brigaut. Le^ deux fils du duc du 
Maine, le prince de Dombcs et le comte d'Eu, 
furent exilés à Eu, avec un gentilhomme du Roi 
pour gardien j mademoiselle du Maine , à Mau- 
buisson ; et le carissimo mio Polignac , attendu 
que les conciles défendent d'arrêter les sacrés, 
cardinaux, fut confiné dans son abbaye d'An- 
chin, où, pour se désennuyer, il écrivait vers 
et prose à la petite chouette, prisonnière de Di- 
jon , et réfutait Lucrèce dans la langue du pas- 



DU CARDINAL DUBOIS. 95 

teur Gorydon. Il faillit mourir d'une indigestion 
d'amour. Ce n'est pas tout^ les gens des du Maine 
furent partagés entre la Bastille et Vincennes, 
avec les autres agens d'Albéroni^ de Cellamare, 
de la Maintenon et de la vieille scélérate des Ur- 
sins. Un Allemand , nommé Schlieben , payé par 
cette dernière^ s'était introduit dans la maison 
de Madame^ qui lui voulait du bien à cause de 
son esprit et de son infatigable jaserie. 11 s'é- 
tait enfui par le carrosse public^ on le reconnut 
au bras qu'il a de moins ^ et de Lyon il fut ra- - 
mené à Paris, avec tous les voyageurs j on ne 
l'arrêta même que dans la cour de la Bastille , 
de telle sorte que tous ces pauvres gens se 
croyaient au moins criminels ,de lèse-majesté 
sans le savoir. On arrêta encore un autre Alle- 
mand silésien, nommé le brigadier Sandrasky. 
C'était un assez gros animal^ qui avait épousé 
une jolie Anglaise, et vivait aux dépens de la 

■ 

beauté de sa femme. Le jeu l'avait entraîné à 
accepter de l'argent pour trahir le duc d'Or- 
léans. Pendant trois mois, je fis arrêter plus de 
. cent personnes , ce qui fit dire que le Roi n'était 
pas sûr d'être innocent ayec la justice de l'abbé 



96 MÉMOIRES 

Dubois. Néanmoins^ je suis sûr que pas un des 
chefs des ouvriers ne m'échappa, 

Malézieux n'eut pas e'té coupable qu'il eut été 
je crois embastillé un des premiers^ car il avait 
coopéré à la réponse à Filtz-Morrilz. C'était un 
complaisant de cour^ avec une belle langue et un 
laid visage. Il avait de l'esprit jusque sur sa 
chaise percée, et Fôntenelle le regarde comme 
son tome second^ sans titre et avec des feuillets 
déchirés. On trouva dans son bureau deux pro- 
jets de conspiration, écrits devant le lit de 
M|™' du Maine, sous les yeux de Polignac. Il fut 
impossible d'attraper Foucault de Magny, intro- 
ducteur des ambassadeurs et afiidé des Jésuites. 
Les bons pères le retirèrent dans leurs couvens, 
où il acheva dç s'encapuciner. « Ce fou de Ma- 
gny, me dit Brigaut, n'a jamais rien fait de sage 
que de se sauver à temps. » Brigaut, contre le- 
quel on n'avait d'autre preuve que ses aveux, 
disait que ses papiers avaient été remis à son ami 
le chevalier du Mesnil. Lorsqu'on arrêta ce che- 
valier, je lui demandai compte du dépôt que 
lui avait confié Brigaut : 

«Monsieur, me répondit-il sans ostentation. 



DU CAMimAL DUBOIS. 97 

je me sais convaincu que ces papiers pouvaient 
lai faire un mauvais parti , et je les ai brûlés de 
mon propre mouvement. ^ 

— Observez , Monsieur^ ^répliquai - je , qu'on 
peut vous accuser de complicité. 

— Il est vraij mais ce pauvre Brigaut sera 
soulagé d'autant. » 

Le Régent a vu là-dedans une belle action; 
j'ai jugé Mesnil comme un fin compère. On ar- 
rêta encore Davisart, avocat général au parle- 
ment de Toulouse; Bargetton^ avocat^ qui avait 
servi chaudement M"** du Maine dans l'affaire 
des princes légitimés; M"« de Montauban, qui 
jouait son personnage dans les Délices de Sceaux^ 
et dite fille d'honneur; M"« de Launay, fiivorite, 
amie^ intrigante^ bel-esprit^ femme de cham- 
bre, et tout ce qu'on voudra chez M"' du Maine. 
!Elle ne changea pas à la Bastille, et ses interro- 
gatoires avaient un charme singulier. Quelque- 
fois nous oubliions, dans de charmantes digres- 
sions, notre caractère de juges et de secrétaires 
â'État. Taurais bien volontiers achevé l'interro- 
gatoire en tête à tête. Fontenelle , Chaulieu , et 
vingt génies de plume me la recommandaient. 

IV. 7 



98 MÉMOIRES 

Je n'avais garde de lui donner lieu de se plain- 
dre ; mais il me semble que j'aurais eu du plaisir 
à la faire condamner^ pour avoir celui de lui ob- 
tenir sa grâce. £n somme, M""' de Tencin en était 
jalouse , et ne la nommait que ma savante. Je lui 
avais procuré à la Bastille une jolie chambre, où 
elle tenait ses séances. On s'y serait cru en pleine 
académie. Je ne lui refusai même pas du papier 
et de l'encre pour continuer ses galanteries. 
M""* de Tencin a pensé que je ûi'étais laissé sé- 
duire ; cependant M^i« de Launay me traitait de 
Minos j je ne sais qui a imaginé de changer ce 
nom ^1 celui de Minotanre. C'est une rude chose 
que de juger des dames, surtout des dames beaux 
esprits ! 

Le Régent ne voulait-il pas faire relâcher tout 
ce monde , après avoir trouvé ce qu'il cherchait, 
les correspondances amoureuses de M"" du 
Maine et du cardinal de Polignac ! Ces précieu- 
ses lettres, qui sont entre mes mains, furent dé- 
couvertes dans un tiroir déguisé , sous le lit de 
la duchesse. A peine les filles du Régent eurent- 
elles ce dépôt en leur possession, qu'elles en 
amusèrent toute la cour. Il y avait des lettres de 



DU CA.ïa)lNAL DUBOIS. jjg 

trente personnes ; on les lisait tout haut dans les 
réunions duPalais-Royal^avec mille observations 
plaisantes ) jusqu'à ce qu'on eut deviné le nom 
du galant. On eut la méchanceté d'en envoyer 
des copies au duc du Maine pour charmer les 
ennuis de sa prison de Dourlens. Le petit hom- 
me avait l'orgueil de croire que sa femme l'ai* 
mait sans rival* Il en apprit tout par-dessus la 
tete^ et sa philosophie échoua contre cette triste 
vérité conjugale y que le mariage n'est qu'un de- 
gré pour arriver à autre chose. Il jura de ne plus 
revoir sa chère (eiBu^y qui de son côté jurait de 
revoir ses amans. Pendant qu'il composait ses 
sept psaumes de la pénitence^ on publiait les 
réponses aux lettres trouvées chez M"' du Maine. 

Il 

Le roman était complet. Je me sus bon gré d'a- 
voir donné ce soufflet sur la joue d'un cardinal. 
C'est dans les papiers de Polignac que je recueil- 
lis cette moisson de quolibets contre un prince 
de l'Église. Ces lettres maintenant sont oubliées^ 
je n'en choisirai qu'une avec la réponse. Son Al- 
tesse royale a voulu que la conspiration de Cella- 
mare se bornât à la guerre avec l'Espagne et à 
ces bagatelles^ qui me semblent plus plaisantes 



loo MÉMOIRES 

depuis le raccommodement des deux époux. 
M"** du Maine a fait serment à son mari qu'elle 
n'avait jamais manqué à ses devoirs ! Voici un 
billet doux de Polignac : 

« Perfide, l'Écriture a dit : Gardez-vous des 
» faux prophètes, qui viennent à vous couverts 
» de peaux de brebis. Vos beaux semblans ne 
» sont que des feintes. J'ai tout vu^ je sais tout. 
» Plût à^Dieu que je l'ignorasse pour mes pe- 
nchés ! Avais- je tort d'appréhender l'arrivée 
w du comte d'Albert, qui s'^sU jeté à vos genoux 
» moins vite que vous ne vous êtes jetée à sa tête? 
» Abomination ! Vous étiez au bal de l'Opéra 
» pour l'y joindre, pour me manquer de foi ! 
)) Mais le Ciel vous punira de cette mauvaise peu- 
>) sée, car c'est moi qui suis le Seigneur Dieu, 
» le Dieu de vengeance ! Celte nuit, le croirez- 
» vous, ingrate? je vous ai suivie dans ce bal pro- 
»' fane, masqué et déguisé comme un simple pé- 
» cheurj je vous voyais sans être vuj je sais à 
» quel point le comte d'Albert vous aime, à quel 
» point vous l'aimez j mais moi qui ai tout sacri- 
» fié pour vous, ma fortune et peut-être la pa- 



DU CARDINAL DUBOIS. lot 

» pauté, je vous aime d'autant plus que vous eii 
» êtes moins digne. Que vous dirai-je? j'ai sup- 
» porté jusqu'à la honte. Dans le temps que je 
» sortais du bal^ le désespoir dans rame, j'arra- 
» chai mon masque^ sans songer à l'imprudence 
» que je faisais; aussitôt on me reconnut^ et de 
wtous côtés ce ne fut qu'un cri, qui vint sans 
» san5 doute à vos oreilles : Le cardinal de Poli- 
» gnac en domino ! Je ne vous peindrai pas ma 
» confusion, je m'enfuis au milieu des huées, et 
» pourtant, si vous m'aimiez encore un peu , j'of- 
» frirais à Dieu cette tribulation , en pénitence 
)v de mes péchés , etc. » 

Cette lettre, semi - ecclésiastique , est trop 
longue pour que je la transcrive jusqu'au baiser 
en croix, au front, aux deux épaules et à la poi- 
trine. Les lettres galantes de ce pays n'ont rien 
de plus bouffon» Je suis trop honnête, la plume 
à la main, pour rapjj^Ier la réponse entière de 
M"* du Maine j voici son traité de paix avec son 
cardinal : 

u Nous allons demain à la campagne, et M. le 



loa MÉMOIRES 

I) comte d'Albert n'y sera pas^ mais vous seul, sans 
» chapeau rouge : j'arrangerai les appartemens 
» de façon que votre chambre soit près de la 
» mienne. Tâchez de faire aussi bien que la der* 
» nière fuis^ et vous me donnerez l'absolution du 
» reste. » 

Dans cetamasdefadaisesépistolaires, ce billet 
de M. de Mesmes, avec son style de parlement, 
égaya surtout M"* de Berri, qui s'écria qu'on 
était forcée d'obéir aux lois. 

« Madame et seule amie, je vous fais savoir 
» que le Parlement désire tenir une de ses 
n séances extraordinaires en mon hôtel à Pa- 
)) ris. Nous quitterons les robes rouges pour vous 
» inspirer moins de respect et plus d'amour. 
» La buvette sera bien fournie. 

» Votre Président. » 

Cependant la conspiration, qui devait être 
secondée par trente mille soldats déguisés en 
marchands, en contrebandiers et en religieux, 
venant d'Espagne et de Hollande, était traitée de 



DU C4RDINAL DUBOIS. io3 

projet en l'air et sans commencement (^'exécu- 
tion. M. du Maine niait tout, M"^ du Maine 
avouait tout^ les autres, à force de parler de ce 
ce qu'ils ssivaient et ne savaient pas, embrouil-^ 
laient l'affaire de plus en plus. D'Argenson et 
Leblanc s'occupaient d'interrogatoires qui se 
croisaient et se contredisaient l'un l'autre. On 
eût dit que c'était un nouveau complot pour re« 
doubler mon embarras. J'avais fait arrêter Pom- 
padour, qui, pour se venger, voulait faire arrêter 
toute la France. Pompadour^ qui a,vait épousé 
une fille du duc de ]Noailles, tenait à la maison 
du Régent et de M"* de Berri par sa femme , 
gouvernante du duc d'Alençon. C'est un petit 
esprit, tripoteur, tatillon, bavard et important. 
L'abbé Brigaut le gagna avec quatre paroles, et 
Pompadour, qui n'avait que des dettes, reçut 
des sommes de la des Ursins ; il en est convenu : 
mais il accusait celui-ci et celui-là, sans autre 
objet que de faire du chagrin aux gens qu'il 
détestait. D'après ses dépositions , je fus obligé 
de faire arrêter M. de Laval, frère delà duchesse 
de Roquelaure. «11 servait d'espion à Cellamare, 
m'avait dit Pompadour j il avait dressé plusieurs 



xo4 MÉMOIRES 

plaDs d'émeute^ et II avait soin de collationner 
toutes les lettres j la nuit il montait à cheval pour 
aller à Sceaux, ou bien il faisait le cocher qui 
conduisait M. du Maine à l'Arsenal. nCertes Laval 
est un vieux coquin qui veut du mal au Régent, 
et ne s'en cache pas^ mais monter à cheval n'est 
pas son fait, car il est toujours malade et cou- 
vert de plaies, à cause de son sang gâte; on ne 
le voit pas souvent sans un emplâtre sur l'œil 
gauche , et son bras est toujours en écharpe : 
je ne répondrais pas davantage de l'état de son 
esprit. 

J'allais^ je venais, rien ne faisait : la justice 
restait embourbée, et personne n'avait les mains 
nettes, excepté moi, qui me les lavai de ces re- 
tards. J'allai trouver le Régent en son oratoire , 
6ù il aimait à se coucher sur un coussin fait avec 
des cheveux de ses maîtresses ou passant pour 
tels. Je crois que les cheveux de pendus n'y man- 
quaient pas. Encore ivre du vin de la veille^ il 
avait le teint allumé, et les yeux, ou plutôt l'œil 
brillant, car l'autre était presque toujours dans 
les ténèbres. Je gagnais en son estime ce que je 
perdais en son intimité^ parce que mon âge, ma 



DU CARDINAL DUBOIS. io5 

santë^ les ^devoirs de ma charge me prêchaient 
la sagesse^ et je m^exemptais le plus que je pou- 
vais des soupers du Luxembourg^ d'Anières et 
de la Muette. 

a Hé bien! philosophe^ dit le Régent, com- 
ment gouvernes-tu ton anatomie ? 

— Le physique va bien comme le moral, Mon- 
seigneur, et le régime opère des merveilles. 

— Je sais, tu es au régime de M"* de Tencin. 
Dis-moi, l'abbé, comment peux-tu aimer toujours 
la même femme ? 

— A cela je répondrai : Gomment en pouvez- 
yous changer tous les jours? 

— Mon ami , j'ai vingt ans en moins, et de la 
ligueur en plus. Hier, par exemple, nous avons 
3)acchanalisé chez Berri ! 

• — Monseigneur, la métamorphose agit même 
sur mes oreilles qui deviennent chastes, et je 
perds l'habitude de jurer, pardieu ! 

— Je m'en aperçois. Je finis par où j'aurais dû 
commencer. Où en es-tu de ta conspiration ? 

— 'Ma foi, Monseigneur, on ne pendra p^nr- 
sonne avant deux mois . 

— Allons donc, tu plaisantes? Je ne me re- 



io6 MÉMOIRES 

l'use pas à prolonger la prison du duc et de la 
duchesse du Maine ^ dans l'espoir qu'ils s'amen* 
deront : mais je veux que tout soit fini avant Ja 
fin de l'année par un pardon général. 

— A votre aise, Monseigneur^ il faudra re- 
commencer sur de nouveaux frais ; mais , en ce 
cas, pourquoi attendre encore pour vider les pri- 
sons ? 

— Pourquoi ? Parce que je prétends faire ar- 
rêter Richelieu. 

— Ordonnez qu'on l'arrête , et je connais plus 
de cent maris qui vous en rendront grâces. 

— Je connais aussi des amans qui ne s'en 
plaindront pas... Pourtant il n'est pas plus beau 
que moi. 

— Non, vous êtes Régent, et il n'est que duc, 
mais les femmes le préfèrent. 

— HélasI Dubois, à qui le dis-tu? Enfin, nous 
aurons la bonté de le mettre à la Bastille comme 
conspirateur. 

. — Soit. 

— Nous avons de quoi lui faire couper quatre 
têtes : je le lui ai fait dire , mais il n'a faitque rire, 
et a répondu que si chaque dame qu'il a trahie 



DU CARDmAL DUBOIS. 107 

Jui en demandait une, il n'aurait pas de trop de 
toutes les têtes de maris qu'il a ornées. 

— Je suis bien aise de payer quelques vieilles 
dettes sur le compte des vôtres. M. le duc m'a 
soufflé plus de trois maîtresses. 

— Et à moi donc ! 

— En effet , je me souviens que son nom s'est 
trouvé dans plusieurs dépositions d'où M"* de 
Valois l'a fait effacer. 

— ^. Oui, nous avions nos raisons pour cela; 
mais on dit partout que ce damné Richelieu a 
, épousé secrètement M"* de Cbarolais. 

— Cependant il n'est pas fort sur le mariage. 

— Nous sommes irrités au dernier degré, et 
Qous nous servirons d'une lettre d'Albéroni. 

— Des quatre têtes de Richelieu , Monsei- 
gneur^ prenez garde d'être forcé d'en couper 
uoe. 

— Figure -toi, l'abbé, que Richelieu avait 
promis de livrer Perpignan et Baïonne aux Es- 
pagnols, et si nous ne l'avions pas retenu à 
Paris, la trahison aurait eu lieu, moyennant 
<luoi le petit duc deviendrait prince d'Espagne. 

— Monseigneur, ne me dites pas cela, j'ai su- 



] o8 MÉMOIRES 

jet d'en vouloir à mon ami Richelieu, et je le 
plaindrais de tomber dans mes terribles mains. 

Minos jage aux enfers tous ces pâles humains. 

Minos veut dire Dubois; les enfers ^ la Bastille; 
et les pâles humains sont nos conspirateurs. 

— Nous te donnerons d'autres ordres lors(jue 
Richelieu sera enfermé... 

— Dans le cachot du masque de fer! 

— Ne parle pas ainsi ^ Dubois, tu me fais 
frémir. » 

J'avais deviné îe grand grief de Richelieu, avec 
lequel j'étais en guerre depuis qu'il me souffla 
certaine danseuse, accompagnée de plusieurs au- 
tres. Ce démon de Richelieu se fondait en amour: 
il avait toujours les prémices de la galanterie im- 
médiatement après ou avant les maris. Entre ces 
mille liaisons, rompues aussi vite que commen- 
cées, M"* de Charolais et M^' de Valois se parta- 
geaient nn cœur dur, égoïste, et mal placé. Je 
parle sans métaphore. M"* de Charolais était une 
tigresse; M"* de Valois, une biche. Cette der- 
nière, chérie de son père, qui s'épuisait pour sa- 
tisfaire tous ses caprices, aimait Richelieu comme 



If 



DU CARDINAL DUBOIS. 109 

une jeune folle. J'ai dit que le Régent est singu- 
lièrement jaloux dans ses affections paternelles, 
amicales et amoureuses. Il voudrait être le seul 
aimable et le seul aimé. Richelieu s'introduisait 
la nuit dans la chambre de M"'' de Valois par une 
porte donnant dans une armoire, qui certes n'a- 
vait pas été faite pour lui. Il fut surpris dans un 
de ces rendez-vous par Son Altesse royale, qui, 
eu égard aux sollicitations de sa fille , quitta la 
place à l'amant. C'était pousser loin la complai- 
sance de père. Cependant il se chagrina de ce 
commerce, qu'il semblait favoriser en le permet- 
tant; et pour éloigner Richelieu , il le nomma à 
une mission à l'étranger. M"* de Valois pria tant 
que Richelieu suspendit son départ. Vint la con- 
spiration du prince de Cellamare. Richelieu, à 
tout risque, se retira dans une de ses terres, où 
M"* de Charolais alla le chercher. Je n'oserai af- 
firmer s'il l'épousa ou non , mais il aurait été bi- 
game d'aussi bon cœur qu'un autre, car, un jour 
que l'on jouait le Festin de Pierre de Molière, il 
dit sans ménagement : « C'est un beau caractère 
que celui de don Juan. » 
Enfin M"' de Valois, désespérée de ces bruits 



1 lo MEMOIRES 

de mariage, que Richelieu dëaientait de l'air d'un 
homme qui ne veut pas être cru, se jeta dans les 
bras de son père, pour avoir réparation de Tou* 
trage que lui faisait son amant. Ce fîit avec un 
empressement bien naturel que le Régent mit 
Vincennes et la Bastille à la disposition de sa fille. 
La lettre de cachet fut le jour méoie envoyée à 
son adresse ; mais il ne tint pas à M^** de Valois que 
le volage n'échappât à la punition qu'elle-même 
avait sollicitée. Par un remords d'amante, elle 
avertit le duc de s'enfuir jusqu'à ce qu'elle eût 
fait révoquer la fatale lettre de cachet. Mais Ri- 
chelieu joua la grandeur d'âme, l'amour offensé, 
et pour se donner du relief, peut-être pour éviter 
des présomptions défavorables, il refusa de pren- 
dre la fuite. Il ordonna même à ses gens de pré- 
parer son bagage de prisonnier : lettres d'amour, 
tresses de cheveux et portraits d e femmes. L'exempt 
arriva pensant le surprendre; il fut lui-même 
bien surpris de s'entendre interpeller en ces ter- 
mes : (c Bonjour^ Monsieur; je vous attendais! » 
J'avais donné ordre que l'on saisit tous les papiers 
du duc ; mais, au lieu de politique, je n'y trou- 
vai que de l'amour; une partie de ses lettres 



DU CARDINAL DUBOIS. m 

fut brûlée des mains du Régent : le reste lui fut 
rendu ^ et il en fit des papillottes^ en disant: 
« Maintenant que ma collection est incomplète, 
je veux la recommencer. » Il avait fait peindre 
ses maîtresses avec toutes sortes d'habits monas- 
tiq^eS) et des devises libertines, par Tabbé Gré- 
court, expliquaient ces belles peintures. Plusieurs 
de ces portraits ont été perdus. Je me souviens 
que M"* de Charolais portait le costume de sainte 
Françoise; M"' de Valois, celui de sainte Thérèse: 
la maréchale de Villars était peinte en capucine ; 
M"* d'Estrées, en récollette. 11 m'en a parlé quel- 
quefois. « J'ai mes saintes, disait*il en riant; des 
martyres, elles le sont toutes; mais des vierges, 
il n'y en a qu'en paradis. » 

Le duc de Richelieu n'avait pas plus de vingt- 
quatre ans, avec une figure de fille; il était à cette 
époque ce qu'il est aujourd'hui avec quatre an- 
nées et de la barbe de plus. On pourrait, comme 
de la Sunamite, dire d€ sa taille, qu'elle a l'élé- 
gance du palmier; elle est droite et flexible, avec 
une grâce infinie dans tous ses mouvemens. Jesais 
une dame qui est devenue folle de lui pour l'avoir 
vu de loin par^derrière. Son visage a la blan- 



lia MÉMOIRES 

cheur, l'incarnat et la finesse que Ton admire 
cbez les femmes. Il y a dans ses yeux un charme 
invincible. Son goût et sa richesse dans ses ha-> 
bits servent de mode à la cour : il a pris des 
tics qui le distinguent du commun. Ainsi ^ lors- 
qu'il parle à ime dame^ il ferme un œll^ comme 
s'il la couchait en joue. Il dit à tout propos : (c Je 
me donnerais des coups de pied dahs le derrière ! » 
Il a toujours la main à son épée, et de l'autre , il 
se caresse le menton^ comme le beau Narcisse. Son_ 
esprit ressemble à sa toilette; il en change à vo- 
lonté^ et celui qu'il prend brille toujours autant 
que celui qu'il vient de quitter. Il ne manque pas 
d'instruction^ et répète, de peur qu'on ne l'ou- 
blie : «J'aitraduitVirgile avec l'abbé Remy ! » Du 
reste, de principes, il n'a que ceux du libertinage; 
de préjugés, que ceux de la noblesse; de vertu, 
que l'égoïsme. C'est un homme qui n'a ni cœur 
ni âme, et il eût été bien fait pour être seul avec 
le serpent dans le paradis terrestre. Je le regarde 
comme un génie dans son genre , capable de tout 
ou du moins propre à tout. Il a l'air de croire 
qu'il ne mourra jamais. « Je ne fais bâtir qu'en 
pierres, dit-il, parce que je ne veux pas avoir 



DU CAJIDIN AL DUBOIS. ' 1 1 3 

des ruines dans soixante à quatre-vingts ans d*ici.» 
Du reste, il ne fait rien pour trouver longue vie 
en ce monde, et vie éternelle dans l'autre. Il ne 
boit, ne mange et ne respire que pour les femmes ; 
il lui en faut de tout âge et de toutes couleurs. 
Vingt hommes se contenteraient de son ordi- 
naire : ce qui m'a fait dire qu'il était coulé en 
bronze. Cependant^ marié fort jeune ^ il a eu la 
destinée de tous les époux de sa- connaissance. Il 
n'a pas pris la chose au sérieux , et même il n'ap- 
pelait son écuyer jque le mari de sa femme. Celle- 
ci en est morte de déplaisir. Richelieu porte sous 
ses vélemens^ en guise descapulaire, une liste de 
toutes les maîtresses qu'il a eues, et plusieurs s y 
sont inscrites elles-mêmes. Cette liste, qu'il m'a 
montrée,commence parla duchesse de Bourgogne, 
seconde dauphine. Richelieu se fait honneur de 
l'avoir eue pour institutrice, et partant pour maî- 
tresse ; ce dangereux honneur le fit enfermer à 
la Bastille lorsqu'il n'avait pas seize ans. Parmi 
tant de noms que contient cette liste, noms de 
servantes et de duchesses, de filles entretenues 
et de princesses du sang, on lit les noms de 
M""* d'Averne, de Guébriant, de Gacé, de Mou- 
IV. 8 



ii4 MEMOIRES 

chy, de Polignac, de Sabran, de Nesle : on dirait 
un menu de la cour. La plus méchante qualité de 
Richelieu est son amitié pour Mauconseil ^ qui 
ferait' un diable d'un ange. J'ai la manie de 
juger les gens parleurs noms^ et Mauconseil^ qui 
signifie mauvais conseil^ ne dit rien de bon. Le 
pauvre duc entra à la Bastille comme un triom- 
phateur dans Rome. C'était pour la troisième 
fois qu'il la voyait de si près. On m'a pourtant 
assuré que durant la route il s'étonnait qu'on ne 
se mit pas aux fenêtres pour lavoir passer. 

Je passai des jours entiers à la Bastille avec 
i<eblanc et d'Argenson, qui, voyant que l'affaire 
n'avançait pas ^ s'absentèrent quelquefois^ je per- 
sistai dans mes interrogatoires et dans mes con- 
clusions ; Pompadour et l'abbé Brigaut s'étaient 
érigés en accusateurs. Parmi les prévenus , il y 
en avait que je tourmentais à plaisir^ les mena- 
çant du dernier supplice. C'était là de mes ven- 
geances; dans le fond, je ne voulais pas granS 
mal à ces conspirateurs imbéciles. Je dis à Ma- 
lézieux , qui copiait mes mines et mon langage 
pour amuser les oisifs de Sceaux : u Monsieur^ 
quand je vous aurai fait couper la tête, je vous 



DU CARDINAL DUBOIS. ii5 

défierai de m'imiler. Maintenant^ au reste, ce 
nVst plus vous qui vous amusez à mes dépens. » 
Pendant mes visites journalièi^s à la Bastille, 
je n'oubliai pas le Masque de fer, qui , disait-on , 
y était mort. A la cour, on pensait qu'il y était 
encore enfermé, et le Régent lui-même en 
était si persuadé y qu'aussitôt après la mdrt da 
Louis XIV, il se rendit à la Bastille pour savoir 
ce qu'il en était. Le gouverneur confessa son 
ignorance à ce sujet ; il parut même douter que 
ce mystérieux prisonnier eût jamais existé. Son 
Altesse royale sourit tristement et leva les yeux 
au ciel. Voilà ce que m'a dit un vieux geôlier, 
qui ajouta, en secouant la tête : 

« Moi, Monseigneut, je l'ai vu, l'hommie au 
masque de fer, le jour de sa mort. 

— Tu l'as vu ! l'interrompis- je, en fi;Kant mes 
^eux sur ce vieillard hideux et contrefait, noir et 
sinistre comme lès murs de la prison, tu aâ vu 
le Masque de fer ? 

— Oui, Monseigneur, comme je vous vois. 
Itf. du Junca, c'était là un honnête homme, 
discret comme la Bastille! était alors lieutenant 
du Roi; M. de Saint- Mars arriva des îles Sainte* 



ii6 MÉMOIRES 

Marguerite pour prendre le gouvernement du 
château. Il amena dans sa voiture un grand 
homme, bien fait et bien vêtu, avec un masque 
de vejours noir. 

— Un masque de fer? 

— Non pas, Monseigneur; je sais bien qu'on 
•l'a dit, mais je vous réponds que c'était un mas- 
que de velours, qu'il ne quittait jamais, même à 
ses repas. Pendant quatre ans que ce prisonnier 
habita une chambre de la tour delà Bertaudière, 
où il était traité comme un prince, je l'ai vu 
souvent, et une fois sans masque. M. de Rosarges^ 
qui lui paraissait fort attaché et ne le perdait 
pas de vue, tomba malade tandis que M. de 
Saint-Mars était allé à Versailles, où le Roi le 
faisait mander tous les mois. M» Reilh, notre 
chirurgien major, remplit l'office de gardien au- 
près de l'inconnu ; j'aperçus celui-ci à la fenêtre 
de sa chambre, faisant des signes comme pour 
attirer l'attention ; j'eus le temps de distinguer 
ses traits, qui me semblèrent ceux d'un homme 
de quarante ans; seulement ses cheveux me pa- 
rurent tout-à-fait blancs. 11 ne se montra qu'un 
instant ; je présume que M. Reilh s'étant en- 



DU CARDINAL DUBOIS. 117 

dornîi, le prisonnier profita de ce sommeil pour 
ôter son masque. M. de Saint-Mars à son retour 
dit à M. Reilh : « Il fallait le tuer, le Roi vous eût 
approuvé,)) J'ai toujours imaginé que l'homme au 
masque était quelque grand seigneur : on le ser- 
vait de la table du gouverneur, et dans*des plats 
d'argent^ tous ceux qui l'approchaient lui par- 
laient avec respect et chapeau bas- Enfin il 
tomba malade et en délire; il parlait très-haut, 
de sorte qu'on fit éloigner tout le monde^ même 
les sentinelles. M. de Rosarges se cachait pour 
pleurer. Par ordre dé M. du Junca, qui ne sor- 
tait pas de la chambre, j'allai avertir notre 
aumônier, M. Giraut, qui d'abord ne voulait pas 
confesser le moribpnd^ mais on l'y contraignit 
bien par des menaces. M. de Saint- Mars, pen- 
dant cette maladie d'une semaine, se rendait 
tous les matins à Versailles: et l'abbé Giraut di- 
sait la messe dans la chambre de l'homme au 
masque. Tout-à-coup on répandit le bruit que 
cet homme venait d'être transporté au donjon de 
Yincennes; mais il n'en était fien, car il mourut 
<lans la nuit, et le corps fut enlevé aussitôt pour 
cire enterré dans le cimetière Saint-!^aul, où 



ii8 MÉMOIRES 

l'on porte nos morts. Aucune précaution ne fut 
épargnée pour anéantir ce qui pouvait le faire 
reconnaître. M. du Junca fît brûler ses meubles, 
«on linge, et reblanchir sa chambre. Je me ha- 
sardai de parler de ce prisonnier à M. Reilh , qui 
me dit : «C'est un secret d'Etat, celui][qui le dé- 
couvrirait serait perdu , mais ce secret est ense» 
veli avec lui » 

— Ne craint-on pas que quelqu'un ne déterre 
ce mort? 

— Que trouverait-on ? une pierre à la place 
de la tête! bien fin qui le reconnaîtrait en cet 
équipage. » 

Ces détails circonstanciés et recueillis presque 
sans questions me frap[)èrent tellement que je 
les couchais par écrit à mesure qu'ils sortaient 
de la bouche de ce geôlier, qui n'avait aucun 
intérêt à me tromper. Je lui deïnandai s'il existait 
encore d'autres témoins des faits qu'il me racon- 
tait. « Sans doute, me dit-il^ nous avons des pri- 
sonniers qui l'étaient du même temps; mais leur 
témoignage ne p^ut être invoqué, parce qu'ils 
n'ont rien vu quelesmurs de leurs cachots; quant 
à MM. du Junca et de Saint-Mars, de Rosarges-, 



DU CARDINAL DUBOIS. 1 1 9 

de Reitji et Giiaut, ils n'oot pas long-lciups sur- 
vécii à l'homme au masque; ils sont morts dans 
l'espace d'une année. » Je l'interrogeai pour sa- 
voir s^il n'av-ait point oublié en quelle chambre 
ce iiialheureux avait été enfermé. « C'est la troi- 
sième de la tour de la Bertaudière^ Monsei- , 
gneur; elle n'a pas été occupée depuis; je puis 
vous y conduire tout de suite. » Il était presque . 
nuit; je me promis de revenir le lendemain^ et je 
retournai au Falais*Royal avec les renseignemens 
que j'avais pris; le Régent^ à qui j'en fis part, 
haussa les épaules de pitié ^ et me conseilla de ne 
.plus songer à ce conte de geôlier; mais j'insistai 
êi opiniâtrement pour qu'il visitât avec moi la 
prison du Masque de fer/^q u'il y consentit^ moins 
par curiosité que par faiblesse à refuser. « Tout 
ce que je verrai , me dit-il^ ne m'en apprendra 
pas plus que je n'en sais, » 

Le jour suivant^ sous prétexte d'assister à des 
interrogatoires^ il m'accompagna le matin à la 
Bastille^ et^ malgré son iqcognito^ les hommagges 
dont il fut assailli l'auraient détourné du but de 
sa visite^ si je ne le lui epsse rappelé. M. de la 
Maison-Rouge adoucit son air sévère, et voulut 



ifti MÉMOIRES 

chercliai à lire des mots assez effacés pour avoir 
échappé à l'inquisition de M. du Junca. Le Ré- 
gent employa Toeil qui lui restait en bon état, et 
à force de deviner, je retrouvai les vers suivans, 
que je reconnus comme faisant partie de Télé- 
gie aux Nymphes de Vaux. La Fontaine avait 
composé cette élégie courageuse pour plaider la 
cause de son ami Fouquet, arrêté et mis en juge- 
ment au moment de sa plus grande faveur. Je les 
rapporte tels qu'ils étaient : 

Pleurez, nymphes de Vaux, Faites croitre vos ondesj ... 

La cabale est contente , Oronte est malheureux, . . . 

Oronte est à présent Un objet de cle'mence. .. 

Mais c'est être innocent Que d'être malheureux. . . 

Si Louis sur vos bords Un jour porte ses pas ; . . . 

La plus belle victoire Est de vaincre son cœur ! . . . 

Fléchissez ses arrêts , Tachez de Padoucir . . . 

Le singulier arrangement de ces vers sans 
rimes, et les grandes lettres de chaque hémis- 
tiche, me firent •chercher le sens de cette énigme, 
et je composai un nom avec les majuscules. 

(( FOUQUET! m'écriai- je. 

^ — Silence, Dubois, dit Son Altesse d'une 



DU CARDINAL DUBOIS. i23 

voix terrible : si j'obéissais aux volontés der- 
nières de Louis XIV, tu ne vivrais pas demain. 

— Monseigneur, le basard seul est coupable. 
Quoi! le Masque de fer n'était autre que Fou- 
quet? 

— Sortons d'ici, on respire mal dans cette 
chambre; je ne pense jamais à la destinée de 
Fouquet sans fréniir. 

— Quel était donc ce crime que l'on ne pou- 
vait punir au grand jour? 

— Fouquet aimait la Reine ! » 

Le Régent, que ce squvenir terrifiait, ne se 
sentit soulagé qu'en s'éloignant de la Bastille. 
Il me recommanda un inviolable secret^ et ine 
révéla la scène dont il fut témoin au lit de mort 
de Louis XIV. Ce secret avait déjà été trahi par 
lui-même dans un souper au Luxembourg -y Ri- 
cbelieu , Noce et bien d'autres le savent, je n'en 
suis plus responsable, et, comme le barbier du 
roi Midas, je le dis au papier, qui ne sera pas 
plus discret que les roseaux. 

L'affaire de la conspiration en était to.ujours 
au même point. La duchesse d'Orléans ^ï les bâ- 
tardes douairières servaient d'espions et d'avocats 



ia4 MÉMOIRES 

% 

au duc du Maine. Leblanc et d'Argenson ne me 
secondaient que timidement^ et le dernier m^a- 
bandonna tout-à-fait pour ses religieuses. Je ton- 
nai^ je jurai, je déclarai au Régent qu'il valait 
mieux laisser tout cela, ouvrir les portes de la 
Bastille, et dire : Sauve qui veut! Il me répéta 
que son intention n'était point de faire des 
princes, des criminels d'Elat; il s'apitoya sur le 
sort de ses ennemis, et finit par me prier de ne 
plus tourmenter ces pauvres gens. Les dépêches 
que je recevais des commissaires chargés d'in- 
struire le procès auprès du duc et de la duchesse, 
n'étaient rien moins que satisfaisantes. Je jetai le 
manche après la cognée. Voici les sottises que 
m'écrivaient les gens du Roi. 

Parmi tous les papiers, notes, brouillons de 
lettres et lettres espagnoles, que l'on avait saisis 
chez M"** du Maine, il y en avait une d'Albéronî, 
dans laquelle ce Gatilina disait au bâtard : « Dès 
qu'on déclarera la guerre en France, mettez le 
feu à toutes vos mines. » Lq duc du Maine ne 
pouvait nier cette lettre à son adresse, mais il 
prétendit que cette phrase était en langage fi- 
guré, et qu'il s'agissait de la troupe de ballets 



DU CARDINAL DUBOIS. laS 

du Roi ^ qu'il devait débaucher pour le roi d'Es- 
pagne. Et les commissaires ont dressé procès- 
verbal de ces moqueries! Ce n'est rien.: le duc 
du Maine rejetait tous les torts sur sa femme ^ 
qui les avouait en ajoutant : «M. d'Orléans croit 
que je le hais : s'il voulait suivre mes avis, je le 
conseillerais mieux que personne. )) On lui avait 
donné avis qu'elle ne risquait rien à se charger 
de tout^ et que son sexe la mettrait à l'abri même 
de la prison. Le duc faisait patte de velours si 
patelinement, qu'on l'eût pris pour un innocent: 
c< Je ne suis pas en peine de revenir bientôt^ di- 
sait- il en parlant pour Dourlens; car mon in-^ 
nocence ne tardera pas à être reconnue 5 mais 
je ne réponds que de moi ! M™ du Maine, qui 
s'ennuyait en prison , demanda qu'on la fît chan- 
ger de lieu, l'air de Dijon étant malsain pour sa 
santé. Le Régent, fatigué des larmes et des priè- 
res de M"* d'Orléanis, voulut qu'on la laissât al- 
ler en liberté; mais un bon conseil prévalut, et 
la petite conspiratrice fut transférée dans le châ- 
teau de Châlons-sur-Saône, qu'elle trouva plus 
déplaisant encore que celui de Dijon. Elle criait 
à ses ennemis de la Bastille qu'elle s'en allait 



126 MÉMOIRES 

mourir d'ennui et de chagrin : M"* de Launaj 
.n'eut rien de plus pressé que de faire savoir à^^ 
M™ la Princesse que sa fille réclamait sa béné- 
diction. M** la Princesse obtint à grand'peine la 
permission de voir cette fille chérie , qui se mit 
dans une horrible colère de ce que sa mère ne 
lui apportait pas sa liberté. M""* la Princesse vou- 
lait intér'esser jusqu'au Pape en faveur de la pe- 
tite duchesse j elle inonda le Palais - Royal de - 
lettres suppliantes, auxquelles je répondis de 
ma main blanche. Enfin le Régent, assommé de 
cette correspondance sur un ton pleureur et dé- 
solé, lui fit tomber la plume des mains^ en écri- 
vant qu'il pardonnerait volontiers à M"^ du 
Maine, si elle n'avait conspiré que contre sa vie ; , 
mais qu'il la devait tenir en prison, puisqu'elle 
s'était rendue coupable envers le gouvernement 
du Roi. Le duc du Maine, croyant qu'il n'était 
que de demander^ demanda la permission dé 
chasser; on lui permit pour toute récréation dé" 
jchevaucher un méchant bidet, et de faire, dans 
la compagnie de quatre hommes, le tour de la 
citadelle. Mais ce'qui chagrina plus que tout le 
reste M"* du Maine, ce fut l'avis tardif qu'on lui 



DU CARDINAL DUBOIS, 1*7 

donna des infidélités de son cardinal j maître Po- 
lignac ne se contentait pas plus de la du Maine, 
que celle-ci ne se contentait des bénéfices du 
chapeau. Il ne fit qu'étendre*la main pour trou*» 
ver une fille de bonne volonté, une fille d'hon- 
neur ; cependant M*^' de Montauban devint la 
rivale de sa protectrice. Ah ! que si elle en eût 
été averti, le cardinal y aurait perdu les deu:iL 
yeux l Car M™ du Maine est un Roland-Furieux 
femelle; à Dijon, elle avait des accès de folie, 
vapeurs ou épilepsie; elle brisait tout, hurlait 
se roulait par terre, et le monde de s'enfuir de 
peur; elle aurait battu le Régent à la tête de 
son armée; puis elle se calmait .en jouant aux 
cartes , riait et mangeait, jusqu'à sa première 
frénésie. Quant au duc du Maine , il s'est inti- 
tulé lui-même le prince des coruards; et il écri- 
vait à M"' d'Orléans : «Ce n'est pas en prison 
qu'on me devrait mettre , mais en jaquette et le 
derrière sous les verges , pour m'être laissé me- 
ner par le nez. Ma perfide peut se faire sacrer 
cardinal à son aise , je ne la veux plus revoir ni 
de loin ni de près.» 

Pendant ces intermiiHbles délais, je fis arré- 



1^8 MÉMOIRES 

ter^ juger et condamner un petit conspirateur 
du bois de Boulogne^ qui avait fait marché avec 
Albëroni pour assassiner le Régent , ou Tenlever 
mort ou vif en Espagne. C'était unLajonquière^ 
colonel chassé du service pour son inconduite. 
Il arriva à Paris avec deux cents gredins dégui- 
sés ' eh marchands , dont il était le chef. Lajon- 
quière avait des renseignemens si précis, (Ju'ils 
semblaient avoir été fournis par Noce ou par 
moi. Il se jeta tout d'abord dans une embuscade 
autour de la Muette, où se rendait Son Altesi5e> 
qui par hasard y coucha une nuit et n'eut pas la 
peine d'y aller le lendemain. Le rassemblement 
d'hommes dans le bois donna l'éveil du complot : 
les mousquetaires traquèrent tous ces honnêtes 
gens comme des loups ^ on en tua quelques-uns^ 
on en prit d'autres; mais Lajonquière s'échappa, 
et se crut en sûreté dans les Pays-Bas. Là, comme 
il répétait avec jactance que l'on entendrait 
parler d'un grand coup, que le Régent de France 
mourrait ivre et sans confession, Basnage m'en 
informa; et sans prendre conseil de Son Altesse 
débonnaire , j'envoyai à sa poursuite quatre élè- 
ves de d'Argenson, algiiazils français, jouant des 



DU CARDINAL DUBOIS. 129 

couteaux dans l'occasion. Ces braves gens ren- 
contrèrent mon homme dans une rue de Liège, et 
le conduisirent, le pistolet sous le nez, jusqu'à la 
frontière , le tout fort poliment et sans mot dire. 
«Messieurs, s'écria le scélérat, vous avez retenu 
ma place à la Bastille? Je vois que je suis perdu 
et que je serai écartelé ! 

— Mon ami , reprit un de mes suppôts , c'est 
peut-être la première vérité qui sort de ta bou- 
che. » * 

Lajonquière ne pouvait pas finir autrement. 
J'en avais auguré aussi mal lorsqu'il écrivit au 
Régent : «Monseigneur, si je n'ai pas dans huit 
jours une pension de quinze cents livres, je ne 
vous donne pas un mois de vie. » 

Je voyais, du reste, que la conspiration ne de- 
vait coûter un cheveu de la tête à personne. 
Toutes les femmes de la cour s'étaient mises à la 
mode de la grandeur d'âme , pour imiter le bon 
homme Régent qui , lui-même imitait Jésus- 
Christ pardonnant sur la croix à ses bourreaux. 
Une fois que les pleurs de M"*' d'Orléans furent 
essuyés, je prévis bien l'issue de l'affaire. M"' de 

Valois s'était rapatriée avec Richelieu, et même^ 
IV. 9 



i3(» MÉMOIRES 

avec sa rivale de Gharolais , au point de s'intro- 
duire avec elle à la Bastille. Son Altesse s*en- 
jalousa encore du gentil duc, et le retint en 
prison , ne pouvant empêcher sa fille de l'aimer. 
Richelieu , chose incroyable à la Bastille , ob- 
tint, sinon la liberté^ du moins tout ce qui aide 
à s'en passer. Des maîtresses... elles auraient. percé 
les murs pour pénétrer jusqu'à lui; mais on lui 
donna une maison complète, valet de chambre, 
deux lapais, un cuisinier, des instrumens, des 
meubles, tout ce qu'il voulut. C'était un déplo- 
rable spectacle de voir la conspiration Gellamare 
tournée en ridicule par le seul fait d'un mu- 
guet s'attifant, se parfumant xlans une prison 
d'état comme pour un bal ; et le soir, de la 
plate-forme, agaçant filles et femmes de la haute 
et basse classe, venues exprès pour s'attirer des 
œillades et des baisers reçus et donnés dans 
l'air. Ne s'avisa-t-on pas de faire une prome- 
nade de la rue Saint-Antoine et des fossés de la 
Bastille ? « J'ai retourné l'histoire de Danaé , di- 
sait Richelieu au sortir de prison , ces diablesses 
de femmes avaient fait un agneau de M. de 
La Maison-Rouge ! » 



DU CARDINAL DUBOIS. i3i 

Le Régent, qui s'e'tait^foulé le pied en reve- 
nant, par ^lne nuit noire, d'Anières, où la Para-» 
l)ére lui avait donné à souper^ gardait la cham- 
bre; il me fit appeler, et^ selon mes habitudes, 
je courus le risque de me fouler les deux 
pieds. 

«Mon fîls^ me dit -il en entrant, il faut en 
finir. 

— Avec quoi ou avec qui, Monseigneur? 

— Avec les conspirateurs passes, présens et 
futurs. C'est déjà trop donner d'importance à ces 
petits mutins. 

— Oui , mais jusqu'à ce moment vous passez 
pour débonnaire, et vous allez passer pour imbé- 

cile. 

— Tu abuses de ce que je te passe tout. 

■ — Passons. Quel expédient avez-vous imaginé 
pour laver en moins de rien, et sans user d'eau- 
forte, toutes ces vilaines réputations ? 

— Bah I la mémoire en France ne s'étend pas 
au-delà d'un mois. On s'étonnera d'abord, on 
rira , puis tout sera oublié et mis au rang des vieux 

péchés. 

. — Mais encore faudra-t-il dire que vous vous 



x32 MÉMOIRES 

trompiez., et que la conspiration n'était qu'en 
notre esprit. 

— Sans doute. . 

— Voilà toute ï abominable conspiration du 
manifeste tombée dans l'eau ! 

— Il faut, pour sauver l'apparence de la justice, 
engager les accusés à écrire chacun une déclara- 
tion apologétique de leur innocence. 

-^Et Richelieu dira comme César : J^eni^ vidiy 
vici. 

— Non pas ; Richelieu n'est pas compris dans 
ma clémence ; il sera exilé. Cette fois-ci ce n'est 
pas Mous qui le voulons. 

— Votre /a veux, Monseigneur, est celui de 
tout le monde. Exilons donc Richelieu jusqu'à ce 
que vous le rappelliez; cela vaudra mieux que de 
Iç laisser se promener bien frisé et en habit brodé 
sur la terrasse de la Bastille, pour ameuter les 
femmes à l'entour. Les autres seront in no cens : 
c'est un bien pour un mal. Au reste, la prison du 
duc du Maine serait une bonne chose, quand bien 
même elle ne servimit qu'au salut de son âme. 
Vous savez que pendant la semaine sainte il avait 
tant jeûné et fait maigre chère, qu'il faillit en, 



DU CARDINIL DUBOIS. i33 

mourir. Voilà que l'on m'écrit des nouvelles de 
$a dévotion; il répond la messe et communie tous . 
les jours. 

— Cela demande confirmation. 

— Je suis trop honnête pour vous la donner 
avant que jjs sois évéque. Si je devieiïs pape, je 
vous ferai baiser ma pantoufle par pénitence. 

— Tâche de devenir honnête homme^ voilà 
encore le plus difficile^ et avise à dépécher les 
aveux des prisonniers.» 

J'avais mal au cœur du tracas que je m'étais 
dbnué inutilement : cependant' j'obéis avec zèle, 
c'est un des devoirs d'un homme d'état, qui doit 
soumettre son opioiou à son intérêt. J'annonçai 
d'abord la volonté, du Régenta M"' du Maine, 
qui me répondit une lettre sautillante pour m'a-r 
vertir que je trouverais tous les renseignemens 
et aveux nécessaires auprès de M*^ de Launay. 
Peut-être s'imaginait-elle que cette demoiselle 
avait tous ses secrets, ou plutôt elle voulait faire 
entendre que son mari avait moins de jalousie 
qu'il ne lui en causait. M"' de Launay fut suffo^ 
quée de cette ingratitude, lorsque je lui adressai 
f|uelques questions sur la foi de M"' du Maine, 



i34 MÉMOIRES 

« La duchesse^ dit-elle, a perdu Tesprit en pri- 
son^ en même temps que son amitié pour moi. 
Veut-elle que je dise qu'elle est coupable? mais 
je ne dirai rien, pas même qu'elle est innocente .>> 
Je récrivis en d'autres termes à M"' du Maine, et 
la menaçai d'une prison perpétuelle si elle re* 
fusait de souscrire aux vœux de Son Altesse 
royale; ma lettre la fit réfléchir apparemment, 
puisqu'elle se décida. 

Sur ces entrefaites, la conspiration de Bretagne, 
une des branches de la conspiration de Gellamare, 
prouva au Régent que sa clémence n'aboutissait 
qu'à encourager la révolte. « Le diable les em- 
porte! me dit-il , je ne m'en mêle pas, et te laisse, 
Dubois, faire ce qui te plaira. Pardonne ou punis, 
c'est ton afifaire; j'ai fait grâce aux premiers, 
mais cette fois je consentirai à tout, même à un 
exemple sanglant. Je te le répèle , joue mon rôle 
en cette circonstance, et sois aussi sévère que j'ai 
été clément. » Je me vante de m'étre conduit 
comme je le devais pour le repos du royaume, 
avec l'approbation du Régent; je nommai des 
commissaires sousla présidence de M. de Château- 
neuf, ex-ambassadeur à la Haye. Ce bonhomme 



DU CARDINAL DUBOIS. i35 

avait déjà été créé conseiller d^tat à ma requête, 
mais à condition qu'il enverrait au Mississipi son 
gredin de neveu, le révérend père Castagnère. 
Il est vrai que je fus le juge suprême des qua- 
tre gentilshommes bretons accusés justement et 
condamnés à mort l'année suivante. Il me fallut 
résister aux sollicitations de leurs familles et de 
leurs amis. Je me fis un cœur de fer : ce qui m'a 
rendu odieux aux sots et aux méchans, qui n'ont ' 
vu dans cette grave affaire que quatre têtes tran- 
chées dans la ville de Nantes. Que m'importe 
que l'on ait confondu ma main avec celle du 
bourreau ! je ne pouvais en bonne j ustice accorder 
la vie à des rebelles qui voulaient la mort de la 
famille royale. J'ai réuni dans mes mémoires po- 
litiques les détails circonstanciés du complot, avec 
toutes les pièces, au nombre de trois cents, let- 
tres, projets et interrogatoires. Cesont, après moi, 
des armes plus efficaces que le bâton que Diogènc 
voulait mettre a ses côtés après sa mort, pour 
écarter les bêtes sauvages et les oiseaux de 
proie. 

Enfin M"' du Maine m'envoya sa déclaration 
détaillée, où elle avouait avoir agi à Finsu de son 



1 3G MÉMOIRES 

mari , quoiqu'en son nom. Elle se ménageait par 
C5e dévoûment une sorte de réconciliation. La 
lettre fut lue en plein conseil ; ce qui piqua étran- 
gement la prisonnière de Châlons. «Voyez, dit- 
elle , on a voulu avoir de mon écriture! » Le duc 
du Maine , que le Régent fit avertir, de peur d'une 
contradiction, déclara qu'il rendait sa femme res- 
ponsable de ses faits. Les déclarations des autres 
* se ressemblèrent toutes : c'était Fontenelle qui en 
avait dressé le modèle. Elles furent examinées par 
le Conseil, qui les regarda comme des preuves de 
la conspiration; mais grâce pleine et entière fut 
accordée par le Régent à quiconque avait eu des 
intelligences avec l'Espagne. Vincennes et la Bas- 
tille rendirent un monde de gens que J'avais fait 
arrêter par précaution. 

« Maintenant, me dit Son Altesse, c'est à toi 
qu'on en voudra, et si l'on t'assassine, je m'en 
lave les mains. 

— A d'autres, Monseigneur! pour m'assassincr, 
il faudrait que je le voulusse bien. » 

En effet, depuis lors je me suis déshabitué de 
sortir seul à pied et la nuit. La Fillon m'en a 
gardé rancune; mais jusqu'à présent je ne crains 



DU CARDINAL DUBOIS. 1 3; 

que cette tenace rétention cUurine qui serait de 
force à m'assassiner. 

Le duc du Maine^ plus colère que tous lés sots 
de France^ ne dit pas merci quand on lui an- 
nonça qu'il était libre. Il se retira dans sa terre 
de Glavigny, près de Versailles ,/wr^/2^, mais un 
peu tard, qu'on ne V y prendrait -plus. Ce brutal 
avait écrit à sa femme que si jamais elle reparais- 
sait devant lui, il la mettrait hors d'état de cons- 
pirer contre sa tête et contre celle du roi de 
France. Il chassa tout son domestique, et son 
confesseur fut le seul qu'il ne changea pas. Il eût 
changé sa femme, s'il .avait pu, avec dispense 
du Pape. 

M"*du Maine, ennuyée d'avoir joué aux cartes et 
d'avoir eu des vapeurs pendant six mois pour toute 
récréation, revint à Sceaux, douce comme un chat 
à qui l'on a rogné les griffes. Elle commença par 
faire maison neuve; et quand M"' de Launay lui 
vint offrir sqs services : t< Mademoiselle, lui dit- 
elle, allez-vous-en chercher qui vous aime!» Ce- 
pendant M"* de Launay ne se rebuta pas, fit tant 
des pieds et des mains, qu'elle s'est maintenue à 
Sceaux, toujours bel-esprit, toujours assez peu 



i38 MEMOIRES 

cruelle. La division ne pouvait régner long-temps 
entre le duc et la duôhesse. Celle-ci minauda la 
désolée et la repentante pendant quelques mois^ 
écrivant: i^/ow cher époux ipaLT-ciybarbare époux 
par-là j les lettres lui retournèrent d'abord toutes 
cachetées; puis elles restèrent sans réponse; puis 
on répondit par des réproches. M"* du Maine^ qui 
ne se montrait plus^ soit au bal^ soit à la comé- 
die^ alla un matin chez le duc d'Orléans pour le 
supplier de la raccommoder avec son boiteux : 
a Madame^ lui dit le Prince^ je ne m'en mêlerai 
pas^ car j'ai appris de Sganarelle qu'entre l'arbre 
et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt. » M"' du 
Maine s'est emportée en caresses^ qui auraient pu 
devenir plus vives ^ si le Régent ne lui eût dit, 
lorsqu'elle l'embrassait sur ses deux joues : «Rac- 
commodez-vous , madame, je ne m'y oppose pas; 
d'ailleurs cela dépend plus de vous que de lui.» 
Madame ^ qui entra à ces mots qu'elle entendit , 
éclata de rire. 

« Si les du Maine se réconcilient, dit-elle, je 
répéterai comme feu mon père : Accordez- vous, 
canaille. 

—^Madame, dit la petite duchesse rougissant, 



DU CARDINAL DUBOIS. 189 

votre père ëtait donc brouillé alors avec votre 
mère? 

— Enfin, reprit le Régent, il m'importe peu 
que vous vous raccommodiez ou non. » 

On fit croire au duc du Maine que Son Altesse 
ne redoutait rien tant que de le voir de bon ac- 
cord avec sa femme. Il signa le traité de paix y à 
condition que le cardinal de Polignac ne vien- 
drait plus se mettre en tiers dans le ménage. « Les 
voilà raccommodés, dis-je, à la nouvelle que Ton 
m'en donna; les méchancetés s'en vont recom- 
mencer et nous tomber sus comme grêle. » 

En effet, pendant la nuit on eut Taudace d'at- 
tacher à la porte du Palais-Royal un grand ta- 
bleau peint sur toile, représentant trois potences, 
aii-dessus desquelles volait un paon se mirant 
dans sa queue. C'était une allégorie que je com- 
prenais trop pour l'expliquer : on m'en aurait cru 
Tauteur. Le Régent s'amusa de cette peinture, 
qu'il fit exposer dans la galerie, promettant de 
récompenser celui qui en découvrirait le sens. 
Tout le monde vint essayer son savoir-faire. 
Arouet ne fut pas le dernier à venir. « Ohî oh! dit- 
il, cela sent YCEdipe d'une lieue ! » Celte parole 



i4o MÉMOIRES 

était d'autant plus hardie, que l'on accusait Vol- 
taire d'avoir composé la tragédie diOEdipe contre 
Son Altesse royale, comme s'il y avait grand rap- 
port entre Jocaste et la duchesse de Berri. Un 
sphynx des ténèbres afficha de nuit ces vers la- 
lins, ad pictoris commentarium (i). 

Hic fastus, Helosane, tuos junonius aies, 
Spurdciasque tuas crux tibi trina notât. 

Qiià régnas arte agnovit plebs atque senatus. 
Haec tibi, princeps, crux débita prima fuit. 

Contcmptos credas divos, Kelosane, secundà 
Dignus eris ; merces tertia fit scclerum (i). 

« Diable! dit le Régent, lorsqu'on lui montra 
ces vers, si M"* du Maine faisait des hexamètres 
et des pentamètres latins, je la récompenserais de 
l'explication du tableau. 

(i) « Pour commenter l'œuvre du peintre. » 
(2) « D'Orléans, l'oiseau de Junon est ton image ; ces trois 
croix désignent tes infamies : le peuple et le parlement sa- 
vent par quel art infernal tu règnes. La première croix est 
due au sorcier; toi qui méprises le Ciel, la seconde croix ap- 
partient à l'impie; la troisième est la récompense de tons tes 
crimes.)^ 

(IVotes de l'Editeur.) 



DU CARDINAL DUBOIS. 14 r 

-^ Monseigneur*, repris-je, ce sont des cuistres 
]e collège qui ontfeit ce beau chef-d'œuvre allé- 
jorique.Us mériteraient une seule potence, fùt- 
ïUe moins haute que celle d'Aman. 
\ — A la bonne heure, qu'ils conspirent de cette 
manière et en latin, à leur fantaisie, je ne m'en 
ficherai pas. » 

Je pense que le tableau avait été conçu et com- 
posé dans l'arsenal de Sceaux. Il y avait dans ce 
château plus d'un homme à pendre. ^ 

La leçon que je voulaisdonner à Albéroni avait 
eu son effet j la guerre, déclarée à l'Espagne, s'é- 
tait passée en marches et contremarches. L'armée 
française, commandée par Berwick, obtint quel- 
ques succès dont s'intimida PhihppeV. Ce prince, 
assez aimé en France , je ne sais comment ni pour- 
quoi, comptait sur la défection de nos troupes. 
Il se repentit d'avoir été poussé si loin, qu'il ne 
pouvait reculer sgns déshonneur; de là son mé- 
contentement contre Albéroni , mécontentement 
qui s'accrut, puisque disgrâce s'ensuivit. Le prince 
de Gonti demanda, avec le commandement de la 
cavalerie, la Jieutenance générale de notre ar^ 
mée. Je la lui fis accorder par l'envie que j'avais 



i4i MÉMOIRES 

de diminuer la famille royale.Mais le petit masque^ 
arrive à Baïonne, se ressentit^ e la peur qu^il a 
d'être tué. La dyssenterie lui servit de prétexte 
pour rester en routé, et toute sa campagne se 
borna à faire figure sur sa chaise percée. c< Qu^ 
voulez-vous? disait sa femme, Conti est plus pol- 
tron que quelqu'un qui le serait beaucoup. »I1 sui- 
vait l'armée avec une fièvre violente à redouble- 
mens, selon l'état de nos affaires en ce maudit 
pays. Soii exemple gagna les soldats, qui se déci-- 
mèrent par suite de la dyssenterie. Il n'a pas rem- 
porté beaucoup de gloire de son expédition. Pour 
ma part j'en fus satisfait, et l'Angleterre, jalouse 
de toutes les marines du monde^ me sut un gré 
infini de l'incendie de vaisseaux au port du Pas* 
sage : ce fut pour elle un feu de joie magnifique. 
Albéroni vit tomber son crédit pièce à pièce, et 
le chevalier de Saint- Georges eut les vents et les 
destins contraires^ en dépit de^on protecteur. Il 
n'aborda pas même en Ecosse : j'avais aidé les 
vents de tout mon pouvoir. 

Je regarde comme mon triomphe, en fait de 
négociations, la chute d' Albéroni, si haut élevé, 
que rien ne semblait devoir l'atteindre. Tous les 



DU CARDINAL DUBOIS. 143 

papiers et détails de ce grand œuvre sont con- 
servés ailleurs. La postérité verra comment^ avec 
Tappui d'une nourrice de la Reine et de trois ou 
quatre paysans de Parme, j'ai miné le pouvoir 
de ce cardinal, qui résistait aux ressentimens de 
la Hollande, de l'Angleterre , de l'Allemagne et 
de la France. Je fus content de mes étrennes. 
Dans les premiers jours de janvier 1720, Albé- 
roni reçut un ordre du Roi de partir dans les 
vingt-quatre heures, et d'aller hors d'Espagne. 
Albéroni ne fît aucun effort pour gagner Phi- 
lippe, qui achetait à si bas prix la paix avec le 
Régent ; il ne prit que le temps de faire ses malles, 
tant il craignait qu'on le retint à Madrid avec au- 
tant de soin qu'on en mettait à le chasser. Ce qu'il 
emporta d'or et d'argent dut appauvrir l'Es- 
pagne. 

Albéroni, sous la conduite d'un officier français, 
se réfugia sur les terres de France; l'emprisonner 
à la Bastille pour le reste de ses jours, était une 
vengeance machiavélique dont je sus me préser- 
ver. Il me parut plus beau de jouir de son abais- 
sement comme de mon ouvrage. C'est moi qui lui 



délivrai un passe-port pour aller sans inquiétude 
de Gironde à Antibes^ où il s'embarqua. J'avais 
affecté de signer mon nom en grandes lettres^ et 
je lui fis dire que^ s'il désirait venir a Paris ^ je 
le priais d'accepter un appartement au Palais- 
Royal, de plain-pied avec le mien. Il ne répondit 
pas à mes politesses^ et passa en Italie, où Ton 
se méfia de cet hôte dangereux. Gènes et Rome 
lui fermèrent leurs portes; mais le Pape eut be- 
soin de ses talens, qui parurent avec désavan- 
tage sur une moins vaste scène : il s'agissait de 
détruire la petite république de Saint-Marin ! 
Cependant il* peut espérer de vivre aussi paisible 
qu'un bourgeois du Marais, car on commence à 
lui tenir compte d'avoir conservé l'inquisition en 
Espagne. Je dirai de lui comme Madame disait 
de la Maintenon : Pater noster, libéra nos d' Al- 
béroni! Amen (i). Aujourd'hui le cher cardinal 
doit avoir cinquante-huit ans; moi j'achève tout 
doucement ma soixante - cinquième. La chance 

(i) « NoU'e père, délivrez-nous d'AIbéroni, ainsi-soit-ii.» 
Allusion aux paroles du Pater, qui finit par libéra nos a 
malo. {NoU de VEdùtur.) 



DU CARDINAL DUBOIS. i45 

est contre moi, qui ai de plus que lui sept ans et 
une rétention dWine (r). 

(i) Jusqu'ici ces mémoires se suivent presque sans autres 
interruptions que celles que la prudence a pu imposer 
aux éditeurs; aucun fait important n'est oublié, et Tordre 
chronologique fait foi de l'exactitude du cardinal Dubois. 
Mais ici commencent de fréquentes omissions, sans que nous 
puissions dire si elles sont volontaires ou non; beaucoup 
d'intervalles de temps ne sont pas remplis; beaucoup d'évé- 
nemens sont passés sous silence : il semble que Dubois, ar- 
rivé à une certaine époque, n'a pas eu le temps d'achever son 
livre autrement qu'en rassemblant des matériaux, ou peut- 
être que Mercier ou tout autre a enlevé de ces mémoires ce qui 
concernait les débauches inouiesdu Régent ; nous le croyons 
d'autant plus volontiers, que l'on rencontre dans ie manu- 
scrit des renvois à des anecdotes qui manquent. Nous ne 
savons pas si nous devons regretter ces mutilations ou nous 
en réjouir. Il est probable que les passages supprimés se 
sentaient trop du caractère de leur auteur; cette perte est 
donc fort indifférente. Nous n'avons pas cherché à remplir 
ces interstices, et nous avons continué à réunir en chapitres, 
avec des sommaires,ces fragmens, qui sont certainement 

de la même main que le reste des mémoires. 

( Note de V Editeur.) 



IV. 10 



i46 MEMOIRES 



<»^<%i^^<% 1^%^/*^ , ^^^^^%/%^^^^^^^^*^ 



CHAPITRE lY. 



Mauvaise santé du Régent. — Son intempérance— Portrait 
du comte de Noce. — Portrait du comte de Broglie. — 
Le Luxembourg. — Chansons satiriques. — La Grange- 
Chancel; son portrait; ses Philippiques\ sa punition. — 
Arouet de Voltaire ; son portrait; son esprit et son carac- 
tère. — Chansons. — La tragédie d' OEdlpe, — Arouet se 
moque en face duRég('nt. — Représentation à'OEdipe, 
La fille de Jocaste. — M"* d'Orléans; son portrait. — 
Ah ! mon cher Cauchereau ! — Le couvent. — L'abbesse 
et la rehgieuse. — L'abbaye de Chelles. — Couplet. — 
Extravagance de la duchesse de Berri. — Mystère. -— 
Son mariage secret avec Riom. — La tête de crapaud. 
— Grossesse. — Pèlerinages aux Carmélites. — Maladie 
deM"*^ de Berri; ses derniers momens; sa mort; son 
enterrement. 



J'ai dit que le Régent était bien changé au 
dehors comme au dedans depuis sa régence toute 
dissipée, non pas en plaisir, mais en épouvan- 
tables débauches, dont je riais tout haut et 
gémissais tout bas^ car je savais par moi ce que 



DU CARDINAL DUBOIS. i47 

c'est que la fragilité des choses humaines, et 
combien il y a de lie au fond de la coupe des 
Yoluptés^ sans parler de la santé, bien sans le- 
quel tous les biens ne sont rien. Ainsi, n'est-il 
pas triste pour un cardinal-ministre d'avoir une 
Tessie comme la mienne? je n'ose ni boire ni 
manger, de peur de tomber dans les mains des 
médecins et des apothicaires. Le Régent donc ne 
fera pas une longue vie; il mourra d'apoplexie 
foudroyante; c'est à quoi il est prédestiné, mal- 
gré le sang que lui tirent Chirac et Maréchal. Ce* 
pendant rien ne l'arrête,* il n'est pas plutôt hors 
de son lit qu'il fait tout ce qu'il peut pour s'y 
remettre. Je lui pardonnerais le goût ou la fureur 
des femmes, eu égard à son robuste tempéra- 
ment; mais ses soupers, et partant, ses ivrogne- 
ries, le rendent bourreau de lui-même. 

Je ne l'avais pas accoutumé à ce vilain défaut, 
mais sa Berri et ses roués l'ont nourri à leur 
école ; il ne boit pas moins de cinq bouteilles par 
chaque jour, et dans les cérémonies de table au 
Luxembourg , il faisait venir le hanap de Char^ 
lemagne^ c'est le nom qu'il donnait à son verre, 
sorte de petit tonneau cerclé et bordé d'argent, 

lO. 



148 MÉMOIRES 

et le vidait d'une lampée. Toutes les femmes 
de ces festins nocturnes buvaient comme des 
hommes qui boivent bien. Aux vins de Chypre et 
deTokay succédaient l' eau-de-vie et les liqueurs, 
et force était à la régence de se coucher sous la 
table. Avant la mort de la duchesse de Berri, 
Son Altesse royale ne cessait pas un instant 
d'être ivre, soit au conseil, soit à la messe. Le 
duc d'Orléans allait à Asnière chez la Parabère, 
au Luxembourg, à Saint-Gloud ou à Ghelles, et 
revenait dans son carrosse sans pouvoir se porter. 
Une nuit il descendit de voiture sur la route de 
Saint-Cloud, s'enfonça jusqu'au cou dans un 
fossé plein de boue, et en cet équipage envoya 
chercher Emilie, sa maîtresse, pour le tirer du 
précipice, disait-il. Cet état déshonorant se re- 
nouvelait tous les jours, et mes sages avis ne 
pouvaient balancer les séductions de Noce, qui' 
servait de Mentor à ce nouveau Télémaque. 

Noce, que je n'ai pas placé dans ma descrip- 
tion des roués (i), non plus que de Broglie, est 

( I ) Dubois ne parle des roués qu'en cet endroit j la des- 
cription qu'il désigne manque dans le manuscrit. 

{Note de V Editeur.) 



DU CARDINAL DUBOIS. i/,^ 

un scélérat de bonne compagnie; il m'a trompé 
long-temps^ comn^ tant d'autres; je croyais à son 
amitié, qui n'était qu'un leurre de sa Jiaine. Ja 
loue le ciel d'avoir démasqué le traître, et de l'a- 
voir mis hors de portée de me nuire. L'indigne 
manière dont il me desservit durant mon am- 
bassade d'Angleterre rompit tous nos liens. Noce 
a l'air d'un grand Arabe,, ou Egyptien; Madame 
disait qu'il était noir, vert et jaune foncé ; le mot 
est plus plaisant que juste. Il a des cheveux 
noirs et crépus, un regard de caméléon et une 
lialeine de serpent. « Noce, lui disais-je, vous 
sentez ce que vous êtes; c'est du fiel, au lieu de 
sang qui coule dans vos veines. » Il n'a guère 
xnoins de cinquante ans, et se vautre encore dans 
le bourbier. Il n'a pas fallu moins de mon crédit 
pour renverser celui dd' Noce, qui avait aveuglé 
Son Altesse royale au point de lui faire croire 
que la Parabère était fidèle. Il savait pourtant ce 
qu'il en était de cette vertu à dix amans. Noce a 
Lien quelque esprit, mais c'est une impertinence 
qui déborde en, méchanceté. Il est fils d'un an- 
cien sous - gouverneur du duc d'Orléans ; à ce 
litre, il traitait d'égal à égal avec son cher Phi- 



1 5o MÉMOIRES 

lippe. Il ne ménage pas pins Dieu que les hommes, 
comme s'il n'y avait pas de toliaerre j mais tous ses 
vices sonfcsubordonnés à l'ambition et au plaisir de 
faire le mal. Selon mon système de juger les gens 
d'après leur nom , j'ai reconnu que le sien ve- 
nait du latin nocere, qui veut dive nuire. L'im- 
pératif de ce verbe donne woce, nuis. C'est Satan 
qui l'a si bien baptisé. Enfin, son premier mérite 
est d'avoir fait passer dans sa poche de celle du 
Régent deux ou trois millions de bon argent, 
qu'il ne dépensa pas à fonder des couvens. 

Broglie est un autre drôle, moins intéressé, 
moins faux , moins scélérat que Noce , mais il y a 
du sang italien dans ses veines^ c'est dire assez 
qu'il ne vaut pas grand'chose. Son frère aîné a 
été tué aux armées j le cadet est un digne officier, 
ennuyeux à voir et à entendre, du reste, honnête 
homme, sans main pour prendre, sans langue 
pour mentir^ tel n'est point le roué, que l'on 
rouera quelque jour ^ de visage, il ressemble à une 
chouette, avec ses yeux flamboyans et son nez en 
forme de bec^ il excelle à décocher une épi- 
gramme; il trouve des expressions burlesques 
et en même temps si ingénieuses, que le rire 



DU GA1U:>INAL BUBOIS. x5i 

l'absout; il est toujours criblé de dettes , car, a- 
t-il quelques écus^ il va les jouer et les perdre 
dans les tripots* Il a beaucoup contribue à me 
dégoûter des soupers du Luxembourg. 

Je n'aurais pas le front d'écrire ce qui s'y pas- 
sait 5 j'avais fini par m'excuser sur mes travau:?: 
pour ne pas y paraître. « Dubois, disait le Ré- 
gent, nous manquera cette nuit; il faut laisser sa 
place videet son verre plein ;nous nous souvien- 
drons d'être sages pour ne pas encourir ses repro» 
ches. » Il est vrai que dans ces orgies je jouais 
souvent un rôle passif; et sans les bontés qu'une 
grande dame avait pour moi, les lumières étein- 
tes , j'aurais été réduit à rien. Son Altesse royale 
même, eu égard à son humeur inconstante^ n'é- 
tait pas aussi heureuse qu'elle l'eut voulu. « Mes 
amis, répétait le Régent les larmes aux yeux, 
je suis un grand malheureux! il me faudra sa- 
crifier Vénus à Bacchus ! j'en suis venu au point 
où en était Jupiter, lorsqu'il enleva Ganimëde 
pour lui verser a boire. » La duchesse de.Berri, 
qui présidait à toutes ces fêtes avec une intaris- 
sable gaîté , savait l'art de consoler les epnuis de 
son père. Le souper commençait vers dix heures 






■.^» 



i5a MÉMOIRES 

du soir^ et les convives ne sortaient de table que 
par deux et à tour de rôle: c'étaient des cris^ des 
chants, des ëclats de rire! Les femmes étaient d'or- 
dinaire moins nombreuses que les hommes.Il m'est 
resté d'une de ces bacchanales une cicatrice à la 
joue, a cause d'un cristal que me lança M°*'de Sa- 
bran^ pour l'avoir embrassée. Pendant les nuits 
d'été, nous nous répandions dans les jardins, sans 
ordre et sans étiquette; la maîtresse de céans don- 
nait l'exemple, et le Régent avait la prétention de 
ne pas demeurer en arrière. Je me rappelle que 
nous entendions dans le lointain les chartreux 
chantant ï Angélus de minuit ; nous chantions 
. aussi, mais sur une autre game. Cette vie sibariti- 
que ne convenait plus jà mon âge. Anacréon, que 
Richelieu me présentait pour modèle, était plus 
vieux que moi, je l'avoue ; mais quand il festoyait 
le vin, l'amour et Bathyle, il n'était pas secré- 
taire d'Etat. Un vieillard a mauvaise grâce au 
milieu des folies de la jeunesse. Le Régent pous- 
sait même si loin l'oubli de son âge, que je lui 
disais fort inutilement : 

tf Monseigneur, vous avez plus de quarante 
ans. 



DU CARDINAL DUBOIS. i53 

— Oui, mon cher Dubois, répondait-il j mais 
j'en ai vécu plus de quatre-vingt. 

— On ne s'en aperçoit pas à votre sagesse. » 
Je ne lui pardonnais pas surtout de donner 

lieu à d'affreux soupçons; on a beau ne pas y 
croire, on gémit de les entendre. 

De tous ses enfans, Son Altesse préférait ses 
trois filles , la duchesse de Berri , M^ d'Orléans 
et M"' de Valois; je comprends qu'il n'aime pas 
son grand nigaud de duc de Chartres. Qu'on en 
Fasse un grand-maître des ordres du mont Car- 
mel et de Saint-Lazare, rien de mieux; je suis 
bien trompé s'il. ne s'enfroque pas quelque jour. 
Le Régent a donc affectionné ses £lles, qUi 
avaient pour leur père une piQpdigieuse tendresse, 
ce qui fit jaser; mais on s'y accoutuma, et l'ha- 
bitude alla jusqu'à chanter dans les rues, les 
antichambres et partout, cette vilaine chanson 
tjui commence ainsi : 

Philippe est un joli mignon, etc., etc. 

». 

Ces infamies sont sorties de la boutique de 
M"' du Maine : vers et prose, chansons et épi- 
grammes pleuvaient pour grossir ces calomnies, 



t54 MÉMOIRES 

et Son Altesse royale n'était pas le dernier à les 
répéter, « Que veut-on que je fasse? disait-il ; si 
le peuple ne chantait pas^ il pleurerait.» Ce bon 
Prince ne voulait pas croire que ses familiers 
fussent les auteurs de ces injurieuses satires. 

Parmi les plus sanglantes et les plus impunies, 
je citerai les Philippiques et la tragédie diCEdipe^ 
Les deux poètes qui le& firent méritaient la corde» 
L'un fut mis en prison^ d'où il s'échappa j l'autre 
fut comblé de présens. Tout le monde connaît 
La Grange-Chancel et Voltaire. La Grange que 
j'avais hanté en la compagnie de Racine , de San- 
teul et de Chaulieu, est un mouton avec une tête 
d'hyène : du reste^ il est bon homme au fond, et^ 
bon vivant. C'est uge figure de gnome ^ opaque y 
lourde et embarrassée d'embonpoint. On ne croi- 
rait pas qu'il y eut tant de fiel sous cette masse 
inerte, cette physionomie stupide et ces cheveux- 
plats. On est fort étonné d'entendre sortir de 
cette épaisse enveloppe une voix aigre et criarde. 
Il répète à tout propos, qu'il est bon, et que s 
ennemis sont méchans. Il faisait des tragédies a 
collège, et celles qu'il compose encore au jour 
d'hui sont des ouvrages d'écolier. Il se dit com 



DU CARDINAL DUBOIS. i55 

plaisamment l'élève de Racine , qui lui conseil- 
lait de faire des souliers^ plutôt que des pièces de 
théâtre. L'abbé Grécourt, la princesse de Conti, 
dont il était page, M"^ du Maine^ qui lui avait fait 
part de ses faveurs , en firent ce qu'il est , un ri- 
mear impudent, un libelliste enragé. Il n'avait 
^ue des obligations au Régent^ qui le pensionna^ 
et l'aida en plusieurs occasions; mais un procès 
s'étant élevé entre lui et le duc de La Force au 
sujet de quelques terres en Périgord, il voulut 
que sa cause fût la meilleure, parce que M. de 
La Force avait été protestant, puis abbé , puis 
duc, puis agioteur, puis accapareur, disait-il 
d'une voix de Thémîs. Il s'adressa, pour avoir 
prompte justice, au duc d'Orléans, q-ui n'en put 
mais, et laissa le tribunal condamner La Grange 
aux frais et dépens : Facit indignatio versus. La 
Qrange rejeta son malheur sur Son Altesse royale, 
5t commença dès lors a l'étourdir de vers assez 
pitoyables, et, qui plus est, infâmes. Il disait tout 
baut les plus atroces choses contre ce Prince , 
Jui n'y prit pas garde. L'impunité irrita La 
orange : lorsqu'on lui demandait pourquoi il 
î^attaquaît à plus grand que lui : m Pourquoi, ré^ 



i56 MÉMOIRES 

pondait-il^ le Régenta-t-il pris le parti deLa Force 
contre moi ! » La Grange était un loup furieux^ 
que j'enchaînais avec de petites caresses et quel- 
ques dîners : je le fis venir et l'engageai à ne 
point forcer Son Altesse à lui fermer la bouche par 
autorité. « M. Dubois, nie dit-il, je n'ai peur ni 
du Régent ni d'aucun de ses sycophantes. » Mes 
conseils s'envolèrent en fumée. Les visites qu'il 
me rendit à ce sujet, et sans conversion de sa part, 
excitèrent de méchantes langues à m'attribuer 
une partie des Philippiques. On répandit à la 
cour que je fournissais les faits que La Grange 
mettait en odes. 

« Hé bien! l'abbé, me demanda le Prince, on 
parle d'horreurs écrites sous ta dictée contre mes^ 
filles et mes ministres. 

— Monseigneur, répliquai- je , si ma main avait 
commis le crime de trahir Voire Altesse, je la. 
couperais sur l'heure. 

— Crois-moi, ne coupe rien, si ce n'est le^ 
oreilles des calomniateurs; mais prie La Grang 
d'épargner les dames. » 

Déjà les preniières Philippiques étaient termi- 
nées, lorsque la conspiration Cellamare fut dé-* 






BU CARDINAL DUBOIS. 157 

ouverte. La Grange s'était si intimement impa- 
onisé à Sceaux, qiie je fus tenté de le loger à 
1 Bastille ; mais la crainte de l'arme de Juvénal 
'empêcha d'en rien faire. La Grange, avec une 
ardiesse incroyable, se déclarait le poète des 
^hilippiqueSyqui couraient lemonde manuscrites 
L imprimées à Amsterdam par les soins de ce 
redin de Rousseau. Oa poussa l'attention jusq- 
u'à envoyer au Palais -Royal une copie plus 
pouvantable que les autres , avec des notes en- 
enimées de la plus noire perfidie. Saint-Simon 
vait dès l'origine montré au Régent les deux 
)remicres odes dans lesquelles on l'accuse Iiaute* 
Qent d'avoir empoisonné les Princes et de vou- 
oir usurper la couronne. Le Régent les déchira 
n disant : « Voilà l'ouvrage d'un fou ou d'un 
jionstre! je ne veux pas prendre connaissance de 
es libelles; car je le ferais condamner à mort. » 
l'est moi qui lui apportai l'ode troisième, qui ann- 
onçait une suite à cette entreprise des Furies. Je 
e voulais pas perdre La Grange, mais sauver le 
^gent de cette conspiration poétique. Le soin 
Vie l'on a pris d'anéantir cet exécrable libelle 
our qu'il n'en transpirât rien à la postérité me 



> ■ V 

» "il 



i5S MÉMOIRES 

décide à rapporter^ quatre strophes comme des 
monumens de la rage de ce moderne Archiloque. 
Après avoir peint le commerce incestueux de 
Cynire avec sa fille Myrrha, il s'adressait à Vénus 
pour continuer cette eJBfrénée allégorie contre le 
Régent et la duchesse de Berri : 



Suis- les dans cette aatre Caprée, 
Où, non loin des yeux de Paris, 
Tu te vois bien mieux célébrée 
Que dans File que tu chéris. 
Vers cet impudique Tibère 
Conduis Sabran et Parabère, 
Rivales sans distinction ; 
Et pour achever Fallégresse, 
Conduis Priape à la Priacesse 
Sous la figure de Riom. 

Que parmi de lassiyes troupes 

De tes sujets les plus zélés 

Le vin se verse à pleines coupes 

Parla main des enfans ailés; 

Que la nature sans nuage 

Montre en eux tous ces avantages, 

Comme nos premiers aïeux : 

Qu^ils tournent leurs mains effrontées 

Contre des modes inventées 

Pour le supplice de leurs yeux. 



t ■î^ 






DU CARDINilL DUBOIS. 169 

Vainqaear de Flnde, dieu d'Eryce, 
Soyez les âmes da festin ^ 
Faites qae tant y renchërisse 
Sur Pétrone et sur F Arétin j 
Que plas d'une infâme posture. 
Plus d''nn outrage à la nature. 
Excitent d^impudiques ris, 
Et que chaque digne convive 
Y trace une peinture vive 
De Gapoue et de Sybaris. 

Dans ces saturnales augustes 
Mettez au rang de vos égaux . 
Et vos gardes les plus robustes, 
Et vos esclaves les plus beaux j 
Que la faveur ni la puissance, 
La fortune ni la naissance , 
N*y puissent remporter le prix j 
Mais que sur tous autres préside 
Quiconque a la vigueur d'Alcide 
Sous un visage de Paris. 

Voilà les horreurs que Ton vomissait contre 
régent de France I Les noms de Caprée pour 
Luxembourg^ de Paris pour la ville de Paris, 
ient des voiles si transparens, que l'on n'avait 
5 même l'alternative de feindre d'ignorer sur 
i tombaient ces grossières insultes. Malheu- 
Lsement il se rencontrait beaucoup de vrai 



V- %. 



i6o MEMOIRES 

clans celte fange. Le Régent entra dans une 
terrible colère de voir sa chère fille de Berri 
mêlée en ces atrocités. « Noce, cria-t-il au pre- 
mier moment, va-t'en avec quinze mousquetai- 
res à la poursuite de ce misérable La Grange ^ 
tue-le comme un chien, ce sera de la besogne 
de moins pour le bourreau.» Noce y serait allé; 
mais je l'arrêtai en représentant à Son Altesse 
que ce serait fournir des armes contre lui, et 
que cette vengeance n'était ni juste ni nécessaire. 
Il se rendit à mes avis et m'en sut bon gré ; je fis 
avertir La Grange de s'enfuir, et quand je le crus 
hors d'atteinte , je rais des gens à sa poursuite. 
L'infernal Noce avait déjà répandu le bruit que 
le Prince voulait se défaire de ce barbouilleur de 
libelles. La renommée enchérit bientôt sur ce 
bruit indiscret ; on alla jusqu'à dire que La 
Grange avait été assassiné; sa disparition subites 
justifiait cette assertion fausse. La Grange en eu' 
avis, et voulut voir de près la figure qu'il aurai' 
après sa mort j il rentra en France, et fut pris 
Avignon par un affidé de d'Argenson, moins at- 
taqué et plus furieux que le Régent. La princesse» * 
de Conti obtint que, sans forme de procès, 






■1 



DU CARDINAL DUBOIS, i6i 

Grange serait envoyé aux îles Sainte-Marguerite; 
elle obtint, peu de temps après, que Ton facilite- 
rait l'évasion de son ancien page, qui vagabonde 
en Suisse, en Italie et en Hollande, continuant ses 
Philippiques et en infectant toutes les oreilles; 
puisqu'il nommait le Régent Busiris et Procuste^ : 
n'eût-on pas bien fait de le traiter à la manière 
de ces tyrans de l'antiquité. Certes un pareil 
poète est plus dangereux que vingt Cartouches. 
La tragédie dHOEdipey qui fut représentée avec 
tant d'éclat et approuvée par Son Altesse royale, 
m'a toujours semblé dirigée contre les mœurs du 
Palais-Royal et du Luxembourg. Je l'ai dit , on 
ne m'a pas voulu croire : cependant le public a 
vu clair comme moi, et de là des sarcasmes pous- 
sés jusqu'à l'hyperbole. D'ailleurs, Arouet n'était 
pas à son coup d'essai satirique ; depuis sa sortie 
des classes, il épigrammatisait à tort et à travers; 
il avait composé les fameux vers des Moabites et 
des Ammonites. Il avait mis sur le compte de son 
confrère en Apollon, Leb run , qu'il haïssait^ les 
J'ai Vuy auxquels il put ajouter : Tai vu la Bas* 
tille ! Je ^uis cause de sa prison ^qu'il a si fort 
sur le cœur : il devrait me remercier de l'avoir 



i6% MÉMOIRES 

logé et nourri aux dépens du Roi j ça lui a été 
du bon temps pour faire de la satire. On parle 
beaucoup de son poème de la Ligue^ qui^ pour 
se passer sous Henri IV, n'en est pas moins sans 
doute une allégorie du temps présent, avec la 
conspiration Cellamare et les du Maine. Quant à 
Œdipe f il aura beau se défendre d'intentions 
hostiles, je les lui prêterai toujours. Si le duc 
d'Orléans avait eu égard à mes avis, l'incestueux 
Œdipe aurait valu à son auteur, au lieu d'une 
médaille d'or à l'effigie de Philippe d'Orléans , 
quelques années d'ombre et de pénitence. Mais 
non, ce coquin d'Arouet égratigne d'une main 
et caresse de l'autre; il flatte et calomnie; il 
fient de la nature du chat, le plus faux de tous 
les animaux domestiques. Au Thibet, je parie 
qu'Arouet adorerait les excrémens du Grand 
Lama ; il s'en moque à Paris. Il n'a ni cœur ni 
âme; mais il a de l'esprit; il n'a que cela, mais 
il en a jusque dans la plante des pieds : c'est de 
l'esprit diabolique, si l'on veut. On prétend 
qu'il me ressemble ; je ne m'en ferai pas com- 
pliment. Touftfois il ne m'aime guère , malgré 
3'encens qu'il me brûle sous le nez ; vienne ma 






DU CARDINAL DUBOIS. i63 

disgrâce, et il me jettera de la boue. Il ne m'a- 
vait pas oublié dans les Tai J^u : 

T'ai vu des gens de rien tenir les premiers rangs. 

Dans les lettres qu'il m'a écrites, il me compare 
seulement aux Sulli et aux Colbert, et dans ses 
épîtres en vers, il met le cardinal de Richelieu 
bien au-dessous de moi ^* j'en ris tout bas et fais 
bonne contenance. 

Voltaire est un grand corps diaphane , et qui 
pourtant ne laisse pas voir facilement le fond de 
sa pensée. Sa figure maigre, pâle et osseuse^ est 
empreinte d'une raillerie d'autant plus perfide 
qu'elle abonde en belles paroles. Il y a dans sa 
bouche pincée une continuelle épigranimç, soit 
qu'il parle aux princes, soit qu'il parle aux valets. 
Il ne respecterait pas Dieu davantage, et même 
il aflfecte de traiter la religion avec un souverain 
mépris. « Prenez garde, lui ai-je dit, vous vous 
attaquez à forte partie, les prétr.es et les dévotes!» 
Pour ma part, je ne me pique pas de piété, mais 
l'intolérance religieuse est mon antipode. Vol- 
taire met de l'intolérance dans la philosophie. 
Tout devient poison sous sa plume; il extrait du 

II. 






x64 MÉMOIRES 

yenin de la Bible, qu'il cite volontiers. Sa mo- 
destie n'est qu'une gaze jetëe sur la haute opi- 
nion qu'il a de lui-même ; en cela, il fait preuve 
de goût. M"* deVillars a raison de dire, qu'il est 
comme une pierre d'aimanl qui communique sa 
propriété au fer qu'elle touche j en effet, j'ai vu 
des bêtes se déniaiser dans son commerce. Il y a 
de quoi faire une réputation, des bribes d'esprit 
qu'il laisse tomber sans y songer. Je l'ai signalé 
comme l'homme de France le plus dangereux , 
et l'événement démontrera ce qu'il peut faire 
avec sa plume , qu'il a nommée l'arme du ridi- 
cule. Il déteste les rois , et s'est fait leur courti- 
san ; il déteste les nobles, et il recherche la no- 
blesse, s'intitulant pompeusement M. Arouet de 
Voltaire; il envie fortune et honneur, et s'en va 
prêchant la médiocrité et l'obscurité du poète ; 
il veut jouer le rôle d'Encelade contre le ciel , 
et flatte plus d'un cardinal. 

« Monsieur, lui ar^je dit, vous qui avez fait 
Œdipe , sauriez - vous expliquer l'énigme de 
votre caractère? 

— Monseigneur, m'a-t-il répondu, je ne sais pas 
trop eequejesuis, mais je sais ce que je veux être.» 



DU CARDmAL DUBOIS. i6S 

Enfin Arouet^ que le Régent a comble de faveurs^ 
est auteur anonyme de presque toutes les épi- 
grammes qui nous assassinent. Le plus horrible, 
c'est qu'il ne manque jamais de me^ les apporter 
avec de grands hélas d'indignation. Il finira par 
être cloîtré à la Bastille pour faire pénitence. 
Ainsi Crébillon m'a donné comme certain que 
les vers qui coururent à propos diOEdipe sor- 
taient de la même fabrique : 

La grosse Valois, etc. etc. 

♦ 

r 

Arouet a fait la demande et la réponse : 

C'est beaucoup d'honneur à Philippe, 
Que de lai comparer Œdipe. 
L'un ignorait ce qu'il faisait. 
Mais l'autre sait bien' ce qa'U fait. 

Son Altesse royale ne sait pas les haines que 
l'on ameute contre lui avec de méchantes rimes. 
Gare au gouvernement qui se laisse battre en 
brèche par le ridicule où le mépris. Arouet! avec 
son OEdipe, nous a plus maltraités que la conspi- 
ration Cellamare. 

U. avait composé cette tragédie à dix-neulÇ ans. 



i66 MÉMOIRES 

Sa détention à la Bastille^ que j'eusse préférée à 
ma rétention d'urine^ lui donna le loisir de met- 
tre la dernière main à son ouvrage. Ce n'était 
pas peu de chose que d'avoir à yaàncreVOEdipe 
du grand Corneille; celui deSophocl^n'intéresse 
que les collèges. Sitôt qu'il fut hors des verroux^ 
il fit des démarches à la Comédie^Française poar 
qu'on représentât Œdipe : « Le succès, disait-il 
aux acteurs, sera à la portée de tout le monde, 
car le Régent est au Palais-Royal. » Les acteurs 
firent ce qu'ils purent, pour le détoujrner de 
donner cette tragédie au théâtre, et, pour le dé- 
goûter, exigèrent de nombreux changemens , et 
un amour honnête, selon l'expression de Dufresne. 
Arouet poussa Philoctète à côté de son inces- 
tueux Œdipe, et sollicita la permission de jouer 
la pièce. Le père La Rue, qui la connaissait, 
m'exhorta secrètement à la faire défendre. Mais 
Arouet, s'appuyant de tous ses amis et protecteurs, 
me devança auprès de Son Altesse royale. J'étais 
présent, ainsi que M"* d'Orléans, à l'audience 
qu'il sut tourner à son avantage. 

Il arriva présenté par le marquis de Breteuil 
et nous apitoya par ses génuflexions. Il avait un 



DU CARDINAL DUBOIS. 16^ 

bel habit de cour^ et je Farrétai au milieu de sa 
première phrase^ pour lui demander où ill'avait 
acheté. 

« Monseigneur, me dit-il, j'ai conspiré contre 
la mythologie , qui représente Apollon à moitié 
nu, et contre Bq^eau^ qui nous le montre crotté 
jusqu'à Uéchine, en la personne de Colletet. 

— Monsieur^ repris- je, tant que vous ne con- 
spirerez pas autrement , vous vivrez sans crainte 
de la Bastille. 

— Je ne crains, répliqua* t-il, que de déplaire 
à Son Altesse royale. 

— En ce cas vous n'avez rien à craindre, dit 
avec bonté le duc d'Orléans : on raconte des 
merveilles de votre Œdipe. 

— Ah! Monseigneur, répondit- il, je veux 
vous en faire juge vous-même. 

— C'est un vilain sujet qu'OEdipe! interrom- 
pit M~ d'Orléans. 

— Je ne l'ai cependant choisi que pour vous 
plaire, riposta le petit Arouet en se mordant 
les lèvres. 

— Oui, continuai-je, mais Aristote ne pres- 
crit-il pas de finir par la punition du crime? 



i68 MÉMOIRES 

— Mon OEdipe^ dit Arouet, se crève les yeux, 
comme vous savez. 

— C'est un affreux supplice d'être aveugle^ 
ajouta le Régent en touchant son œil malade. 

— Puis-je espérer, interpréta le poète, que 
vous le serez pour les défauts ^ mon ouvrage? 

— Soit, Monsieur des Tai Vu. 

— Monseigneur, je vous jure que je ne suis 
pour rien dans cette platitude; mais je me ré- 
jouis d'y pouvoir ajouter que fai vu Œdipe 
représenté sous les auspices de Votre Altesse. 

- — Voltaire, dit M. de Breteuil, parlez - nous 
un peu de votre chef-d'œuvre. 

— En quatre mots voici la pièce , reprit l'in- 
solent : Jocaste est une très-digne reine, qui s'est 
mariée avec son fils sans s'en douter, du moins 
l'histoire le dit ; OEdipe a de plus tué son père 
Liaïus, toujours sans s'en douter: tant il est vrai 
que la fatuité est de beaucoup dans le mal qu'on 
fait, et non pas dans le bien ! 

. — Oui, répliqua Breteuil, Jocaste n'est-elle pas 
pas en affaire de cœur avec un certain Philoclète? 
cela est fort plaisant. 

— Et de bon exemple, dit M"' d'Orléans- 



DU CARDINAL DUBOIS. 169 

— Oh mon Dieu ! repartit Arouet, qu'est - ce 
qui s'avisç d'épouser sa mère aujourd'hui ! la 
grave antiquité est pleine de quiproquo sem- 
blables. 

— Ne seriez - vous pas d'avis de changer le 
nom d'OEdipe? proposai-je. 

— Pourquoi cela? m'objecta le poète d'un 
air pétillant de malice, n'est-ce pas son véritable 
nom? 

— En vérité, dit le Régent, Corneille a bien 
fait une tragédie sous ce titre. 

— Sans doute, lui fit observer Arouet^ mais 
on prétend qu'il ne l'eût pas faite sous la Ré- 
gence. Pour dernière grâce , Monseigneur , je 
vous prie d'assister à la première représentation. 

— Avec M"" d'Orléans et ma famille, » promij. 
le bon Régent. 

Arouet sortit radieux des trafts dé satire qu'il 
avait lancés à bout portant. Quand il fut dehors 
ainsi que Breteuil et la duchesse : 

« Parbleu 1 m'écriai-je. Monseigneur, ne voyez- 
vous pas que ce marmot se moque de vous ? 

— Est-ce sa faute s'il a un visage à grimace de 
singe ? ' 



I70 MEMOIRES 

— Gomment ! vous n'avez pas compris qu'OE- 
dipe était Philippe d'Orléans ? 

— Fi donc! alors Jocaste serait M™ d'Orléans, 
ou Madame; et toi tu serais Piiiloctète, l'ami 
d'Hercule et la terreur des monstres. 

— Je m'étonnerais si Arouet n'avait pas peur 
de moi. Quant à l'ami d'Hercule, je suis le vôtre, 
et cela me suffit. 

— Je suis curieux de voir si le parterre me 

reconnaîtra. » 

La représentation eut lieu* Je soupçonne 
Arouet d'avoir préparé ce prodigieux scandale. 
Le duc d'Orléans était en loge avec Madame, 
M"** d'Orléans, la duchesse de Berri, M"* d'Or- 
léans et M"' de Valois. Toutes les maîtresses et 
tous les roués garnissaient la salle, et le parterre 
était plein de çabaleurs. Déjà sur les affiches le 
titre d!OEdipe fvait été remplacé au crayon par 
le nom de Philippej celui-ci affecta de ne rien 
laisser paraître de son mécontentement : mais 
avant que la toile se levât, les spectateurs regar- 
dèrent sa loge avec des murmures et des rires in- 
sultans. Le Régent fit semblant de ne s'en pas 
apercevoir, et continua de causer bas avec sa 






^^ DU CARDINAL DUBOIS. 171 

fille de Berri. Lorsque Dufresne parut sous les 
traits d'OEdipe, on remarqua^ dans une stupéfac- 
tion bruyante, qu'il avait calque son air sur le 
Régent lui-même. Pour achever la ressemblance, 
sa perruque était en tout point pareil à la 
sienne. Son Altesse royale ne put s'empêcher de 
sourire, ses filles l'imitèrent; je ne saurais dire 
les applaudissemens qui éclataient , soit qu'OE- 
dipc parlât de ses crimes, de son inceste, ou du 
malheur de ses sujets. 

■ 

Qaand il se voit eafin, par un mélange affreux. 
Inceste et parricide, et pourtant vertueux, 

tous les regards, fixés sur le Régent et sa famille, 
portèrent ce vers à son adresse, et, pour déguiser 
son embarras, il eut l'idée d'applaudir; son exem- 
ple fut suivi de tout le monde, et par cette ré- 
solution, dont le succès n'était pas certain, il dé- 
joua la méchanceté, qui se promettait de Importer 
un coup terrible dans l'opinion. Il est vrai ce- 
pendant qu'au moment où le grand-prêtre dit : 

Malheureux, savez-vous quel sang vous donna Tètre ? 
Entouré de forfaits à vous seul réservés» 
Savez-vous seulement avec qui vous vivez?.,. 



172 MÉMOIRES 

on entendit une voix qui interrompit Facteur : 
« Plaisante question ! qui le sait mieux que lui?» 
L'acteur continua : 

O Corînthe ! 6 Phocide ! exécrable hymënëe ! 
Te vois naître une race infâme, infortanëe, 
Digne de sa naissance et de qui la farear 
Remplira Tunivers d^épouyante et d^horrear. 

« Diable, reprit la même voix, combien donc 
auront-ils d'enfans ? » M™ de Berri changea de 
couleur et fut sur le point de s'évanouir. Cette 
singulière impression n'échappa point à la partie 
de l'auditoire qui voyait le spectacle dans la loge 
de Son Altesse royale. 

La représentation fut troublée par un incident 
• fort burlesque : la fille que la Desmares avait 
eue du duc d'Orléans était en loge ouverte avec 
son frère naturel , le chevalier d'Orléans. Cette 
belleeso nne était depuis peu de temps hors 
du couvent de Saint-Denis, où*elle avait été 
élevée sans savoir de qui elle était fille. Desmares 
ne l'avait pas vue depuis sa naissance, parce que 
les religieuses avaient déclaré qu'une comédienne 
gâterait, par sa présence, le fruit d'une éducation 



DU CARDINAL DUBOIS. 173 

faite à Tombre des autels. Desmares, qui avait 
des accès de maternité, ne pardonna pas cette 
rigueur au Régent, qui déjà, d'après mon con- 
seil , s'était refusé à prendre sur son compte un 
autre enfant, sous prétexte qu'il était trop arle- 
quin. 

« Qu'entendez -vous par là? lui demanda 
Desmares. 

— J'entends, reprit Son Altesse, qu'il est de 
trop de pièces différentes. » 

L'électeur de Bavière se montra moins difficile 
et s'accommoda de Yarlequiriy en gratifiant la 
mère d'une tabatière enrichie de beaux diamans. 
M"* Desmares, après sa sortie du couvent, venait 
d'être installée au Palais-Royal, sous ia tutelle 
paternelle; elle pleura beaucoup de n'être point 
légitimée comme son frère, le chevalier d'Or- 
léans, qui l'accablait d'amitié avant qu'elle fût 
mariée au marquis de Ségur. On la menait au 
théâtre pour la décloîtrer tout-à-fait, Jocaste, 
qui s'occupait moins de ce qui se passait sur la 
scène que dans la salle, distingua une angëlique 
figure qui rougissait des amours d'OEdipe. Elle 
sentit un je ne sais quoi qui faillit la distraire de 



V 



174 MÉMOIRES 

son rôle. Ârouet^ quoique fort affairé après la 
queue du grand-prêtre , s'aperçut lé premier du 
trouble de sa reine , et lui dit à l'oreille : 

« £a ce moment voas oabliez OEdipe, 
Reine des cœars, pour penser à Philippe. 

— Petit sphinx^ reprit-elle, tu Tas deviné. 

— Ma princesse, y pensez-vous? 

— Sans doute; va-t-en savoir quelle est cette jo- 
lie mijaiïrée, en loge avec le chevalier d'Orléans.» 

Arouet, pour obéir à cette impérieuse reine, 
courut après Fontenelle. a C'est l'instinct mater- 
nel qui a parlé , dit celui-ci, cette jeune personne 
est sa fille. » Arouet attendit la mort de Jocaste et 
la fin de la pièce , pour apprendre à la Desmares 
ce qu'il savait. 

« Hé bien, Arouet, lui dit-elle, tandis que les 
bravos retentissaient autour d'eux, est-tu con- 
tent? tu ne m'embrasses pas? 

— Si fait, répondit Voltaire en action et en 
paroles; mais ne vas- tu pas embrasser ta filles 
qui t'applaudissait d'une façon si filiale ? 

— Ma fille ! » 

Sans ôter sa couronne ni ses habits de théâtre. 



DU CARDINAL DUBOIS. 178 

elle s'en vint tout effarée à la loge où sa fille 
ne pensait non plus à elle que si elle n^eût jamais 
existé. 

« Tiens, voilà Desmares! dit le chevalier 
d'Orléans. 

— Voilà Jocaste! dit la petite religieuse. 

— Voilà ma Çlle ! dit Tactrice en la pressant 
dans ses bras, au grand étonnement de celle-ci. 
Oui, c'est mon enfant, » répétait-elle avec des 
larmes. 

Mais cette pauvre enfant pleurait aussi d'être 
fille d'une comédienne. Le duc d'Orléans fut si 
mécontent de cet esclandre^ qu'il envoya Des- 
mares coucher au Fort-l'Évêque. Arouet obtint 
sa liberté le lendemain. Cet effronté dédia sa 
tragédie à M"* d'Orléans, ce qui mit le comble 
au tumulte. M"* de Berri, par bravade, je crois, 
assista cinq fois de suite avec toutes ses dames 
aux représentations ^CEdipe. « Lassata, non 
satiata recessit (i), » disait, d'un air superbe, 
Ju vénal- Arouet. • 

(i) « Elle se retira lassée plutôt que rassasiée ; » citation 

d'un vers fameux deJuvénal. 

{Note de VEditeur.) 



176 MÉMOIRES 

Je n'oserais apprécier jusqu'à quel point était 
juste le rapprochement muet que Von faisait 
entre OEdipe et Philippe d'Orléans. Je nie avec 
conviction les rapports coupables qu'on lui a 
prêtés avec ses trois filles ; j'ai dit que le Régent 
était bon père, et voilà tout. 

Sa seconde fille, M"* d'Orléans, était digne 
d'inspirer de l'amour à tout autre qu'à un père j 
mais si bien des plus huppés seigneurs de la cour 
se hasardèrent à l'aimer, pas un n'en vint à son 
honneur ou à son déshonneur, comme on vou- 
dra l'appeler. Elle était admirablement bien 
faite avant son séjour à l'abbaye, qui lui a donné 
trop d'embonpoint; aussi, du temps qu'elle fai- 
sait l'ornement du Palais-Royal, avait elle adopté 
. une manière de robe claire de tissu , et faite en 

sorte qu'elle dessinait toutes les formes de ce 
beau corps ; sa coquetterie se bornait là. Sa peau 
blanche et rosée, ses dents d'ivoire, ses yeux azu- 
rés, ses cheveux d'un blond doré , chacun de ces 
avantages particulieps en faisait une beauté par- 
faite. Ses petits pieds et ses mains délicates sufii- 
saient pour passionner les plus froids. L'éduca- 
tion ne l'avait formée qu'à demi. Chanter à ravir, 



DU CARDINAL DUBOIS. 177 

danser encore mieux ^ exceller dans les ouvrages 
de femme, peindre comme son père, ce n^était 
rien pour elle; son bonheur était de se livrer à 
des goûts et à des exercices de garçon : peut- 
être qu'en sautant jl lui était arrivé la même 
chose qu'à Marie Germain, qui devint homme 
tout-à-coup. Elle préférait à des jeux plus paisi- 
bles, les chiens, les chevaux et la chasse. Le 
Régent voulait qu'on ne contrariât pas ses peu- 
chans^ et riait de l'entendre dire qu'elle se ferait 
i^ligieuse. Elle avait une hardiesse martiale que 
j'avais raison de redouter. Un jour que je passais 
dans le jardin de Saint-Cloud, mon chapeau en 
tête, elle se trouva sur mon passage, un pistolet 
à la main. ^ 

, « L'abbé, ne bouge pas, me dit-elle, je veux 
voir si j'abattrai la pomme de Guillaume Tell. 

— Mademoiselle, repris-je tout effrayé, choi- 
sissez un autre but que mon chapeau. 

— Non pas, l'abbé, tu es posé comme il faut; 
ne t'inquiète pas, je suis plus adroite que tu ne 
crois. 

— • Au secours! Grâce, M"* d'Orléans l» 
Le coup était parti , et ses éclats de rire ne me 



t7S MÉMOIRES 

rassuraient pas. Le pistolet par bonheur n'était 
charge qu'à poudre. 

(^ Comment^ Tabbé, me dit le Prince, à qui je 

* 

racontai cette gentillesse, tu as peur d'une re^ 
ligieuse ! • . 

— ^ Grand Dieu! quelle religieuse! » 
Il est vrai que le duel de M"" de Neisle et de 
Polignac, en Thonneur de Richelieu, n'aVàil 
pas encore fait foi du courage des feinnaes. 
M"' d'Orléans, qui faisait la prude, s'amouracha 
pourtant d'un histrion. C'est le seul amour Wr^ 
table que je lui aie connu : elle n'ëtait pas encore 
abbesse de Chelles. 

M'* d'Orléans avait^un goût prononcé pour 
l'Opéra, sanctuaire d# toutes les déesses de là 
mythologie; ce goût paraissait assez incompa-^ 
tible avec celui du couvent. L'Opéra n'est pour- 
tant qu'un couvent d'un ordre particulier, dans 
lequel les novices ne sont point admises. M"* d'Or- 
léans y allait donc souvent en loge avec sa mère; 
elle admirait surtout les danseuses, qui sont d'or- 
dinaire faites au tour et pétries de grâces. Je lïe 
sais pourquoi elle arrivait et repartait en sôùpi- 
ratilt. M^idame lui demanda le pourquoi àè dette 



DU CARDINAL DUBOIS. 179 

tristesse intempestive : «Ah! dit-elle^ je sokigeà 
toutes les âmes que Satan vole au bon Dieu! » 
o'était une admirable charitë chrétienne. Depuis 
quelque temps^ je m'apercevais^ sans rien dire^ 
que M"* d'Orléans s'occupait moins des âmes de 
danseuses à sauver, et plus de Gauchereau , qui 
Élit un très*agréable chanteur; voilà tout ce que 
je sais de ses talens. Du reste, il a les formes et 
la beauté d'une femme; blanc de teint, avec des 
pieds et des mains fort délicats. Je ne sais qui 
l'appelait M"* Gauchereau, sans méchante inten- 
tion. Toutes les fois qu'il chantait. M"* d'Or- 
léans ne manquait pas d'y venir, et roulait des 
yeux mourans qui me donnaient envie de rire. 
Un soir que M"*' d'Orléans était seule avec sa 
fille dans la loge, j'y entrai pour y chercher 
Son Altesse, qui battait les buissons des cou- 
lisses. Je m'approchai de M°* d'Orléans, qui me 
reçut, comme toujours, avec une froiaéur polie et 
nonchalante.lVr^* d'Orléans tenait ses yeux attachés 
sût messire Gauchereau, qui me sembla d'intelli- 
gence. L'air qu'il roucoulait avait un caractère 
italien fort tendre. M"' d'Orléans se délectait à 
l'entendre, et lorsqu'il eut fini par une brillante 



i8o MÉMOIRES 

roulade^ elle s'écria tout haut : a Ah! mon cher 
Cauchcreau! » Celte galante exclamation était 
dite d'un ton si amoureux^ que l'auditoire en rit 
avant de savoir d'où elle partait; mais quand sa 
rougeur eut décelé M"' d'Orléans, la gaîté redou- 
bla, et l'on battit des mains ; Gaucliereau trépi- 
gnait décolère^ M"' d'Orléans était stupéfaite 
et irritée j M"' d'Orléans faillit s'évanouir j moi, 
témoin impassible de cette scène bizarre, j'avais 
peine à garder mon sérieux en pensant au cher 
Cauchereau. 

u Mademoiselle, dit enGn la mère, vous irez 
dans un couvent, jusqu'à ce que je vous pardonne. 

—Volontiers, Madame, » reprit la fille en re- 

■ 

levant la tête d'un air martial. 

Je n'aurais pas cru que le Régent fut assez 
peu philosophe pour se fâcher contre le cher 
Cauchereau; il le voulait envoyer aux îles Sainte- 
Marguerite f mais M"* d'Orléans le pressait de 
faire de sa fille une religieuse j M"* de Berri le lui 
conseillait dans l'intérêt de sa sœur : enfin, après 
bien des débats, le duc d'Orléans s'est résigné à 
ne pas contrarier cette vocation inexplicable, 
quoi qu'on die. Il eut plusieurs conférences avec 



DU CABDINAL DUBOIS. i8i 

M"" d^Orléans, après lesquelles il avait les yeux 
remplis de larmes. Certes il ei) coûte à un bon 
père de se séparer de sa fille pour l'ensevelir dans 
un couvent. Il évita même de m'en parler, de peur 
de rouvrir ses blessures; seulement il dit devant 
moi : « L'abbaye de Chelles n'est pas loin, heu- 
reusement. » Madame n'avait pas élé avertie de 
cette résolution subite; on craignait qu'elle ne 
^y opposât, tant elle avait en horreur les reli- 
gieuses. On feignit que M"* de Chartres désirait 
seule entrer dans un cloître, de son propre mou- 
vement : au fond, elle ne demandait pas mieux. 

Deux jours après l'aventure de l'Opéra, 
M"' d'Orléans revint d'une promenade qu'elle 
avait faite à cheval à l'abbaye de Chelles, avec 
sa sœur de Berri. Madame et M"* d'Orléans se 
trouvaient ensemble à se quereller cdmme de 
coutume. M*** d'Orléans entra fraîche et souriante, 
et, comme si ce fût une comédie, se jeta aux >t 
genoux de Madame, en disante 

i< Voulez- vous , Madame, me permettre d'aller 
à Chelles faire mes dévotions ? 

— Et pourquoi à Chelles, s'il vous plaît? ré- 
pondit Madame, d'un ton sec; ne pouvez-vous 



•»• 



* . -v 



i84 MÉMOIRES 

(( Ces statues de marbre^ dit Nocé^ Défaisaient 
pas attention aux hommes! » A quoi bon cher, 
cher des regrets! ces petites saintes avaient 
dérailleurs tout ce qu'elles souhaitaient. Pendant 
le sacrifice de M"" d'Orléans, le Prince se tint 
renfermé avec M°* de Valois, la seule fille qui 
lui restât. Il continua ses visites à Ghelles,- où il 
ne manqua jamais d'aller passer la journée une 
fois par semaine. M"^ de Villars, au grand dépit 
de M°* d'Orléans, céda sa place à M"' dô Chartres; 
elle fit du bruit de ce qu'en attendant une ab- 
baye vacante^ on lui donnait une pension de 
douze mille livres. Je n'allai qu'une fois avec 
Son Altesse prendre l'air que l'on respire chez 
les colombes de Chellcs; je ne sais qui m'avait 
fait une réputation si vilaine^ que je ne vis que 
des fugitives et des voiles baissés. Il est vrai que 
je n'avais pas encore mon chapeau de cardinal. 
Enfin Madame est morte en disant : « Je voudrais 
bien savoir ce qui plaît tant à sainte Bathilde. » 
Je n'ajoute point foi à ce couplet d'une chanson 
anonyme : 

Cest le mystère 
Qui pre'aid« an dortoîrj 



DU CARDINAL DUBOIS. ï85 

Le soin de plaire 
En fait toat le devoir. 
De ce charmant rédait 
On écarte le bruit; 
Et pour plus d'une affaire 
L'amour est introduit 

Par le mystère. 

Richelieu, qu'il ne faut croire qu'à moitié ^ s'est 
vanté d'une excursion à Ghelles sous les habits 
d'un jeune abbé; mais comme il a dit devant 
moi que c'était en costume de novice qu'il avait 
fait ce beau coup, je l'ai laissé se donner un dé- 
menti à lui-même. Il m'est revenu que ces reli- 
gieuses n'avaient que faire de galans. 

M™ de Berri est morte bien misérablement ; 
elle a fait pénitence en ce monde, car mieux 
vaudrait être laitière avec une bonne santé, que 
princesse du sang et condamnée par les médecins. 
Cela me commande un retour sur moi-même, 
qui suis cardinal avec une si pauvre vessie. J'ai 
sujet d'avoir peur de la mortj j'ai tout à perdre 
et rien à gagner. M"' de Berri avait pourtant 
quelques belles qualités, de la dévotion malgré 
toutes ses erreurs, de la générosité et de la gran- 
deur d'âme. Je ne vois pas grand mal à écouter 



i86 MÉMOIRES 

le plus d'amans possible quand on peut leur 
tenir tête; mais c'est folie d'être soi-même son 
bourreau. J'en avais souvent averti le duc d'Or- 
léans, qui ne se dérangea pas de son système de 
prédestination. 

« Monseigneur, lui avais- je dit, M"" de Berri 
se tuera comme d'un coup de pistolejt ; elle ne 
se refuse rien. 

— Parce que sa naissance et son rang lui ac- 
cordent tout. 

— Je ne suis pas fils d'apothicaire pour ne pas 
me connaître en médecine ; si votre fille continue 
d'aller de ce train, je ne lui promets pas une 
longue route. 

— Courte et bonne, Dubois, n'est-ce pas une 
de tes maximes? 

— Non, Monseigneur, longue et bonne. 

— Dis-moi où l'on en vend? Va, je te défie de 
vivre un jour de plus.... 

— Que je ne vivrai ! sans contredit. Mais si je 
rencontre un précipice devant mon chemin, je 
chercherai à l'éviter , plutôt que de m'y lancer la 
tête la première. » 

M"* de Berri ne se corrigea pas. Elle faisait 



DU CARDINAL DUBOIS. 187 

mille enfantillages qui semblaient annoncer que 
son esprit n'était pas moins dërangë que sa santë. 
Elle tranchait de l'asiatique ; une fois j'entends 
dans la rue un tumulte de gens et une musique 
guerrière j je pensai qu'il nous arrivait quelque 
ambassadeur de Siam ou de la Gliine ^ ou bien 
encore que Law recommençait ses parades du 
Mississipi; jememis à la fenêtre, comme tous les 
bâtards , et je fus témoin d'une entrée triomphale 
de M"* de Berri sur un char d'opéra traîné par 
des chevaux blancs, escortée de ses mousque- 
taires, dé trompettes et de tymbales. On aurait 
dit la fête de la déesse Gérés avec tous ses cory- 
l)antes. Elle traversa Paris en cet équipage bur- 
lesqil^. Une autre fois elle arriva à "l'Opéra sous 
un dais porté par quatre Hercules de sa maison* 
Chacun cria haro sur le baudet. Quand elle reçut 
l'ambassadeur de Venise , il lui fallut une estrade 
où mettre son fauteuil , parce que, disait^^lle, une 
princesse du sang de France vaut trois dogues de 
Venise. 

Ce ne furent pas là ses seules fautes ; j'ai parlé 
le plus honnêtement possible de son Luxembourg, 
et je n'ai pas voulu en dire davantage. Mais ces 



i88 MÉMOIRES 

roués ^ ces gardes, ces amans, ces femmes per- 
dues y ces soupers nocturnes , ces mystères de la 
Muette, tout cela trouvera un historien. Nous 
verrons si le généalogiste de Saint-Simon foulera 
aux pieds sa pudibonderie, lorsqu'en son journal 
il lui faudra toucher, par écrit, ce qui n'a pas même, 
été dit de bouche ; en tous cas, qu'il se gare de la 
Bastille I Les erreurs des grands sont des secrets 
d'État. Pour moi , soit vieillesse amère, pruderie 
ou discrétion , il est des choses que ma main 
droite ne dirait pas à ma main gauche. 

La Duchesse, par une de ces inconcevables fa- 
talités que reconnaît le duc d'Orléans, avait épousé 
Riom, qui n'avait d'autre mérite que d'être neveu 
de Lauzun. Ce mariage s'était fait secrctcnnent; 
puis le Régent y avait consenti, de crainte de char 
griner son enfant chérie. Riom avait pris un ter- 
rible empire sur M"* de Berri, qui se laissait con- 
duire par lui, comme à la lisière. Qu'avait-il 
pourtant ce Riom de si avantageux? Il faudrait 
le demander à M"" de Polignac, qui enferma 
dans sa chambre, pendant deux jours et deux 
nuits, cette tête de crapaud, comme l'appelait Ma- 
dame en bon allemand. Cette expression peint 



DU CARDINAL DUBOIS. 169 

rbomme. Une peau tachetée comme celle d^un 
serpent, huilée comme celle d'un nègre, chan- 
geante comme un caméléon^ n'est-ce pas là quelque 
merveille! Son nez retroussé et sa bouche déme- 
surée^ voilà ses agrémens. L'esprit est à Tavenant, 
lourd ^ grossier, et gascon par-dessus tout. Avec 
cette encolure a-t-on le front de faire le muguet 
de couri 

« Ma Glle, disait Madame à la Duchesse lors* 
qu'elles étaient de bonne intelligence^otre Riom 
ressemble à une ligure de paravenU^chinois. 

— Je le veux bien , répondait-ellej mais je m'en 
contente. 

— La Mouchy, votre seconde dame d'atour^ s'en 
contente aussi. 

— Bien difficile qui ne s'en contenterait pas ! 
je vous promets qu'avec lui ce ne sont pas des 
amours en peinture! » 

La Duchesse disait, comme autrefois son père: 
« Je ne suis pas jalouse; que si on se trouve à une 
bonne table, peu vous importe les miettes qui 
tombent à terre; bien sot qui se baisserait pour 
les ramasser. » Suivant cette morale, Riom avait 
vingt maîtresses, et sa femme deBerri ne s'en aper- 



Ï9Ô MÉMOIRES 

cevait pas. Elle eut de lui un^ peut-être deox^ 
peut-être trois enfans , que l'on a cachés en at- 
tendant que le mariage fût déclaré. La mort 
déplorable de la Duchesse a rompu tous ces 
projets. 

M"" de Berri était grosse de plusieurs mois^ et 
en faisait mystère^ surtout à son père : c'est pour- 
quoi elle ne s'absentait d'aucune partie de plaisir, 
et même elle alla en chasse galoper à cheval après 
les boudins^ c'est la façon dont elle désignait le 
sanglier, qu'dAe aimait avec gourmandise. Biom 
était parti pour la guerre d'Espagne avec le régi- 
ment qu'elle lui avait acheté; les nuits du Luxem- 
bourg, d'Asnière et de la Muette continuaient de 
plus belle. La Duchesse ne sortit pas saine et 
sauve des imprudences qui n'étaient que des bra- 
vades.Elleeut une couche ou une fausse coucheàla 
suite d'une soirée passée sur Therbe. En ce temps- 
là les femmes grosses étaient si communes à la 
cour, qu'on n'y prenait pas garde, mais bien à 
celles qui ne l'étaient pas. A ses relevailles,M"" de 
Berri^ non bien rétablie et le sentant , s'ingéra de 
changer de conduite. Depuis nn temps ^ elle al* 
laity en forme d'amusement, faire des pénitebces 



DU CARDINAL DUBOIS. 191 

chez les Carmélites de Ghaillot^ où elle avait bsl 
cellule. Deux ou trois de ses dames Tacx^ompa- 
gnaient^ et là^ durant deux ou trois jours, elle se 
cloîtrait^ comme si le jeu lui eût plu. Les prêtres^ 
qui ont l'œil dans le palais des rois, savaient mieux 
que personne les incartades de la Duchesse : ils 
ne soufQaient mot, mais ils étaient à leur poçte. 
Enfin ils tonnèrent contre les pèlerinages de 
M"*'de Berri. Celle-ci s'en inquiéta peu, et réitéra 
ses voyages. On dit qu'elle prit du froid dans une 
promenade au jardin pendant qu'il pleuvait,- on 
la ramena malade à Paris; ensuite à Meudon. 
Deux mois après, elle partit pour Saint-Denis! 
La maladie eut de singuliers symptômes; comme 
elle cacha son accouchement jusqu'à la fin ^ les 
médecins la traitèrent pour une hydropisie; elle 
avait des douleurs insupportables dans toutes les 
parties du corps, et jusque dans les cheveux. Ses 
pieds étaient gonflés de poches d'eau. On pensa 
ensuite à la goutte; maisbains^ saignées et drogues 
ne purent triompher de ce mal inconnu, effrayant, 
comme celui dont mourut l' Antiochus de la Bible. 
Le Régent, poursuivi par d'étranges idées, s'ob- 
stinait à lui demander la cause de son mal ; elle in- 



iga MÉMOIRES 

ventait cent mensonges^ jusqu'à dire qu'elle avait 
mangé des melons à certaine époque.La Mouchy> 
qui employait ce temps à voler sa maîtresse, ne 
disait à personne la vérité. Madame vint se jeter 
au travers de la faculté^ avec sa médecine alle- 
mande. Elle voulait qu'on lui mit la glace aux pieds 
et la moutarde à la tête; ou bien elle débitait à 
la moribonde des sermons qui commençaient et 
finissaient par : Riom la tête de crapaud. Elle lui 
dit fort mal à propos : 

« Est- il vrai que vous soyez mariée avec Riom, 
qui n'est pas prince de la maison d'Aragon, mais 
cadet de Gascogne ? 

— Ah ! Madame, reprit-elle, laissons là cette 
plaisanterie ! n'ai-je pas l'honneur d'être connue 
de vous, comme trop orgueilleuse pour descendre 
si bas?» 

Cependant le mal empirait; le duc d'Orléans, 
qui ne s'aveuglait pas sur l'état de sa CUe, ne quit- 
tait plus Meudon. M"*" de Berri demanda les 
•sacremens, et l'on fit des promesses au clergé, 
qui les donna après des difficultés de comédie. Je 
' nb me suis pas fait rendre compte de ces sortes 
de détails; on exigea seulement une renonciation 



DU CARDINAL DUBOIS. iqJ 

à l'égard de Riom. Les sacremens furent adminis- 
trés en règle. li y avait de quoi rendre le Régent 
dévot; aussi bien il finira par là. Cette pauvre 
Duchesse avait perdu tout son embotipoint, et s'en 
chagrinait en regardant ses mains et ses bras de 
Squelette. Une heure avant sa mort elle demanda 
un miroir, et sourit de sa maigreur excessive. 
L'émétique qu'on lui fit prendre avança sa mort^ 
qui fut douce; dans la nuit du 19, elle appela 
son père à voix basse, lui parla dans l'oreille, 
l'embrassa , et poussa un grand soupir, qui fut le 
dernier. Ce n'est pas elle que je plaignis, mais 
son malheureux père! Lorsque j'entendis l'orage 
qui dura toute cette nuit-là, je regardai ma montre, 
qui marquait deux heures et demie; je m'écriai, 
par un pressentiment que je ne puis comprendre: 
a La duchesse deBerri est morte! » 

Son corps fut ouvert. Les médecins s'étonnè- 
rent qu'elle ne fût pas morte plus tôt. On l'emporta 
la nuit à Saint-Denis, sans -pompe; sa maison es- 
cortait le cercueil. Cette perte n'en fut pas une 
pour ceux qui ne l'avaient pas connue dans son 
intérieur. Ses ^mans la regrettèrent. Quand son 
convoi passa, la Mouchy, non contente de l'avoir 
IV. 1 3 



ujf^ MÉMOUŒS 

dépouillée de son vivant^ joua de la flute à la fe- 
nêtre. Le Régent Texila de Paris ^ ainsi que son 
mari. Il aurait dû la faire pendre pour apaiser les 
mânes de sa fille I 



t)U CARDINAL DUBOIS. ig5 



*'*^*'*»^^'«^'*'"»^^'"««^^/«i^*«'*^*^t»»*<*<HL'%i'«/%^**^<%<^*^<«/»/%V*.^^«'«.*'*/«.^'V«/^«b'*^ «*<»<^»%-*/* 



CHAPITRE y. 



Ëpitaphes de la duchesse de Berri. — M'** de Valois; soii 
portrait; ses amours; bonne à marier. — Chagrin à la 
cour. — La Grande Duchesse de Florence. — Les fian-^ 
cailles. — La rougeole. — Départ et voyages. — Les 
Imitation.^, — Résignation de la princesse de Modède. 

— Salvatico. — Les Jh î Ahl — Maîtresses du Régent. 

— Bergeries de la comtesse d'Argenton. — M"»' de Pa- 
rabère. — Son mari. — L'ivrogne. — Le diamant. — 
M"* de Parabêre et Tarchevéque de Cambray. — Por- 
trait de cette dame. — Le Régent , David et Salomon. 

— M*"* deSabrau; son portrait. — Le mari chambellan. 

— Lettre au chien de. race, — Philippe à l'Opéra. — 
La Souris enlevée par Richelieu. — Emilie ; son portrait. 
— L'affaire importante. — La robe et les billets de ban- 
que. — Le Régent loup-garou. — La mère et la fille. <— 
M"* du Deffant. — M"* d'Averne ; son portrait ; son ca- 
ractère. — L'amant et le payeur. — Un mari. — Le cein- 
turon. — Vers inédits de Voltaire. — M"» de Nicolaï. — 
Le Dubois femelle. — M™" de Falaris. — Ordonnance du 
médecin. 

La duchesse de Berri eut deux singulières 
épitaplies : Tune eu Espagne, l'autre à Saint- 

i3. 



196 MÉMOIRES 

Denis. Lorsque la nouvelle de sa mort parvint à 
Parmée où était Riom, le prince de Gonti ,à qui 
elle avait refusé ce qu'elle accordait à tant d'au- 
tres^ en lui disant : u Nous avons assez de bossus 
dans la famille royale! » fît éclater unejoie indé- 
cente; il oublia sa dyssenterie pour courir après 
Riom, fort triste de la perte qu'il faisait du titre 
de duc, et mal consolé par un héritage de qua- 
tre cent mille livres de dettes. Le prince de Conti 
lui cria de loin : 

Elle est morte la vache aux paniers 1 
Il n^en feut plus parler ! 

Riom se prit à rire. Pendant ce temps-là, un 
mauvais plaisant avait affiché dans Téglise de 
Saint-Denis un placard portant ces mots entou- 
rés de dessins allégoriques: Hic jacetJ^oluptasUl 

Je voudrais bien savoir à ma mort ce que Ton 
dira de moi. Il me semble que mon panégyrique 
se trouve tout entier dans ces trois mots : Du" 
bois, cardinal-ministre. 

Si M"* de Berri n'était pas morte si vite, 
M"* de Valois n'eût pas épousé le prince de Mo- 
dène. Ce fut un mariage à couteaux tirés j assez 



DU CA.RDINAL DUBOIS. 197 

peu politique, puisqu'il était inutile, et je me 
réjouis de n'y avoir pas contribué. Madame a 
fait seule cette belle œuvre, et ni son fils ni 
sa petite-fille ne lui ont pardonné. Elle agissait 
pourtant dans un bon motif. 

M"* de Valois, maintenant princesse de Mo- 
dène, était une réminiscence de M"* de Montes- 
pan, avec les défauts, la paresse et l'insouciance 
de sa mère. Elle a de plus une tête romanesque : 
à douze ans elle savait ce qu'une jeune fille doit 
ignorer ; elle ignorait ce que l'on doit savoir à 
son âge. Richelieu et quelqu'un encore firent 
son éducation , elle a fait le reste. Ce n'est pas 
une belle, ni même une jolie femme; mais elle 
est appétissante, agaçante-, et je m'étonne peu 
qu'on l'ait aimée tant qu'elle a voulu. 11 y a dans 
ses yeux un je ne sais quoi qui attire, et son teint 
de rose s'accorde bien avec une peau de satin. 
Malgré sa nonchalance native,elle doit se fatiguer 
(le sôurireàchaqueinstant. Ce sourire habituel se- 
rait un attrait bien plus doux, si elle n'avait pas 
une grande vilaine dent, comme un croc de san- 
i»lier; son nez ressemble àun bec d'oiseau de proie; 
ses jambes sont longues comme des pattes de ci- 



19» MEMOIRES 

gogne^ son corps, gros et ramassé; enfin la taille 
fort mal prise, gauche et guindée; cependant 
elle plaît. Elle aurait plus d'esprit si elle voulait 
prendre la peine d'en avoir; mais elle s'ennuie 
de tout, même de sa personne; de chant, de 
danse, d'étude, elle n'en veut pas pour rien, et 
je ne sais que l'amour qui la puisse tirer de cette 
apathie, plus grande encore que je ne dis. 

Elle menait avec Richelieu une affaire galante 
qui était connue à la ville et publique à la cour. 
Le Régent débonnaire ^ comme dit la chanson, 
avait tout fait contre une passion qui le chagri- 
nait. Ni le prétendu mariage de Richelieu avec 
M"' de Ctarolais, ni son séjour à la Bastille, ni 
son exil, ne purent refroidir la tendresse que lui 
portait M"* de Valois ; les prières, les ordres de 
son père n'eurent pas ce pouvoir que l'absence 
n'avait pas sur son cœur. Son Altesse ne se dé- 
couragea pas non plus à cause des mauvais bruits 
que les du Maine semaient dans toutes les oreil- 
les. Depuis la mort de sa chère Berri, il versait 
des larmes amères dans le sein de sa fille ca- 
dette, et ne cessait pas plus ses voyages de Chelles, 
que sçs entrevues avec M"* de Valois, qui, eu 



ï 



DU CARDINAL DUBOIS. 199 

cachette, avait encore des rendez-vous avec Ri- 
chelieu. Tant qu'il resta à Gonflans^ chez le car- 
dinal de Noailles^ qui faisait presque Toffice d'en- 
tremetteur^ ce galanti^sime duc s'échappait toutes 
les nuits et les donnait à ses maîtresses. On le rc- 
légua bientôt à Saint*Germâin-en-Laje; comme 
il était mieux gardé, M"' de Valois inventait des 
ruses pour le voir, et le voyait toujours plus 
amoureux. Le duc d'Orléans ne fut pas le der- 
nier informé de ce manège^ et je présume qu'il 
se repentit de n'avoir pas fait trancher une des 
quatre têtes de Richelieu. La petite Valois n'était 
pas nonchalante à demander la grâce entière de 
son amant, qu'elle ne voulait pas croire infidèle. 
Le bon père, assez mal habitué à la contrarier, 
se contraria lui-même en rappelant le duc de 
Conflans^ comme je le surnommai depuis son 
exil. Mais il se fit malade des ennuis qu il eut 
de sa clémence. Je n'ai pas la hardiesse qu'il 
faut pour dire ce qui arriva dans la chambre de 
M"* de Valois, où entra Madame sans être atten- 
due : ce n'est pas Richelieu qu'elle y vit. Mais, au 
lieu de se mettre dans une colère allemande, elle 
étouffa d^rire çt dit à sa petite-Glle: « Ma mie,. 



aoo MÉMOIRES 

c'est le temps de vous marier, et vite ; je prendrai 
le premier prince venu, à moins qu'il ne soit cul- 
de-jatte comme Scarron : Dieu ait son âme! » 
J'ai raconte la mort de la Maintenon (i), mais 
j'ai oublie de dire que cette mort avait réjoui 
Madame sans apaiser sa haine; elle en parlait 
toujours avec le même acharnement ; et, sans elle 
et M™* du Maine, personne n'aurait songea Ver- 
sailles si la veuve de 3carron était ou n'était plus 
à Saint-Cyr. C'est là seulement que sa perte en 
fut une. 

Madame mit en jeu ses immenses correspon- 
dances, et, si elle l'avait osé, elle eût payé des 
crieurs publics pour apprendre à l'Europe que 
M"* de Valois était bonne à marier. Mais à défaut 
de cet expédient, elle envoya en Italie un ou 
deux portraits de sa petite-fille, flattée par le 
peintre comme par les courtisans. Pendant que 
les portraits allaient frapper à la porte de toutes 
les cours. M"* de Valois se désespérait, Richelieu 

(i) Ce passage manque dans le manuscrit » que nous im- 
primons avec le moins de retrancheraens possibles. M"* de 
Maintenon était morte le i5 avril 1719. 

(Noie de l'Editeur.) 



DU CARDINAL DUBOIS. aoi 

se désespc rait, et plus que tous, lé duc d'Orléans. 
On ne voj^ail que des yeux ronges; en vérité le 
père paraissait plus inconsolable que l'amant, 
et cela dura jusqu'à l'arrivée du courrier qui 
demandait la main de Valois au nom du prince 
de Modèue , amoureux du portrait à défaut de 
Toriginai. Madame tança vivement Son Altesse, 
à cause du pauvre exemple de sa résignation. Le 
Prince comprit qu'il avait plus d'un tort, et es- 
saya ses yeux , mordant ses lèvres, et retournant 
à 'Ghelles pour prendre son mal en patience. 
Richelieu , qui avait eu l'ambition d'épouser 
M*'' de Valois, y renonça sans se faire grande 
violence j car il est plein de légèreté comme une 
buWe de savon. M"' de Valois continuait ses 
correspondances avec son amant, qui fat le pre- 
mier à les interrompre. Leurs amours duraient 
malgré ious, et les nuits ne se passaient pas à 
pleurer, comme le disait Madame, d'après l'air 
dolent et la figure pâle de la future. 

La Grande Duchesse de Florence avait 
laissé là son mari et son duché pour revenir en 
France retrouver un drôle qu'elle aimait; c'é- 
lait, m'a-t-on dit, un sacristain. Elle préférait 



202 MÉMOIRES 

son sacristain et une médiocre pension , que ne 
lui payait pas son Grand Duc, à toute l'Italie, y 
compris le saint Siège. Que lui avait donc fait 
l'Italie? Elle la méprisait si profondément, quo 
Madame empêcha qu'elle vît M"" de Valois 
avant son départ. La GrandeDuchesse en fut bien 
aise, car, disait-elle, « si la nouvelle princesse de 
Modène fait une sottise, ce dont je la crois bien 
capable, on ne manquera pas de l'attribuer à mes 
conseils, et sa tante, la Grande Duchesse, devien- 
dra responsable de sa conduite. J'aime mieux ne 
la pas voir,' je suis trop franche pour l'engager 
à s'italianiser; qu'elle fasse un enfant ou deux, 
et on ne l'empêchera pas de revenir ensuite à 
Paris. » 

La cérémonie des fiançailles et de la signature 
du contrât eut lieu chez le Roi au n;iois de fé- 
vrier (i); Valois devait se mettre en route deux 
jours après. Ces fiançailles eurent Tair d'un en- 
terrement. Le présent du prince de Modène n'é- 
tait pas mesquin cependant pour un petit prince-* 
teau comme il Tétait; le plus beau de l'affaire n» 

(0 En 1^20. (Note de l* Éditeur.) 



DU CARDINAL DUBOIS, ao3 

fut pas son portrait^ qui ne s'embellissait pas d'une 
mouture en diamans ; ce qui fit dire à Richelieu 
que c'était sans doute l'enseigne du joaillier. Ce 
bon mot n'égaya pas M"* deValois,qui n'avait pas 
d'autre nourriture que ses larmes depuis trois 
jours. Il lui échappa de s'écrier : « Les Valois ne 
sont pas heureux 1 l^Italie leur a fait toujours du 
mal ! (f ) » Elle signa le plus tard qu'elle put, et 
jeta la plume sur son nom, de sorte qu'elle fit 
un pâté d'encre. « Ce n'est rien, reprit-elle en 
riant, ma signature porte mon deuil. 

— Que portera son mari? » demandai-je à Gué- 
mené, l'ami de Richelieu. 

On aurait dit la fiancée d'un mort. 

Le chevalier d'Orléans la devait conduire en 
Italie , et faire honneur à son titre de général des 
galères; mais sa sœur avait juré Dieu et Riche- 
lieu qu'elle ne voyagerait pas encore. Elle alla 
faire ses adieux à l'abbesse de Chelles , qui avait 
eu la rougeole, la prit, et pensa s'en aller à 
Saint-Denis, au lieu de partir pour Modène. 

(i) Elle entendait sans doute parler de Henri II et de 
SCS trois (ils, victi mes de leur mère Catherine de Mcdicis. 

{Note de l'Editeur.) 



ao4 MflMOlRES 

Denx lettres de Richelieu lui lurent meilleurs 
remèdes que les ordonnances d'Hippocrate. Une 
troisième lettre tomba dans les mains de Madame, 
qui s'indigna jusqu'à faire craindre une attaque 
d'apoplexie. « C'était bon, disait-elle en apostro- 
phant ses portraits de famille, c'était bon quand 
ma petite-fille jouait encore à la poupée^ mais 
à présent elle est princesse de Modène, et le 
Richelieu en ferait tout au plus une Valois, si le 
mariage manquait par sa faute. Mais par les onze 
mille vierges de Cologne, qu'il s'y hasarde! m 
Elle écrivit au duc de ne pas approcher des 
lieux où serait sa petite-fille, s'il ne voulait pas 
être traqué comme un loup. 

La fiancée, à peine convalescente, reprit ses 
couleurs et sa gaité, puis se mit en route sous la 
conduite de son frère naturel. Au départ, on 
pleura, on s'embrassa, on se souhaita bon jour 
et bon an. Le Régent accompagna sa dernière 
fille jusqu'à Longjumeau, et il l'eût suivie jusqu'à 
sa destination, si Madame n'avait envoyé à sa 
poursuite. La séparation ne fut douloureuse que 
de sa part. J'ai toujours cru que Richelieu, dé- 
i;nisé, s'était *;lissé dans la suite de la princesse^ 



DU CARDINAL DUBOIS. 20'S 

et Tair dont il s'ei^ dëfendil, quand je lui décla- 
rai mes soupçons^ ne servit qu'à les confirmer. 
La preuve la plus forte à mon sens, c'est que ce 
voyage ne se fût pas tant prolongé si lui n'en eut 
pas été. Je ne puis expliquer autrement son ab-* 
sence de Paris à cette époque. Les Italiens doi- 
vent être jaloux comme des Italiens. Pendant que 
l'on attendait des nouvelles de Modène, il arriva 
une lettre piteuse de l'époux, demandant sa femme 
aux échos d'alentour, et fort en peine de la voir en 
ses petits Etats. C'est ainsi que l'on découvrit le 
voyage de la princesse, qui, selon le mot de la 
Grande Duchesse de Florence, voulait tout voir, 
excepté son mari ; elle avait écrit à son père y 
qui ne s'en était pas vanté, qu'elle allait visiter 
toute la Provence jusqu'à* la moindre bicoque. 
Le duc d'Orléans eut aussi l'idée que Richelieu 
la pouvait mener si loin. 

« L'homme aux quatre têtes, dit-il, est aussi 
étourdi qu'un autre qui n'en aurait pas une. 

— Le duc de Conflans, Monseigneur, fait pé- 
nitence en quelque coin. 

— Justement, il doit être à cette heure en pè- 
lerinage à la Sainte- Baume. » 



ao6 MÉMOIRES 

Cependant Son Altesse écrivit en père cour-- 
roiicé à sa fille de se liâter de rejoindre son 
mari qui l'attendait incognito à Gènes. Richelieu 
reparut tout-à-coup au Palais-Royal. 

« D'où venez-vous. Monsieur? lui demanda le 
Régent. 

— Pas de la Bastille , je vous jure. Monsei- 
gneur. » 

Comme son arrivée à Paris annonçait celle de 
la princesse à Modène^ on ne chercha point à 
découvrir la trace de ses pas. 

Avant que Ton reçut des nouvelles de la ma- 
riée, la Grande Duchesse de Toscane , qui avait 
des mots admirables, prophétisa en ces termes: 
(( Du temps de la régence , non pas la nôtre, mais 
celle de la reine mère," lorsque l'on mit à la Bas- 
tille le prince de Condé et son frère le prince de 
Conti, celui-ci demanda dans sa prison ï Imita' 
tion de Jésus-Christ; le prince de Condé, riant 
de cette dévotion, demanda V imitation du duc 
de Beauforty qui venait de sortir de la Bastille; 
quant à notre princesse de Modène, lorsqu'elle 
sera bien repue de l'Italie, elle demandera l'/zw/- 
tation de la Grande Duchesse, pour revenir en 



DU CA&DINAI, DUBOIS. ÎI07 

France. » En eflet^ elle écrivit à tout le monde 
des volumes, à l'exemple de sa grand'mère, et 
tojite la cour fut remplie de ses plaintes; ses let- 
tres avaient pour refrein : « Je m'ennuie! » Son 
Altesse m'a montre les détails de la nuit de ses 
noces ; c'était à en mourir de rire : Grécourt en 
ferait une bonne histoire. Le lendemain le prince 
était plus ravi que s'il avait eu sujet de l'être. 
« Fi donc! lui dit-elle, seriez-vous assez mal 
appris d'aimer votre femme comme un bourgeois 
de la Cité ? A Paris , vous vous feriez moquer de 
vous. 

— Pourquoi alors se marie-t-on? demanda le 
pauvre mari. 

— Pour faire des enfans quand on peut. » 
Toutefois il vint à bout de l'apprivoiser, et elle 
marquait dans sa troisième lettre que son prince 
avait figure humaine, et qu'ils feraient bon mé- 
nage. Son Altesse eut peur d'une, imprudence de 
Richelieu, et voulut lui enlever lettres et por- 
traits de M"* de Valois; mais Richelieu jura si 
haut qu'il avait rendu les unes et les autres, qu'on 
fit semblant de le croire; non pas moi, car je le 
connais trop, pour penser qu'il se soit dessaisi de 



'io8 MÉMOIRES 

sa géoéalojjie galante, comme il l'appelle: ce sont 
pour lui des drapeaux couquis sur l'ennemi, 

Richelieu publia une aventure qui eut sufli 
pour me persuader qii'il était du voyage de la 
fiancée; il lui échappa même de se mettre à la 
place du narrateur. Salvatlco, l'envoyé du prince 
de Modène, était un fou burlesque dans toute sa 
personne. Le choix de ce favori ne faisait pas 
réloge de son maître : il avait une figure longue 
d'un pied et comme perchée sur un cou de grue;, 
il ne marchait pas et sautillait; il saluait en cour- 
bettes^ et parlait du ventre un assez méchant 
français^ plus gascon qu'italien. Il fut présenté 
à M"' de Valois un matin qu'elle était étendue 
sur un canapé^ la jambe pendante et à demi 
nue : cette jambe l'avait occupé jusqu'au lende- 
main matin, et il en devint amoureux. Le prince 
de Modène s'enflammait à la lecture des letties 
de son envoyé. Sa lancée le laissa soupirer tant 
que bon lui sembla, et Madame, qui remarqua 
comme tout le monde la situation du cœur de SaU 
vatico, lui en sut grc, et pria sa petite-fille de le 
ménager, parce qu'il pouvait rapporter au prince 
comment était fame'e M"* de Valois. Celle-ci no so 



DU CARDINAL DUBOIS. 209 

gêna pas devant lui, et H eut bouche close ^ au 
contraire, il renchérissait de louanges à mesure 
qu'il apprenait- quelque chose de nouveau sur 
son compte. Salvatico était sa deuxième ombre; 
il l'escortait jusqu'à sa (Chambre à coucher, et il 
passa une nuit à la porte. Chacun s'amusait de ce 
pauvre niais; les dames lui faisaient des déclara- 
tions qu'il prenait pour argent comptant, et qu'il 
repoussait avec horreur. Je le tins deux jours ca- 
ché dans son appartement^ parce que je lui avais 
fait dire qu'il se mît sur ses gardes, car M"** de 
Polignac le voulait faire enlever. Il s'en plaignit 
au Régent, qui lui promit un sauf-conduit. En- 
fin, M"' de Valois n'était pas à plus de dix lieues 
de Paris, qu'il entama la déclaration, en présence 
d'une dame d'atour, que Richelieu ne m'a pas 
nommée, et qui pourrait bien être lui-même. 
« Ahî ah! Madame, dit-il. 

— Qu'est-ce ? lui demanda la princesse. 

— Ah ! ah ! ah ! ma chère dame. 

— Où voulez-vous en venir avec tous ces ah! 

ah ! » 

La dame d'atour lui dit en bon français: « Drôle! 
vous mériteriez que je vous coupasse les deux 
IV. 14 



!kio MÉMOIRES 

oreilles ! a La princesse , pour unique ven- 
geance y se moqua de lui ^ et y sous prétexte d'un 
rendez- vous, le tint éveillé et sur pied toute 
la nuit. On lui rendit une jolie litanie de ah! 
ahl..... 

Je sors de chez Son Altesse royale^ que j'ai 
trouvée en compagnie de trois nouvelles figures 
de femmes^ l'une blonde, l'autre noire, et la troi- 
sième rousse. J'ai fait réflexion que si je ne me 
pressais d'écrire la liste des maîtresses du Régent, 
j'en oublierais plus de la moitié. Elles sont déjà 
aussi nombreuses que toutes les jeunes dames de 
la cour, qui ne sont tigresses avec personne, et 
surtout avec le Régent. Ce n'est pas qu'il soit di- 
gne, par ses avantages personnels, d'être adonisé 
à quarante-huit ans : Adieu paniers ! vendanges 
sont faites ! il n'est plus même l'ombre de ce 
qu'il était sous le nom et les habits de M. Lu- 
cas ! Que les temps sont changés ! 

M"* de Parabère^ que le Régent aime encore par 
boutades, après huit ans, non de constance, mais 
d'habitude, m'avait été d'un grand secours pour 
me débarrasser de M"* de Sery, qui était devenue 
paon et pie-grièche en même temps que d'Ar- 






DU CARDINAL DUBOIS. 211 

genton. Elle lisait des romans jour et nuit^ et 
voulait en faire dans le genre des bergers de FAs- 
trée; elle se couchait sur un canapé peint en ga-^ 
zon^ et dans une chambre représentant des arbres 
et des bergeries j puis quand le Régent arrivait^ 
elle lui disait doucement des vers empruntés aux 
églogues de Fontenelle, parlait àe tendres flam-^ 
mes^ de sensible cœur^ et renouvelait toute la 
quinauderie des opéras. Son Altesse royale se 
dégoûta de ce régime de paroles galantes j il n'é- 
tait pas élevé à se mettre aux pieds d'une femme^ 
et à roucouler l'amour en tourtereau. Il renvoya, 
comme je l'ai dit, sa bergère comtesse > et se 
donna en partie à la Parabère : je n'en sais pas 
une qui l'ait eu entièrement. 

Avant de le connaître ^ M"** de Parabère était 
vertueuse ou passait pour telle j elle n'avait pas 
profité à l'école de sa mère, M™ .de La Vieuville, 
dame d'atour chez la duchesse de Berri j et quand 
elle épousa M. de Parabère , elle croyait, dit-on, 
que les enfans se faisaient par l'oreille. Son mari 
était insouciant pour tout ce qui ne tenait pas à 
l'ivrognerie ou à la gourmandise , mais crédule 
comme un badaud de Paris, S| femme se laissa 

x4. 




2i;> MÉMOIRES 

aller à l'exemple : aux soupers du Luxembourg, 
on la nommait le tonneau^ parce que le verre en 
main elle deCait les plus insatiables buveurs; 
mais elle ne gardait pas long-temps sa raison^ et 
ne la retrouvait que long-temps après. J'ai dit 
que le Régent lui apprit à joindre à l'amour du 
vin un autre amour. 

Peu de temps avant la régence, il donna un 
grand gala de nuit , auquel assistait Parabére et 
sa femme. Celle-ci, pendant le repas, enivra le 
duc d'Orléans avec se^ regards, et sans préjudice 
du vin qu'il buvait pour se donner du cœur au 
ventre. Il se sentit en belle humeur de commen- 
cer la danse y tous les convives, hommes et fem- 
mes, avaient la tête pleine des fumées de la table; 
j'étais le seul Caton capable de lire sans lunettes. 
Le Parabére ne voyait ni n'entendait ; M™" de Pa- 
rabére étant placée à côté du Prince , le moment 
était favorable. 

« Dubois, me dit Son Altesse, fait porter Pa- 
rabére dans un lit. 

— Lequel ? 

— Pas celui de ma femme, maudit question- 
neur. 



DU CARDmAL DUBOIS. ai3 

— Mais, Monseigneur, ce pauvre homme boi- 
rait encore cinq ou six bouteilles. 

— Non, j'ai intérêt de soigner sa chère santé; 
emmène-le, et qu'il se couche, m 

J'allai me placer auprès de Parabèj^e, et je 
m'écriai : u Ah ! mon Dieu ! comme vous êtes 
pâle! seriez -vous malade? 

— Moi ! 

— A moins que ce ne soit moi qui aie la vue 
trouble. 

— En vérité, dirent les autres, Parabère se 
trouve mal. 

— En effet , interrompit M™ de Parabère , 
mon pauvre mari ne va pas bien. 

— Son pouls est horriblement agité^ajoutai-je. 
•— « Il faut le transporter dans une chambre et 

le coucher, continua du même ton le duc d'Or- 
léans. 

— Il s'évanouit, » m'écriai- je j et faisant signe 
aux valets, je l'emportai avec eux dans le lit du 
Prince, qui nous avait suivi, ainsi que cette bonne 
jyjme jg Parabère, jouant l'inquiète. L'ivrogne 
ouvrait des yeux clairs comme des basilics , et se 
laissait faire; je le déshabillai et le couchai. Je ne 



ai4 MÉMOIRES 

sais quand sa femme vint le rejoindre ^ mais le len- 
demain il la trouva conjugalement à son côté^ad- 
in^rant l'hospitalité du duc d'Orléans^ et comme 
le bien vient en dormant, la Parabère avait de 
plus que la veille un gros diamant de trois mille 
louis et quelque chose de plus. Le diamant était 
un présent destiné à M"' d'Orléans, qui ne par- 
donna pas ce larcin au petit corbeau noir de'son 
mari; c'était le nom qu'il avait donné à M"" de 
Parabère. Cette d^me chercha quelque invention 
pour justiGer l'origine du diamant; elle s'en alla 
faire patte de velours auprès de son époux, qui 
'la'était plus ivre qu'à demi; elle lui demanda adroi- 
tement quelques louis pour acheter des bijoux 
qu'on lui offrait à si bas prix, que cette bonne 
occasion ne se retrouverait jamais. Parabère , 
généreux comme un ivrogne, mit sa bourse à sec 
jpour contenter sa femme. La dame n'eut pas plu- 
tôt la somme, qu'elle étala son diamant dans les 
sociétés du Palais-Royal. M"' d'Orléans en eut 
un serrement de cœur lorsqu'elle aperçut celte 
bague au doigt de M°* Parabère. 

«Voilà une pierrerie admirable ! lui dit-elle, 
croyant l'embarrasser j d'où l'avez -vous ? 



DU CARDINAL DUBOIS. ai 5 

— C'est mon mari qui me l'a donnée, reprit 
cèchement la Parabère. 

— 11 vous fait des prësens de prince, continua 
SUT le même ton la Duchesse. 

— ^ Oh! Madame, répliqua Parabère, cela nous 
a coûté fort peu de chose. 

— Je m'en doute bien, madame, interrompit 
M"- d'Orléans. 

— Cent ou deux cents louis envirop, dit naï- 
vement le mari. 

— Vous ne nous dites pas tout, s'écria la prin- 
cesse ; ce diamant vaut au moins trois mille louis. 

— Madame, répondit Parabère en se tournant 
vers sa femme, j'avais raison de vous soutenir 
que vous aviez fait un bon marché. » 

Les rieurs eurent beau jeu, et les moins pers- 
picaces devinèrent ce que M"' de Parabère avait 
payé sa bague. 

Cette dame commence à vieillir, elle n'est 
pourtant pas vieille; mais depuis sa première 
couche, elle s'est fanée de jour en jour: on ne 
fait pas impunément ce qu'elle a fait. Son mari 
est mort d'indigestion : elle a pu dès lors accep- 
ter des diamans sans sauver les apparences. Eilç 



2i6 MÉMOIRES 

ne quittait pas la duchesse de Berri^ qui la trai- 
tait en sœur. Elle ne s'est pas contentée du Ré- 
genty qui ne se contentait pas d'elle ; le vert Noce 
était le plus assidu de ses galans. Il ne tint pas 
à elle qu'il ne fût pas exilé. Pour obtenir sa grâce, 
elle entra de force dans le lit du Prince; mais 
elle était assez ambitieuse et avide pour que mes 
menaces la fissent changer de gamme. Je lui dis 
bien net que si elle était curieuse de rejoindre 
Noce, je m'empresserais de lui procurer ce petit 
plaisir : elle resta, et se tut. Elle n'était cruelle 
qu'avec ceux qui ne lui demandaient rien. J'ai 
suivi avec elle la parole de TEvangile : Petite 
et àccipietis (i). J'ai reçu même les intérêts du 
principal, car, en présence du Régent, elle m'osa 
donner im soufflet. J'étais alors archevêque de 
Cambrai. 

« Madame, lui dis-je en colère, je croyais que 
chez nous [es archevêques confirmaient. 

— Tu nés pas archevêque. 
^ — Que suis-je donc, ma mie ? 

(i) « Demandez et vous recevrez, a 

( Note de r Editeur, ) 



DU CARDINAL DUBOIS. 417 

— On t'appelle Dubois à la halle aux poissons;^ 
ici on te donne ton véritable nom. » 

La querelle s'échauffait; je tremblais pour mes 
yeux, car c'est là que visent les femmes qui ont 
des ongles. Le Régent nous mit d'accord. L'hono- 
rable dame n'était pas exempte du reproche qu'on 
me faisait. Une embrassade signa notre réconci- 
liation , parce qu'il est dit quelque part : Tout 
royaume divisé périra. 

Parabère était brune, et même bronzée comme 
une Espagnole; ses cheveux, d'un noir de jais, 
tombaient à flots jusqu'à s^^ jarretières; elle les 
élevait en pyramides lisses et luisantes. Elle est 
petite et svelte , avec de la grâce même dans ses 
mouvemens les plus brusques. Ses yeux ont en- 
core un feu qui donne la vie, comme les rayons 
du soleil dérobés par Prométhée. Ce sont d'ado- 
rables yeux , grands et bien fendus , avec des 
cils d'une rare longueur, et des sourcils parfai- 
tement dessinés. Son nez séduisait avant qu'elle 
l'eût déformé à force de le barbouiller de ta- 
bac; sa bouche, ornée de dents de perle, s'est 
gâtée, et ses lèvres ont pris une teinte violette. 
L'esprit qu'elle a ne la tuera pas. 



a 1 8 MÉMOIRES 

^ Son Altesse royale s'en accommodait fort bien , 
« parce que, dit-il, je n'aime pas ces grandes lan^ 
gués de femmes qui parlent comme on écrit. Pa- 
rabère me plaît presque dans son silence, parce 
qu'elle n'a rien à dire. » Cependant, soit qu'on 
la soufflât quelquefois, soit qu'elle rencontrât de 
l'esprit par boutades, je sais d'excellens traits 
qu'on lui attribue. 

« Le Régent, dit-elle dans un souper, est un 
abrégé du roi David et du roi Salomon : il joue 
de tous les instrumens; il danse, non pas devant 
l'arcbe, mais partout j il boit, mange, se diver- 
tit, et ne songe pas au lendemain. J'ajouterai 
qu'il n'a pas sept cents concubines comme Sa* 
lomon. 

— A quoi bon ramasser des trésors pour n'y 
pas toucher? reprit le Prince ; j'en aurais plus de 
sept cents, si j'avais de quoi les occuper. Eu re- 
vanche je n'ai pas de Bethsabée, comme David. 

-^Si fait, interrompit Richelieu^ vous oublier, 
Monseigneur, que si je ne suis pas mort comme 
Urie, ce n'est pas votre faute! » 

La plaisanterie était un peu vive, et si parmi 
les convives femelles Richelieu n'avait pas eu plus 



DU CARDINAL DUBOIS. a 19 

de trois maîtresses, il aurait payé cher une com- 
paraison qui n'était pas raison* 

Je ne m'arrête pas à M^^^'de Nesle, Polignac, 
Guébriant, et tant d'autres qui n'ont pas payé 
tribut au Régent seulj cela vint au point qu'on 
aurait pu chercher un homme au Palais-Royal, 
comme Diogène dans les rues d'Athènes. La chose 
plaisante, Ji mon gré, c'est que Richelieu faisait 
toujours l'avant-garde dans les amours du Prince, 
qomme s'il allait reconnaître le terrain. Aussi, à 
chaque nouvelle passade de Son Altesse, il di- 
sait : « Voilà un, ou deux, ou trois ans que j'étais 
aussi heureux que le Régent! C'est moi qui ai 
mangé le b!é en herbe I » 

M"' de Sabran ne succéda pas à M""' de Para- 
bère Vinévitable\ mais rivalisa quelques mois 
avec elle dans les bonnes grâces du duc d'Or- 
léans, qui avait toujours l'une à sa droite, et l'autre 
à sa gauche. M"*"* de Sabran disait être originaire 
de Provence ^ mais je crois qu'elle venait plutôt 
en droite ligne de chez laFillon. Son mari était 
un homme à mener par le nez et par les oreilles, 
qu'il avait d'une grandeur arcadique; du reste, 
J)ôn gentilhomme. « Eh ! Messieurs, disait le Ré-;' 



a2o MÉMOIRES 

gent^ riiouneur n'est pas où il plaît aux femmes 
de le placer ! » Cependant^ comme Sabran^ résolu 
à voir sa femme maîtresse de quelqu'un , a pré- 
féré que ce fût d'un prince du sang, il mérite plus 
de reproches que sa femme, si toutefois il en 
mérite, ce qui est paradoxal. M™ de Sabran est 
une sorte de bonne fille, sans autre mérite que sa 
grande beauté^ sans autre vertu que son incon- 
stance', sans autre talent que celui de plaire à qui 
la voit. L'air efFronté,les yeux hardis; c'estlà ce qni 
avait tourné la tête de Son Altesse; elle ne parle 
pas, mais elle sème des paroles, avec un joli accent 
gascon qui me rappelle mes anciennes connais- 
sances de Bordeaux. La ressemblance est parfaite 
du côté des expressions, qu'on est tout étonné d'en- 
tendre sortir d'une bouche de cerise. Jurer serait 
peu de chose : cela même ne sied pas mal à une 
petite femelle de vif argent; mais elle a Je langage 
des mauvais lieux, des mots sales, que j'ai eu la 
Ëiiblesse d'aimer, et qui faisaient pâmer de rire 
M"* de Berri. Le Régent prenait plaisir à lui ré- 
pondre sur le même ton, et ce qui se disait des 
deux partis ferait rougir le papier. Allons , Du- 
bois, mon cher cardinal, tu es devenu presfjije^ 



DU CARDINAX DUBOIS. 2ai 

un hoDDéle homme, car Diogène a dit que la 
rougeur était la couleur de la vertu ; témoin les 
chapeaux de cardinal. » 

Je me suis gardé d'avoir la moindre relation 
avec M"" de Sahran, qui m'aurait traité, selon 
son expression > comme un valet ou comme un 
prince du sang; elle prétendait que ces deux 
extrêmes étaient formés de la même boue. Elle 
ne négligeait pourtant rien pour obtenir des pré- 
sens d'argent et de bijoux. C'est ainsi qu'avec une 
hardiesse au-delà de toute idée, elle fît nommer 
chambellan son très-honoré mari. La scène fut 
burlesque et à la Calot. Le Régent, qui avait 
passé la nuit avec la danseuse La Souris, avait 
barricadé sa porte; car je ne sais si j'ai consigné 
dans ces Mémoires la crainte qu'il avait de se voir 
dérangé quand il était en tête à tête avec ses 
amours. Il m'avait tant répété, pour répondre à 
mes reproches sur sa prodigalité, que dans cer- 
tains momens on obtiendrait tout de lui, même 
l'impossible , que j'en ai fait l'épreuve pour me 
faire mitrer archevêque de Cambrai. Sabran con- 
naissait sans doute le faible de Son Altesse royale, 
car #e grand matin elle vint heurter à la porte 



224 MÉMOIRES 

traité de paix avec ce chien de race, quand le so- 
leil se leva bien avant eux. 

Le duc d'Orléans, fidèle à mes principes;^ fai- 
sait grand cas des danseuses de l'Opéra^ qui lui 
auraient vendu père et mère. Son Altesse allait 
peu dans les coulisses, parce que toutes s'autori- 
saient de l'appeler Philippe. Un importun vou- 
lut leur donner des conseils de politesse, et s'at- 
tira cette réponse : 

« Vraiment! ^ewt-onixommev Monseigneur un 
homme que l'on a vu à ses pieds ! 

— Ces diablesses de danseuses, m'écriai-je, ne 
songent qu'à leurs pieds ! » Parmi les mille et une 
déesses que le Prince traita comme des mortelles, 
je n'ai pris garde qu'à La Souris et à Emilie. 
Fixer les époques de toutes ces galanteries, ce se- 
rait affaire de chronologiste : j'en parlerai à l'au- 
teur de la Méthode pour étudier F histoire, ce 
drôle de Lenglet- Dufresnoy, agent de la du- 
chesse du Maine , fripon , menteur, qui m'a vole' 
mon argent dans la conspiration Cellamare, sous 
prétexte de révélations, qu'il ne m'a point faites. 
Je le ferai claquemurer à la Bastille. Ce miséra- 
ble abbé a tout ce qui manque à de grands sel- 



DU CARDINAL DUBOIS. aaS 

gneurs, de l'instruction et de l'esprit, il ne sera 
jamais qu'abbé et pamphlétaire. 

La Souris ne portait ce nom qu'à cause de sa 
gentillesse et de sa légèreté; du reste, elle avait 
en horreur rats et souris , au point de faire une 
fausse-couche , parce que son homonyme vînt se 
jeter dans ses jambes. C'est une merveilleuse 
danseuse, fort aimée du parterre , parce qu'en 
gambadant elle laisse voltiger sa robe au vent. 
Elle a de la grâce jusque dans le bout des doigts, 
et quand elle danse le menuet on ferait vingt 
lieues pour la voir. De figure, ce n'est pas une 
merveille, il s'en faut du tout; mais il y a dans 
ses petits yeux , sa petite bouche , comme dans 
ses petites mains et ses petits pieds quelque chose 
de bon augure, qui n'a pas trompé le Régent. Il 
Tenleva à deux ou trois enrichis de la banque 
de Lawr, et lui fit un pont d'or pour la retirer 
dans la maison que Thevenart de l'Opéra avait à 
Auteuil. Thevenart puisait à la source dans les 
faveurs de la déesse, qui se serait laissé séduire par 
un Satyre, pour n'en pas perdre l'habitude. La 
Souris afficha un luxe si insolent, des équipages, 
des laquais et des armoiries, que vingt maîtresses 



226 MÉMOIRES 

négligées chargèrent Richelieu de leur vengeance. 
Celui-ci choisit le moment d'un bal donné par 
Thevenart aux dépens du duc d'Orléans. La Sou- 
ris se rengorgeait de plaisir de voir tant d'habits 
brodés prosternés en révérences devant ellej les 
illuminations transformaient la petite maison en 
palais enchanté y et le. feu de l'artifice ressemblait 
à de la féerie. Richelieu , qui pouvait dire, A bon 
chat bon rat^ attira La Souris dans un bosquet; 
il se jeta à ses pieds, lui fît une déclaration, pour 
laisser le temps à ses gens d'ouvrir une petite 
porte où l'attendait un phaéton. La Souris, ne 
sachant ce qu'on voulait d'elle , attendit qu'elle 
se vit emportée par le char léger , pour se dé- 
battre et crier au ravisseur. «La campagne était 
déserte, et le bois de Boulogne trouva la nymphe 
de meilleur accommodement Elle se laissa faire 
quand il ne fut plus de remède aux témérités du 
Duc, qui couronna l'œuvre en amenant sa oon» 
quête en son hôtel , où elle passa la nuit à se mo* 
quer d'une altesse royale. La fête d'Âuteuil fut 
désagréablement interrompue; le Prince avait 
pris son parti en philosophe : « Ils ont tort , me 
dit-il , de croire que celte fille épuisait ma santé; 



DU CARDINAL DUBOIS. 227 

ma bourse, peut-être; mais je ne veux plus de 
gibier d'Opëra. » Deux jours après, l'amour était 
au vif entre lui et Emilie , autre danseuse , vo- 
luptueuse comme une Gircassienne du sérail de 
Gonstantinople. Richelieu ne se cacha pas de son 
enlèvement; le Régent ne lui en témoigna pas de 
colère. On a pensé que M** de Valois avait ex- 
cusé l'impudence de son Duc; mais sans chercher 
si loin ce qui est si près, j'imagine que le duc 
d'Orléans était las de La Souris, mais non pas au- 
tant qu'elle de lui. 

A La Souris succéda Emilie, la statue grecque 
dé l'Opéra , comme l'appelait Richelieu, qui n'a- 
vait pu en tirer !a moindre flamme. Cependant le 
Régent, si refroidi qu'il fût, se trouva bien de 
cette nouvelle maîtresse, qui parlait peu, écou- 
tait tant qu'on voulait, tendait toujours la main, 
et n'ajirait de volonté que celle des autres. Emilie 
était grande, une vraie Minerve d'Opéra, sans 
un défaut apparent, et avec une peau de marbre 
blanc; elle ne savait ce que c'est que la jalousie, et 
le Prince eût couché avec l'univers entier, qu'elle 
lui aurait dit : A votre aise, ne vous gênez pas, 
j'attendrai. Elle ne demandait pas, mais recevait 

i5.' 



..'■'* 



aaS MÉMOIRES 

tout; elle avait plus de lecture que les femmes 
de son état, et citait les histoires de Rome et 
de France. Richelieu l'avait aimée ^ le duc de 
Melun l'avait aimée ^ Firmacon l'aimait avec fu- 
reur, avec folie j c'est elle qui lui donnait de quoi 
soutenir le train de prince qu'il menait, lors 
même qu'il était page; mais Firmacon étant à 
l'armée d'Espagne, le Régent ne fut pas inquiété 
dans ses amours. 

Son Altesse royale avait une estime singulière 
pour Emilie, qui lui donnait des conseils comme 
un général d'armée; la bonne fille citait Alci- 
biade et Henri IV, le roi David et Caton l'Ancien 
avec une gravité de conseiller aulique. Un matin 
je fis demander un moment d'entretien au duc 
d'Orléans, qui me l'accorda tout de suite, quoi- 
qu'il fût couché avec une dame, qui n'était pas 
M"** d'Orléans. Je m'effarouchais peu de ces sortes 
de témoins, qui se cachaient dans la ruelle pen- 
dant que je parlais bas d'affaires; mais cette fois, 
celle que j'avais à traiter était délicate et plus 
secrète que s'il se fût agi de me nommer pape. 
J'entrai cependant d'un pas majestueux dans la 
chambre où se tenaient les cours d'amour du 



DU CARDINAL DUBOIS. aag 

Régent. J'aperçus le plus «beau corps de femme 
qu'il fût possible de voir, les houris de Mahomet 
y comprises. Je fus tellement ébloui^ que je me 
cachai le visage avec les deux mains pour éviter 
les distractions : je n'étais pas encore archevêque 
de Cambrai. « Regarde tant qu'il te plaira, Du- 
bois, me dit le Prince, mais parions d'aflFaires.» 
Pendant cette allocution, Emilie, car je l'avais 
reconnue au visage, ne bougeait ni ne fermait les 
yeux j c'était un tableau digne de Carie Vanloo, 
ou plutôt de mon petit Boucher, qui fait si bien 
les nus. 

M Pardon! répondis-je, Monseigneur^ je suis 
de trop ici , et j.e me retire. 

— Je t'en défie, me cria le Prince d'une voix 
qui m'arrêta en contemplation. Emilie, retiens- 
le par le collet. 

— Je ne suis pas M"* Putiphar, reprit l'histo- 
rienne, pour arracher le manteau d'un nouveau 
Joseph. 

— Mais 1 Monseigneur, feontinuai-je, j'étais 
venu pour affaire importante. 

— Eh bien! repartit le Prince, voyons ton 
affaire importante. 






23o MÉMOIRES 

— Mais, Monseigneur^ je ne puiâ en pré- 
sence 

— Va, va toujours; notre Emilie est discrète; 
elle a de Fesprit, du jugement/et coucbe avec 
rhistoire; elle nous donnera peut-être un bon 
avis. 

— Philippe, dit-elle^ me croit donc autant 
de discrétion que le jeune Papirius au sénat de 
Borne? 

— Malpeste ! s'écria le Régent, qui croirait 
qu'il y a là dedans une érudition de bénédictin? 
Enfin, qu'est-ce qui t'amène à cette heure? 

— Monseigneur, bégayai-je, )e venais vous 
proposer.... 

— Demande-lui quoi, Emilie? 

— Vous proposer une maîtresse. 

— Bon ! ceci mérite attention. Vaut -elle 
Emilie? 

— Monseigneur, je n'ai pas été à même d!m 
juger j mais M"*" de Tencin me l'a recommandée; 
c'est un bel-esprit 

— O ciel ! les beaux esprits ne sont pas d'or- 
dinaire de beaux corps. 

— Vous changerez d'avis en faveur de M"" du 



DU CARDINAL DUBOIS. ^li 

DefFant^ qui n'a pas encore joué de rôle poli- 
tique. 

— Ah ! tu nommes cela un rôle politique. 
Qu'en pense l'Emilie? • 

— Je pense^ Monseigneur^ répondit la philo- 
sophe danseuse^ qu'il ne coûte pas beaucoup d'y 
aller voir. 

— On voit que cela ne te coûte rien ; enfin 
nous verrons. » 

J'admirai l'insouciance jouée ou réelle de cette ' 
courtisanne^ qui conseillait une autre maîtresse 
à son amant; il me semble que, sans recourir à 
Fexamen des pièces du procès, je m'en serais tenu 
à l'Emilie. 

Elle n'était pas prude, et ne se comparait 
qu'à Lais ou a Phryné ; elle aimait l'argent , et 
pour le gagner aurait vendu son âme. Dans une 
orgie, où je n'assistai pas, le Prince -dit : 

« Messieurs, savez-vous que l'Emilie est la plus 
belle femme de la cour? 

— De rOpéra, vous voulez dire? reprit Noce, 
qui soutenait la Parabére. 

— Non 3 je maintiens qu'elle n'a pas son égale, 
et vous le prouverai, quand il vous plaira. 



a 32 MÉMOIRES 

— Monseigneur, dites à ces Messieurs que je 
suis née en même temps que Vénus, de Fécume 
de la mer. 

— Passe pour l'écume , dit Noce. 

— Que ceux qui ont des yeux voient ! Emilie, 
étends ta robe, et prends garde que les billets 
ne tombent à côté ! » 

Nargue d'une fausse honte. Emilie éleva sa robe 
au niveau de sa tête, pour recevoir la pluie de pa- 
pier que le Prince y jetait, aux yeux de chacun, 
qui n en avait pas assez de deux. Emilie gagna 
plus de vingt mille livres presque sans y penser. 
L'amour du Régent pour cette fille dura pen- 
dant six mois, jusqu'à ce que Firmacon revint 
d'Espagne plus amoureux encore qu'à son dé- 
part. 11 entra dans une colère de matamore : 
M Coquine, criait - il, puique tu as partagé les 
restes de la Parabère et de la Sabran, je veux 
faire de toi une rouée ! » et il ia roua de coups 
et l'enferma dans un couvent de Gharenton, où 
il faisait le guet à la porte pour que personne 
n'approchât de sa maîtresse. « Je ne cours jamais 
après une fille, me dit le Régent ; mais à la pre- 
mière occasion j'enverrai Firmacon au couvent.» 



ou CAtlDlNAL DUBOIS. a33 

I 

Il le fit mettre à la Bastille pour avoir donné , 
dans les Tuileries^ des coups de canne à un gen- 
tilhomme qui estropiait son nom. 

Dès cette époque, après la mort de M"** de 
Berri, le Régent passait pour un monstre, un 
mangeur de chair humaine , un buveur de sang. 
Comme un cardinal ne peut courir les rues, je 
ne sais si cette horreur dure encore, mais elle 
était horriblement enracinée dans le peuple en 
1720, comme j'eus occasion d'en être témoin. 
Peu de terpps après mon élévation à l'archevêché 
de Cambrai, je fus forcé d'aller incognito dans 
le faubourg Saint-Jacques. J'étais en habit bour- 
geois, et je fus attardé jusqu'à la nuit tombante. 
£n passant auprès d'une boutique, j'entendis 
mon nom et celui du Régent prononcés au mi- 
lieu des pleurs et des grincemens de dents : c'é- 
tait une mère de famille corrigeant un petit gar- 
çon et admonestant une fille de dix-huit ans. 

«Drôle, disait-elle à son fils, si tu n'es pas 
plus sage, je te ferai croquer par le loup-garou, 
■ Croquemitaine , ou le Régent. 

— Qu'est-ce que le Régent ? demanda fenlant. 

— C'est un démon qni te mangera le cœur, 



i34 MÉMOIRES 

ni plus ni aïoins qu'une mauviette^ et t'emmè- 
nera dans l'enfer avec lui. Et toi^ coquine, di- 
sait-elle à sa fille y si tu sors encore à la brune , 
tu seras enlevée par quelque Cambrai. (Depuis 
mon sacre ^ on nommait ainsi à la halle certains 
poissons dont j'ai parlé.) 

— Bon ! ma mère^ répondait la fillette^ vous 
me faites peur de Dubois et du Régent comme 
si j'avais encore dix ans. 

— Tu verras, malheureuse , que ces diables in- 
carnés t'emporteront 1 

— Non pas en enfer sans doute ? 

— Non y mais au Luxembourg I où l'on coupe 
les femmes en morceaux j mais au Palais-Royal! 
où l'on adore Satan sous la figure d'un bouc; 
mais à Saint-Cloudl..... 

— ^Bahl ma mère, j'ai vu le Régent à l'Opéra, 
et je vous assure qu'il n'est pas si laid que mcm 
cousin, dont on veut faire mon mari. 

— Je te le répète, c'est ton destin; le duc 
d'Orléans fera de toi une fille perdue, et j'en 
mourrai de chagrin. » 

Ce dialogue me rappela la fable du loup, de 
la mère et de l'enlant, et je me hâtai de détaler 



DU CARDmAL DUBOIS. a35 

de peur d'être reconnu. On aurait crié au loup l 
Lie lendemain cependant^ ayant raconté mon 
aventure au Régent^ qui en rit à gorge déployée , 
il eut la fantaisie de voir cette délibérée fille. On 
la lui amena; elle n'était pas laide ^ et je crois 
qu'elle ne fut pas mécontente des deux jours 
qu'elle passa chez un prince da sang. 

M"* du Défiant eut de Son Altesse ce qu'elle 
souhaitait j mais je me repentis de cette négocia- 
tion. La du Défiant ne me remercia pas seulement 
de ce que j'avais fait pour elle^ quoique je fusse 
tenté de faire davantage; elle dit seulement à 
M™ de Tencin : m Ma chère , ton archevêque ne 
m'avait pas dit que j'aurais la concurrence à sou- 
tenir ;. elles sont là cinq ou six qui s'arrachent 
les morceaux du bec. » Cette dame^ qui avait 
épousé fort jeune le marquis du Défiant^ avait 
commencé fort jeune à )ouir de la vie et de sa 
beauté; cependant je n'aimais pas sa mine de 
chatte avec un nez. en trompette^ une bouche 
d'oiseau et des yeux saillans et ternes qu'on croi* 
rait de verre. Elle se dit philosophe, parce qu'elle 
ne croit pas aux femmes honnêtes, comme si c'é- 
tait un article de foi. La Fillon est de cette phi- 



a36 MÉMOIRES ' 

losophie-là. Du reste, la du DefFant met ]a pra- 
tique à côté de la théorie^ et de plus branche 
dévergondée, je n'en connais pas. Elle s'entoure 
de savans, de chansonniers^ de poètes et d'aca- 
démiciens ; elle se consacre au service de tous les 
beaux esprits. Le Régent s'en dégoûta sitôt qu'il 
en eut goûté : ne voulait-elle pas soutenir une 
thèse contre lui, pour savoir quel était le plus 
grand génie d'Arouet ou de Lamothe. Son Al- 
tesse répondit a^ rem a cette précieuse; mais il 
ne put si bien s'en dépêtrer qu'elle ne lui laissât 
une de ses élèves, M"" d'Averne, par le nom 
de laquelle il jure encore, comme on jurait au- 
trefois parle Styx. Bien entendu que, pendant 
tout ce trafic, les anciennes maîtresses conser- 
vaient beaucoup de leurs attributions; ainsi a-t-il 
fallu exiler la Parabère pour ne plus l'avoir sur 
hs bras et dans son lit malgré soi. 

M"° d'Averne, dont le règne a cessé l'an der- 
nier, était, est, et sera toujours une maîtresse 
femme; elle fait sa prude devant le monde, et la 
première fois qu'elle reçut le duc d'Orléans , elle 
lui dit en s'écartant : «Monseigneur, laissez-moi 
faire ma prière à Dieu.» M"" du DefFant, quoique 



DU CARDINAL DUBOIS. 287 

plus jeune, s'est surpassée dans cette éducation. 
Madame d'Averne, avant de la connaître, n'avait 
pas mieux respecté le chef de son mari : Riche- 
lieu, comme de coutume, avait précédé Son Al- 
tesse royale dans l'intimité de cette dame, qui avait 
l'encolure d'une reine de Saba; elle était plus 
imposante que belle; mieux faite que gracieuse; 
son visage était inerte, inanimé; ses yeux faux 
et caméléons; ses joues pâles; mais elle avait, en 
guise d'aimant, une gorge fort réjouissante : à 
cela prés, elle n'aurait pas fait revenir un mort. 
Je m'aperçois que je parle de toutes ces dames 
à l'imparfait, comme si elles étaient mortes à la 
peine ; mais. Dieu merci ! elles vivent et vivf ont 
plus long- temps que moi, je suppose; mais on 
peut dire^d'une femme qui a bien vécu pendant 
six ans, qu'elle est à peu près passée, et cela, 
jusqu'à ce qu'elle soit trépassée. Je reviens à 
M"* d'Averne : puisse le Régent ne pas'm'imiter 
en celai C'est une habile accapareuse,etle Trésor 
n*en a pas été quitte pour moins de trois millions 
avec elle. Son mari s'estime, sinon fort honoré , 
du moins fort enrichi par le deshonneur de sa 
femme. Son Altesse royale avait tort de se laisser 



ii3S MÉMOIRES 

subjuguer et despolLser par cette princesse, qui 
voulait passer bail, comme s^il se fut agi d'une 
bourse ou d'une maison de plaisance. Elle aurait 
désiré chasser toutes les maîtresses passées ^ pré- 
sentes et futures, comme elle fit exiler la Para- 
bère , qui avait dit seulement que M"^ d' Averne 
sentait le soufre. £Ue ne pouvait souffrir que 
M°^ de Sabr^ allât en loge à l'Opéra avec le duc 
d'Orléans; elle jetait sa bile en petits mots acres 
comme la bave d'un serpent. Désespérée de voir 
un soir le Régent aux prises avec M"^ de Sabran, 
de manière que tous les spectateurs la croyaient 
redevenue maîtresse en titre, M"** d'Averne dit 
à haute voix : 

ce Si j'avais le malheur de perdre les bonnes 
grâces de Son Altesse royale, je ne paraîtrais 
plus dans le monde. 

— Vous pourriez^ répondit Sabran , reparaître 
partout , bien sûre de n'être pas remarquée, n 

Ce que craignait de perdre M"" d'Averne, c'é- 
taient les trois mille livres de sa table par mois, 
et les petits profits du moment : 

Elle aurait du Régent emporté les serviettes 
Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes. 



DU CARDINAL DUBOIS. aSg 

Son égounie apparaissait dans ses moindres ac- 
tions^ comme dans ses plus naturelles paroles. 
Un jour Chirac , le docteur aux prophéties lu- 
gubres , disait au Prince : 

ce Monseigneur, vous mourrez d'apoplexie. 

— Trouve-moi une mort plus douce, si tu* 
peux ^ riposta Son Altesse. 

— Oui , mais vouiAiourrez probablement dans 
les bras d'une femme. 

— Encore mieux^ mon ami 1 

— Ah I grand Dieu , Philippe l s'écria M™ d'A- 
verne, ne me faites pas une si belle peur, j'en 
ferais une maladie de quinze jours ! » 

Cette prude renforcée avait pourtant un amant^ 
le marquis d'Alincourt, qui s'inquiète peu d'un 
rival y pourvu que sa part ne soit pas diminuée 
d'autant. Il est joli et papillolté ; son miroir le 
lui a trop appris j il est grand chasseur, et les 
dames le confessent. C'est bien comique de l'en- 
tendre jargonner en termes de vénerie. « Je suis 
en train de faisander M*"* de Châtillon , disait 
ce triple fat j j'en ferai quelque chose de tendre.» 
Il se brouilla tout en plein avec M"*' d'Averne , 
parce qu'elle ne l'avait pas invité à une fête que 



!ft4o MÉMOIRES 

lui donnait le Régent en sa maison de Saint- 
Cloud. Le lendemain il la rencontra au bal^ et 
lui fit d'amers reproches en style de Nemrod. 

«Je ne le pouvais^ répondit-elle j Philippe 
me Tavait défendu. 

— ^Va donc à ton payeur!» reprit d'Alincourt 
en lui tournant le dos. 

M"^ d'Averne, scandalisa jusqu'au fond de 
l'âme y courut faire ses plaintes à Son Altesse et 
à son mari. Le Régent n'en fit que rire, en disant: 
aAu fait, il a raison.» Le mari se montra plus of- 
fensé que tous; il voulait tuer d'Alincourt, car* 
il est colonel d'un régiment du Roi, et sinon 
brave, portant l'épée. Ce bon M. d'Averne avait 
des accès d'épilepsie, et la colère lui en donna 
un au milieu du bal; ce qui fut médiocrement 
plaisant. Quand il reprit ses sens , il trouva le 
duc d'Orléans faisant auprès de lui l'office de 
sœur de charité. « Monseigneur, lui dit-il gros^ 
somodoy permettez-moi d'employer mon régi- 
ment à la garde de ma femme, et je vous jure 
qoe personne autre que vous n'en approchera. » 
D'Alincourt fit parade par vengeance des lettres 
et bijoux qu'il tenait de M"* d'Averne , et sa fidé- 



DU CARDINAL DUBOIS. îà4i 

lité, dont elle se couvrait comme d^lne armure de 
diamant, reçut les plus rudes coups. Son Altesse 
royale se moqua de celte vertu ayant un amant et 
un payeur: mais M"** d^Averne, qui avait comme 
le renard plus de cent tours en son bissac, broda 
un magnifique ceinturon, qui fut bientôt ter- 
miné, attendu qu'elle ne défaisait pas la nuit l'ou- 
vrage du jour, conime Pénélope, de conjugale 
mémoire. Ce ceinturon, brodé d'or, avait pour 
devise le nom de M"* d'Averne avec un grand Pj 
ce qui donna matière à de grossières équivoques, 

« 

car on n'expliquait pas ce P là, pair Philippe, se- 
lon l'idée de Ja maîtresse. Au reste, le petit Arouet, 
qui semait des vers comme Aurore sème des ro- 
ses en ouvrant les portes de l'Orient, se chargea 
d'imposer silence aux commentateurs par ce bel 
envoi mythologique. 

Pour la mère des Amours 
Les Grâces autrefois firent une ceinture. 
Un certain charme était cache dans sa tissure. 
Avec ce talisman, la déesse était sûre 

De se faire aimer toujours. 
Et pourquoi n'est-il plus de semblable parure ? 

De la même manufacture 
Sortit un ceinturon pour Tamant de Vénus. 
IV. i6 



24 a . MÉMOIRES 

Marj eu staût d^abord mille effets iaconnus. 
Venus, qiii ilt le don, ne se vit pas trpmpée ; 
Aussi depuis long-temps le sexe est pour Pépée. 
Les Grâces, qni poar vous travaillent de leur miea^. 
Ont fait un ceinturon Sur le même modèle» 

Que ne puis-je obtenir des dieux 

La ceinture qui rend fidèle. 

Pour l'être toujours à vos yeux (i) î 

•4 
■ I • 

Les plaisatis , qui ne manquent pas à la coût, 
imaginèrent de dire que le Régent avait répondu 
à cet envoi par celui d'une ceinture de chasteté 
à l'italitnne. Son Altesse n'était pas capable de 
ces précautions; cependant le ceinturon d'épée 
n'eut pas le pouvoir de retenir ce prince dans la 
fidélité. M"* d'A.verne a été abandonnée comme 
les autres. 

M*^ de Sabran , qui avait sur le cœur un mot 
de sa rivale la préférée , fut satisfaite d'en déta- 
cher le duc d'Orléans. Elle se fit l'entremetteuse 
d'une nouvelle passion. M** de Nicolaï, du Parle- 
ment, avait encore toute la chasteté que lui avait 

(i) Nous ferons observer que ces vers ne se trouveiÀ 
dans aucune édition de Voltaire. Ils seront recueillis dans 
un volume inédit faisant suite aux œuvres de Voltaire. 

( Noie de l'Editeur.) 



DU CARDINAL DUBOIS. «43 

laissée quelques années de mariage^ c'est-à-dire 
qu'elle n'avait aimé que M. de Niçoiaï. M"" de 
Sabran prit sur elle de lui &ire jeter sa gourme 
conjugale. Il y eut de petits soupers^ qui ache- 
vèrent la défaite de M"** de INicolaî, qui n'eut pas 
le talent de se maintenir en un poste si gli^jsant: 
néanmoins M"** d'Aveme fut détrônée, et le Ré- 
gent témoigna la reconnaissance qu'il avait pour 
les services de M"** de Sabran. Un soir quTÛ la 
surprit^ causant ^sur un escalier non éclairé avec 
M. Raimond^ pendant le bal deTOpéra. « Ma- 
dame^ lui dit-il, la place n'est pas commode; 
que ne veniez-vous dans mon cabinet? je. vous 
l'aurais prêté à charge de revanche. Vous m'a- 
vez bien servi en pareille occasion. » J'avais aussi 
des imitatrices. 

Cette liste de maîtresses en titre est sans doute 
incomplète surtout si l'on cherche les héroïnes 
de tant d'aventures galantes, qui se ressemblent 
quant au dénoûment. La dynastie régnante de 
^ ces dames est gouvernée par M™ de Falarisi plus 
débauchée que toutes les autres ensemble. Son 
mari a commencé son instruction , et d'autres , 

après lui^ y ont mis la main^ je ne dirai pas la 

i6. 



244 MÉMOIRES 

première main. 'Son Altesse ne l'appelle que son 
tfran , par allusion sans doute au Fhalaris de Sy- 
racuse. Cette dame , si j'en crois ceux qui sont à 
même d'en juger^ a de quoi tuer les gens à force 
de bonheur. Dernièrement le Prince eut une ré- 
volution d'humeurs, et Chirac, à la suite d'une 
consultation, prit à part M™ de Falaris^ et loi 
•dit d'un air sibyllin : 

« Madame^ il ne tient qu'à vous de nous en- 
lever notre Régent. 

— Comment? M. Chirac, vous plaisantez. 

— Madame, un homme qui voit tous les joars 
mourir grands et petits n'a pas envi« de plai- 
santer. 

— Mais encore, dites-moi ce qu'il faut &ire? 

— Mon avis est qu'il faudrait plutôt ne rien 
faire. » 

Le duc d'Orléans est venu mettre fin aux con- 
fidences de Chirac. 

u Mon cher docteur, lui a-t-il dit , à vous en 
croire, je ne boirais ni ne mangerais % 

— Il est question de vous faire vivre, voilà 
tout. 

— Plutôt mourir que w 



w 
DU CAIIDINAL DUBOIS. i45 

« Au reste ^ ajouta*t-il en se tournant vers 
moi; je suis tranquille : Stairs m'a prédit, par l'ë- 
preuye des verres d'eau, que Dubois mourrait un 
an avant moi. Tâche de reculer la prédiction , 
mon cher Dubois. 

— Ah ! Monseigneur, remercies^moi de ce que 
je me suis mis au régime I n 



346 HÉMOIRES 



CHAPITRE TI. 



Dubois amoureux^.— Portrait de M^^^ de Tencin. — Quatre 
personnes. — Intrij^ues de Dubois en cour de Rome. — 
Le jésuite Lafiteau. — Le chapeau rouge et rarchevéché. 

— Les étrennes de 1720. —r- Singulier expédient. — Les 
! dragons des Hespérides. — Le serment. — Opiniâtreté 

de Dubois. — Lettre signée par le roi d'Angleterre. — 
Expédition de Maroy, — La femme de l'archevêque. — 
L'archevêque chez Madame. — Embarras de Massillon. 
— Complimens et félicitations au nouvel archevêque de 
Cambrai. —^ La polygamie de Dubois. — Lettre de 
M. Salentin. — Justification db Dubois. — • Bons mots. 

— Persécution. — La Fillon et son abbaye. — Le cer- 
tificat de bonnes mœurs. — Ordination de Dubois. — ^Tra- 
fic du chapeau rouge. — Le père Sebastien. — Sacre de 
Dubois. — Le juron. — Fausse nouvelle. -r» Dubois Am- 
phitryon, -^ Les deux sacres. — Les évêques. 



Le plus mauvais peintre fera le portrait de sa. 
maîtresse j M"' de Tencin mérite à tous égards 
que je la peigne telle qu'elle est, et non pas telle 
qu'elle était; car il n'y a pas encore de passé 



DU CARDINAL DUBOIS- a47 

pour elle. Il nie tomberaU' une couronne sur la 
tête aussi bien que Ton m'a coiffé d'un chapeau 
de cardinal^ je lui en offrirais une moitié; mais 
dans rÉglise ces partages ne sont pas permis. 
Elle se contente dono^ cette divine dame^ de 
faire les honneurs de mon archevêché^ tenu au 
Çalais-Rojal. 

ce Mon cher collègue, me disait Massillon , 
vous êtes archevêque pour l'amour de Dieu ! 

— Et pour l'amour de M"* de Tencin. Je sais 
qu'il est fort ridicule d'être amoureux à mon 
âge y en mon état de santé comme en mon état 
politique; mais oetaqiour-me paraît une expia-^ 
tion de ses aînéâ. D'ailleurs, je n'entends plus par 
amour ce que j'entendais autrefois. » 

M"* deTencin, qui a enterré ce bon abbé de 
Louvois, a sans doute (ait vivre quelques hon- 
nêtes gens qui étaient capables de supporter le 
régime d^une jbhe femme. Je ne sais ce que je 
suis devenu; mais je me prends à être jaloux de 
rhistt)ire ancienne; car, pour la moderne, il n'y 
a pas moyen de mordre. La conduite dc^ M™* de 
Tencin est une lime qui brise les dents de la ca« 
lomnie. 11 me srmble que dans ses yeux il y a 



a48 MÉMOIRES 

quelque chose de la béatitude éternelle. Ces 
yeux, qui m'ont fait faire tant de folies^ ne sont 
pas ceux d'une vierge de Raphaël , tant s'en faut; 
ils ont une malice qui vaut des paroles; ils di- 
sent tout ce qu'ils veulent, c'est-à-dire beaucoup, 
et la volupté y tempère l'esprit. Sa taille est élé- 
gante, haute, et cependant un peu voûtée, ce 
qui vient, dit -elle, de son premier métier de 
religieuse, alors qu'elle était plus souvent à ge- 
noux qu'autrement; sa figure est rondelette, avec 
un petit nez à facettes, des joues du plus vif in- 
carnat, des dents de nacre dans une bouche un 
peu largement fendue, mais toujours entr'ouverte 
par un appétissant sourire. On lui reproche d'a- 
voir un cou long d'une aune, mais il a tout-à^ 
fait bonne grâce , tant il est mobile. Je pourrais 
étendre ma description du connu à l'inconnu; ^ 
mais je suis trop archevêque pour montrer ce 
qu'il faut cacher, et la gaze est une mondaine in- 
vention que ne tolèrent pas les canons de l'Église. 
Richelieu, qui est bon juge en pareilles matières, 
a dit, sans flatterie, que M"* de Tencin a de quoi 
plaire à la fois à quatre personnes, un archevêque^ 
un banquier, un duc et un prince du sang. Il ne 



DU CA.RD1NAL DUBOIS. 249 

parlait pas ainsi sans arrière-peosée ; mais je l'ai 
rendu confqs en répondant que de ces quatre 
personnes^ l'arche véque seul plaisait à M"** de 
Tencin. Quant aux qualités du coeur et de l'es-* 
prit^ elles sont chez cette dame au complet: 
elle excelle, à se maintenir en uqç posture con- 
venable à la cour et en tou3 lieux ; elle ne de- 
mande rie^^ on lui accorde tout. Elle s'est 
chargée^ par exemple^ de pousser son frère dans 
la carrière ecclésiastique avec des mains profa-! 
lies; elle a déjà fait d'un prieur de Sorbonne un 
abbé de Vézelay, qui n'est pas plus pauvre d'es- 
prit que d'espèces, en dépit de l'Evangile. Ce 
frère est un libertin , capable ou coupable de 
vilaines choses, et si l'on m'en croyait, on l'en- 
verrait en Italie, où il n'aurait pas la peine de 
se corriger. M"^* de Tencin m'est fort attachée , 
et je ne le lui suis pas moins. Je ne doute pas de 
son désintéressement, dont j'ai eu des preuves, 
puisqu'elle a rejeté les millions de Law, et s'est 
contentée de gagner à la banque. Je ferai quel- 
que jour un testament, qui lui sera favorable ; car 
mon imbécile de frère ne saurait pas dépenser 
cent mille livres de rentes. Je suis parvenu à en 



i5o MÉMOIRES 

faire un directeur des ponts et' ckaussëes^ voire 
même un secrétaire dix* cabinet du Roi; mais A 
sent toejours l'apothicaire^ au point que je déses- 
père de le nettoyer mieux qu'il n'est. 

M"* de Tencin^ qui avait à cette époque 
comme aujourd'hui Tintendance générale de ma 
maison , sinon sans économie , du moins avec un 
luxe éblouissant; souffrait de ne pas me voIf 
cardinal, coomie mes modèles Richelieu et Ma-* 
. zarin. Ce n'était pas cependant que j'épargnasse^- 
les soins ; l'argent et les cadeaux. Le père Lafi- 
teau, dont j'ai fait le portrait , tout confît en jé-^ 
suitisme (i)/ travaillait ejoi. cour de Rome moins, 
dans mes intérêts que dans les siens. Il s'était « 
fait fort de me rougit, à peu de frais , et pendant 
plusieurs années qu'il prit séance auprès du trône 
papal, il ne BO^btint que des promesses. Plus. 
M"^ de Tencin s'impatientait de ce que j'avais la, 
tête couverte peu chaudement, plus je redou- 
blais d'instances, de lettres et de présens poui 
gagner saint Père et cardinaux. Je mis dans 
mon parti le chevalier de Saint-Georges, qui 

(i.) Le maouscrit ne dit rien du père Lafiteau avant ce . 
passage. {Note de l'Editeur^ 



DU CAKDmAL DUBOIS. a5i 

À^engageait à me servir de tout son pouvoir^ le- 
quel était médiocre^ à condition que je lui ferais 
passer des secours d'argent* Le cardinal Albani , 
neveu du Pape^ promettait aussi plus qu'il ne 
tenait^ et avec tant de garanties et d'espérances, 
j'étais ce qu'on pourrait appeler entre deux cha- 
peaux la tête nue. Je poussais des soupirs ou des 
cris de rage qu'on devait entendre par-delà les 
monts, et pour toucher l'inflexible Clément XI, je 
lui jetais toujours au visage la bulle UnigenituSy 
dont au fond je me moquais comme de Colin- 
Tampon. Cette correspondance, pour laquelle 
trois secrétaires ne suffisaient pas, et qui avait des 
rameaux en Italie, en Hollande et en Angleterre, 
se trouve toute entière dans mes Mémoires poli* 
tiques, avec un grand nombre de pièces origi- 
nales. CVst en les relisant d'un esprit plus calme 
que je m'aperçois que Lafiteau m'a constamment 
sacrifié à son ambition particulière. Je me suis 
trop pressé de le mitrer évéque de Sisteron. S'il 
revenait encore à Fairis^ comme en 1719^ sous 
le non^ d'abbé d^ Moranges, j'aurais besoin de 
lue tenir à quatre mains pour m'erapécher de lut 
en donner au moins deux su r sa face de calàrd ; 



a5!i MÉMOIRES 

après quoi^ puisque les femmes se battent en duet 
au pistolet 9 il ne serait pas étonnant qu'un ar- 
chevêque et un évéque en vinssent aux mains 
avec d'autres armes que celles de l'Eglise. 

Le père Lafiteau était à Rome le seul ambas- 
sadeur de France y quoique le cardinal de La 
Trémouille , archevêque de Cambrai; en portât 
le titre. Ce maudit jésuite se donnait une grosse 
importance^ et il m'aurait écrit des allocutions 
paternelles pour la réforme de mes mœurs et de 
ma religion^ si je ne lui avais, une fois pour toutes, 
dit de revenir à Paris, dans le cas où ce chapeau, 
que l'on donnait à M. de Mailly, ne serait point • 
assez élastique pour coiffer l'abbé Dubois. La 
réponse, que j'attendais décisive, ne fut qu'une 
porte de derrière. Lafiteau, faisant le gros dos 
comme un chat en colère et des condoléances 
comme une oraison funèbre, mettait encore ma 
bourse à contribution pour le cardinal neveu , 
qui sollicitait un envoi de livres, et de tableaux, 
et de médaillasy et d'antiquités : cette diable de 
lettre était une lettre de change de -vingt mille 
livres, payable à vue. Je fus tenté d'envoyer le 
chapeau à tous Ics^diables , avec les sangsues du 



DU CARDINAL DUBOIS. ^53 

Pape; maïs un post-scriptum^ qui n'était qu*un 
piège de plus, me fournit le$ moyens de leur 
fermer'toute retraite. Lafiteau me donnait parole, 
aux nom, lieu et place de Sa Sainteté, que le pre- 
mier chapeau qui vaquerait passerait sur mon 
<;hef, pourvu, ajoutait- il par une restriction 
ignacienne, que d'ici là j'eusse été nommé évéque 
ou archevêque. « Parbleu I m'écriai- je d'inspi- 
ration, jiB passerai par tout ce qu'on voudra^ 
même par un diocèse, pour arriver au chapeau 
rouge. » M"* de Tencin, qui, selon sa matinale 
habitude, vint chercher des nouvelles de ma 
santé, mé passionna pour la mitre et pour la 
crosse : 

» Je considère moins, me dit-eUe, les revenus 
de l'évéché que les honneurs dont il est le mar- 
che-pied. Je vous jure que je serais encore cha- 
noinesse, si j'avais eu quelques chances de deve- 
nir papesse. 

- — Attendez pour cela que je sois pape. Mais 
je vois un obstacle à ces hauts projets. 
— Quel obstacle ? 

— Ma rétention d'uritie et mon mariage. 

— n est avec le Ciel des acoomodemens. 



aS4 Mémoires 

— Ce n'est pas leut , et un évé\;hé ? 

— Faites-en établir un au Mississipi. 

— En effet, ce serait un moyen ingénieux de 
m'exempter de la résidence. » 

Cependant je pensais fort sérieusement à faire 
de moi un archevêque, n'en pouvant faire un 
cardinal ; M"^ de Tencin était seule confidente 
d'un dessein qui semblait un contre-sens énorme 
à ma réputation; je me gardai bien d'en instruire 
Lafiteau,fort réjoui, comme je pensai, de m'avoir 
découragé. Cependant je persévérais à gagner 
l'âme du Pape, tout entière à la constitution; je 
le payais en même monnaie de promesses frivoles; 
en même temps je préparais le Prince à ma re- 
quête inattendue. Je me doutais bien que de ma 
part la demande d'une prélature lui paraîtrait 
une plaisanterie, et déviait être traitée comme 
telle; je me rappelais que dans un souper du 
Luxembourg, la tête pleine de vin, il me disait 
avec un épancbement de tendresse bien propre 
ù m'inspirer de la confiance : 

« Dubois, demande-moi ce que tu veux, fut- 
ce la moitié de ma fortune, tu l'auras. 

— Eh bien! Monseigneur, repris-je, je vous 



DU CâADlNAL DUBOIS. !iS5 

répondrai comme à Louis XIV: Nommez -moi 
cardinal? 

— Y penses-tH, l'abbé? Hi 

— Certes oui-, j'y pense^ et si vous n'y pensez 
pas , je saurai vous en faire souvenir. 

— Le seul cbapeau rou^e qui te convienne , 
^'est un bonnet de fou. 

— Monseigneur y ne vous privez pas du vôtre, 
je ne suis pas si chauve que ^e ne puisse rester la 
tête nue. » 

La veille du i*' janvier 1710, j'allai, suivant 
l'usage, offrir à Son Altesse mes vœux de nou- 
velle année. 

» 

« Merci , Dubois, me dit le Prince qui comp^ 
tait des billets de banque , nous sommés de vieux 
amis , et je suis prêt à te le prouver de la façon 
qui te plaira le mieux. 

— En ce cas. Monseigneur, vous allez faire un 
effort de mémoire. 

— Non, l'abbé, il faut se respecter pour être 
respecté; tu ne pourras jamais sous la simarre, 
la mitre ou le cbapeau rouge, dépouiller le vieil 
homme, c'est-à-dire l'abbé Dubois. 



a5G MÉMOIRES 

— Ah ! Monseigneur , tel ne me vaut pas , qui 
en dépouille bien d'autres! . . 

ftlh- Veux- tu parler de Law ? c'est un brave et 
honnête Ecossais! Nous finirons par le con- 
vertir. 

— Il ne vous coûterait pas davantage de &ire 
deux conversions au lieu d'une. Je veux rentrer 
dans le sein de la religion. 

: . — Puisse alors la religion rentrer dans ton 
sein ! mais je te conseille de ne pas quitter le ti- 
tre d'abbé. 

— Aussi ne le quitterai-je pas à l>on. marché. 

— Voici quelques billets doux {)Our te feire 
patienter jusqu'à ta mort. 

— Monseigneur^ je prends toujours^ quitte 
à rendre ensuite. » 

C'étaient des étrennes de roi ou de Law. Un 
million en actions et en billets de banque^ et 
de plus cent mille livres argent comptant pour 
en gagner d'autres, rue Quincampoix. Je n'en 
demandai pas davantage pour le rnooieut^/et si 
je n'oubliai pas Tévêché^ je fis mine de l'oublier. 

Le lendemain, i"* janvier. M*"' de Tencin étant 
occupée à me souhaiter une bonne année, ac- 



DU C/lRDINAL DUBOIS. a57 

compagnëe de plusieurs autres, dit la chanson , 
on me remit une dépêche de Rome; je quittai 
tout pour Fouvrir, et je sautai de joie en criant : 

ce L'archevêque de Camhraî est mort ! » 

L'évéque de Sisteron m'annonçait cette nou« 
velle inespérée, en me suppliant de le proposer 
pour remplacer le cardinal de La Trémoullle. Le 
coquin, que j'avais recueilli, gucusant et n'ayant 
rien , m'avait fait assez sot pour prêter mes épaules 
à son élévation; il était temps que je travaillasse 
pour moi. 

c< Qu'allez*- vous faire? me dit M"* de Tencin , 
qui était mon directeur de conscience* 

— Ce qui vous semblera bon» 

«^ Il ne s'agit pas de cela , mais d'aviser au plus 
sur et au plus expéditif. Allez trouver le Régent. 

— Il est en affaires. 

—De quelle espèce? 

— Demandez-le à la dame qui lui tient fx>m- 
pa^e. 

— D'où savez'vous cela? 

-^ Le moyen de l'échapper, un premier jour 
de l'an! ::• 

a 

-^ Je devine ; c'est à qui aura l'étrenne... ,. 

■•••/ . . • ■ 

IV. ^ . . 17- • 



258 MÉMOIEES 

— Ma foi! lâcboos que ce soit moi. 

— Yo^s m'avez souvent dit des ooerveilles au 
sujet des bons momens de Son Allesse royale* 

— - £n ejBTet, j'en sais de votre sexe, Madame^ 
qui s'en sont bien trouvées. 

— Alors^ hâtez-vousy entrez Ijde force dans la 

chambre à coucher^ et £ftites acheter cher votre 

_/ 

retraite» » 

Cet avis désintéresse méritait d'être suivi de 
point en point. M"" deTencin m'aida de ses mains 
àm'habiller^ non pas en grand costume^ mais dans 
une toilette plus décente que celle ou je m atten- 
dais à surprendre le Prince. Je partis^ emportant 
la lettre d'Hugues, le secrétaire de feu La Tré- 
mouille, et les vœux ardens que poussait au ciel 
M"* de Tenein pour la bénédiction de mon en- 
treprise. 

J'arrivai jusqu'à la porte de la petite galerie; 
mais, ccNume Hercule, il fallait tuer ou endormir 
le dragon des Hespérides : ce dragon avait qoStre 
têtes béantes de valets , qui se ruèrent à ma ren- 
contre avec des cris de gens déterminés à ne livrer 
passage qu'à la force. 

« Monseigneur, me direnl-rils, Son Altesse... 



». 



DU CAEDIÎUL DUBOIS. tSg 

— C'est boja I répliquai-tje en passant outre. 
<— ^ Le Prinoe dort^ (bri^rent-ils en m'arrétant 

par mon collet.' 

-^^ Ëh bien! jt le réveillerai^ persistai-je en 
faisant un effort '.pour entrer. 

-^ Mon^gqSur, il ne dort pas. 

— Alors y pourquoi tant de difficultés ? 

— La porte est défendue à tout le monde ^ 
même à M"" d'Orléams. 

— C'est ce que nous allons yoir. • 

— Mais... 

— Gomment^ drôles^ vous osez me résister... 

— L'ordve de Son Altesse royale... 

-— Me me regarde pas ; je vous ferai chasser. 

— Et si nous vous laissons passer^ on nous chas- 
sera aussi. 

— 'Ne savez -vous pas^ misérable ^ que j'ai le 
droit devenir à toute heure chez le duc d'Orléans. 

— Oui^ Monseigneur j mais non pas quand il.. 

— Quand il... 

— Vous entendez bien; il nous a dit qu'il ai- 
merait mieux recevoir deux coups de pieds au 
derrière que d'être dérangé. 

— Faquins, )e veux entrer et j'entrerai j c'est à 

17. 



26o MÉMOIRES 

vous de choisir d'être chassés^ ou de partager cette 
bourse entre vous^ égratignez^ criez ^ déchirez 
mon habit ^ vous ne m'empêcherez pas d'entrer; 
vous aurez fait votre devoir^ et la bourse est à vous. » 

Leur silence était une réponse: je leur jetai la 
bourse^ et m'acheminai tranquillement vers la 
porte^ tandis que ces domestiques intelligens fai- 
saient de belles grimaces pour me retenir. J'en 
eus cependant mon habit en lambeaux ^ la joue 
égratignée ^ <et je me précipitai dans la chambre 
comme un éclair. 

La démarche était hardie^ ma disgrâce pouvait 
en être le prix. Je m'aperçus du premier coup- 
d'œil que l'on ne m'attendait pas : le Régent ce- 
pendant^ rouge de colère^ ne se dérangea pas^ 
comme je le craignais. « Malheureux^ cria-t-il^ je 
te ferai pendfe ou empaler ! Sors^ drôle^ scélé« 
rat!... a Ce fut une cataracte d'injures qui me 
tombaient droit sur la face^ fort habilement Gom- 
posée pour jouer la surprise. 

« Parleras-tu^ butor^ ajouta le Prince, impa- 
tient de me voir battre en retraite ; qui t'a fait si 
téméraire de me désobéir ? Que veux-tu ? dis et 
va-t'en; ne m'oblige pas de te pousser dehors. 



DU CARDINAL DUBOIS. • a6i 

— Un. mot, Monseigneur. 

— Deux et trois^ puisque tu es arrivé jusqu'ici; 
mais laisse^moi. 

— L'archevêque de Cambrai vient de mourir 
à Rome; je désire lui succéder. 

— Toi , archevêque ! 

— Pourquoi non ? 

— Pourquoi ? je te le dirai^ mais dans un au-> 
tre instant. 

— Il me ùluI une promesse^ Monseigneur. 

— Une promesse^ soit ! Mais va donc! 

— Un serment. 

— Volontiers ! Tti n'es pas encore loin? 

— Jurez-moi que je serai archevêque de Cam- 
brai. 

— Archevêque du diable l oui, je le jure : pars ! 

— Adieu y Monseigneur, et merci. » 

Ce serment arraché^ semblait un rêve au Ré- 
gent, qui se leva persuadé que j'avais voulu plai- 
santer ; il m'en parla sur un ton goguenard : * 

« M. l'archevêque, me dit-il, si j'avais eu sous 
la main q&elque épée ou quelque pistolet, vous 
auriez pu apprendre que tout n'est pas profit au 
métier de curieux. 



a6a MÉMOIAËS 

— Je vous remercie^ MonseigDeur, de la parole 
que vous m'avez donnée... 

— Moi y je f ai donné quelque chose ! 

— Je serais bien ingrat de l'avoir déjà oublié;; 
l'archevêque de Cambrai se dit votre obligé. 

. — N'est-ce pas raillerie^ et as-tu l'intention 
d'insister pour Texéculion d'un serment fait en 
l'air. 

—-En l'air! non pas. Monseigneur. 

— Tu veux, mon pauvre Dubois, succéder à 
Fénelon ? 

— De loin, par droit de conquête. 

r— Ne s'est-on pas déjà trap amusé à tes dé- 
pens? as-tu résolu de me faire le plus ridicule 
des hommes? 

— Ce n'est pas mon afiaire, Monseigneur: 
vous avez fait un serment, et je suis certain que 
vous le tiendrez. 

— Sans contredit, mais tu ne l'exiges pas? 

' — - Au contraire , je ne cède à personne mes 
avantages, et, pour la régence de France, je ne 
vous rendrais pas votre parole. 

— Bourreau, que dira-t-on ? 



DU CARDINAL DUBOIS. «63 

— Vous le savez mieux que moi ; mais )e ne suis 
pas à cela prés» 

— Demande -moi tout, excepté un arche- 
vêché. 

— Impossible, Monseigneur^ je compte sur un 
si inviolable serment y d'ailleurs j*aurai un té- 
moin. 

— Si tu l'exiges^ il Faut bien y consentir; ima- 
gine au moins un expédient pour me tirer d'em- 
barras j et fais que je n'aie pas honte. 

— Il me vient une idée qui en vaut une autre. 
Le blâme ne vous atteindra pas; je vais obtenir 
du Roi d'Angleterre une lettre pressante par la- 
-quelle vous serez sollicité de m'accorder cet ar- 
chevêché en récompense des services que j'ai ren- 
dus^ dans les traités delà triple et de la quadruple 
alliance. 

— Diantre ! il sera plaisant qu'un prince pro- 
testant demande un archevêché catholique pour 
un abbé de ta sorte 1 

— Bah! une lettre ooftiposée par moi et signée 
du roi de la Grande-Bretagne produira le meil- 
leur effet. 

— Une autre fois tu me feras écrire par le roi 



!i64 MÉMOIRES 

de la Chine ^ afin que je te nomme pape. Rends* 
toi donc justice, coquin. 

r— Monseigneur, vous savez que je ne rends 
rien, pas même les injures. 

-rr Je consens, puisqu'il le faut, à te faire ar- 
chevêque; mais qui te fera prêtre? » 

Je ne fus pas en peine de répondre, et j'allai 
dresser le brouillon de la lettre que devait écrire 
au Régent le bon roi Georges. J'écrivis en même 
temps à Destouches, à Stairs, à Stanhope, et à 
tous ceux de Londres, qui étaient en position de 
pousser à la roue. Voici la lettre du roi d'Angle^ 
terre , ou plutôt la mienne. 

Monsieur et taès-crer cousin, 

« Je suis si content des bons offices que m'a ren- 
» dus, comme à vous, M. l'abbé Dubois , lors de 
» la triple et de la quadruple alliance; que je vou- 
}) drais lui en témoigner ma satisfaction et l'estime 
» que je fais de son caraftère. Je lui ai fait offrir 
» des pensions et des présens, qu'il a noblement 
» refusés , malgré l'amitié où nous en sommes. On 
^ m'apprend de Rome que votre très*amé cardinal 



DU CARDINAL DUBOIS. a65 

» de LaTrémouille est mort laissant un archevêché 
» à donner. Je ne sais quelles sont vos intentions 
» à ce sujet; mais comme je me rappelle combien 
» M. Tabbé Dubois désirait un archevêché^ je lui 
)i donne ma voix royale pour celui de Cambrai, 
» avec votre permission, et c^est moi que vous 
» obligerez en Félevant à cette dignité, qu'il est 
)) digne de remplir sous tous les rapports, n 

Cette épitre me revint sans autre changement 
que la signature de Georges !•', roi d'Angleterre 
et les grands sceaux du royaume. La lettre de 
Destouches qui l'accompagnait était toute dirigée 
vers le même but; et de reconnaissance, je lui 
répondis par une pension de six mille livres. 
Muni de ma lettre, j'allai chez le Régent, non 
plus à une heure indue, et je réclamai l'accom- 
plissement de sa parole. Il me salua archevêque 
de Cambrai, et me demanda à l'oreille ce que je 
comptais faire de ma femme. 

— J'en viendrai à bout avec de l'or et de la 
ruse. 

— Prends garde qu'on ne t'accuse de même 
que je le fus à la mort des Princes. 



« » 



ti6ô MÉMOIRES 

— Je lui défie de se vanter qu'elle est ma 
femme. 

— Il n'y a pas de quoi ! » 

Je priai le Prince de tenir secrète ma nomina- 
tion jusqu'à ce que j'eusse avisé à tout. 

J'avais assez de confianceen Maroy pour lui con- 
fier une commission aussi délicate. Je lui avouai 
que j'étais marié, et lui donnai les instructions né- 
cessaires pour retirer mon acte de mariage et l'a- 
néantir; je lui indiquai l'église de Bordeaux dans 
les registres de laquelle il le devait trouver, laissant 
à son imagination le soin de le soustraire à tout 
prix. Il partit, et revint au bout de huit jours, 
qui avaient éventé le bruit de ma nomination. 
Je fus complètement tranquillisé lorsqu'il me rar 
conta que, s'étant présenté sous mon nom pour 
lever une copie de l'acte de mariage , le sacristain 
n'avait pu retrouver les registres de la paroisse 
au-delà de quarante ans, et qu'il lui avait avoué 
ingénument que les vieux registres servaient à 
allumer le feu du curé. Il chercha lui-même dans 
les débris qui en restaient, et ne trouva pas une 
feuille qui se rapportât à Tannée de mon mariage. 
Mç.s inquiétudes furent dissipées, et je me pré- 



-.»..» * mi 

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- o 



■J^. 









DU CARDINAL DUBOIS. %6'j 

parai a nier efTrontément le sacrement ^ sinon la 
cohabitation. D'ailleurs j'avais idée qu'on irait 
plus volontiers à Brives-la-Gaillarde rechercher 
des traces de ce mariage^ que l'an commençait à 
signaler vaguement. Je me. doutais bien que ce 
méchant tour était l'œuvre de ma femme, et je 
ne m'en effrayai pas, puisque les preuves, seules 
croyables en pareille matière, n'existaient plus* 
J'attendis de pied ferme ma moitié, qui né man- 
qua pas de venir demander sa part de l'arche- 
vêché. 

Je ne fus pas surpris de voir rçpara^re, non 
pas un spectre sortant des tombeaux, mieux eût 
valu, mais le visage de ma vieille fenune, un 
visage riant et agaillardi; elle était connue de 
Manet, qui savait à peu près la vérité. 

c( Holàl commère! lui dis-je, la porte de mon 
cabinet bien fermée, vous avez senti l'odeur de 
la marmite, et venez voir si c'est pour vous qu elle 
chauffe ? 

— Sans doute, mon cher époux; il est bien 
juste que je profite de vos bonnes aubaines. 

— Halte là ! coquine ; veux-tu pas que- je te 
fasse sacrer archevêque en même temps? 



a68 MÉMOIRES 

— Si cela me rapportait 20^000 liv. de rente^ 
je dirais oui. 

— Écoute^ drôlesse^ c'est à toi de choisir du 
silence ou de l'hôpital. 

— M. l'abbé, à mon tour à vous faire la loi ; 
je suis votre femme, et le ferai connaître. 

— Gomment le prouveras-tu, gaupe, et qui te 
croira ? 

— Les actes de mariage ne sont- ils pas enre-* 
gistrës à Bordeaux comme à Paris? 

— Cherche. 

— - E^fin, je n'entrerai dans aucun accommo- 
dement, si ma pension viagère n'est pas doublée 
et réversible sur la tête de mes enfans. 

— Tu as des enfans, malheureuse? 

— J'en ai quatre, sauf les oublis^ et je les mets 
sous votre protection. 

— Crois-tu que je veuille être père? ça été 
déjà trop d'une fois. 

— Quoi! vous n'aurez pas pitié de ces victimes 
innocentes? 

— Innocente toi-même! 

— Je vous les amène tous les quatre à votre 
sacre. 



DU CARDINAL DUBOIS. 2Gg 

«— Tiens^ vieille chouette; je fais ce que lu 
yeux pour avoir la paix; mais je te jure, par ma 
mitre d'archevêque^ de le mettre à l'hôpital pour 
le reste de tes jours^ si j'entends parler de toi on 
de tes fils de catin. » 

Jusqu'à présent^ Pierrette est demeurée fidèle 
# notre traité ; la somme que j'ai placée en son 
nom me dispensé même de sa sotte présence, et je 
la crois étrangère à tous les mauvais bruits qu'on 
a fait courir sur mon mariage. A en croire Saint- 
Simon, par exemple, j'aurais épousé les onze 
mille vierges. Ces calomnies étaient difficiles à 
déjouer; j'ai pris le bon parti d'en rire tout le 
premier. Parexemple,si je deviens pape, M'^'Du- 
hois reviendra peut-être m'arracher des secours; 
je dîne assez bien pour lui jeter quelques os. 

Une fois possesseur de la parole du Bégent, 
donnée de sang-froid , et de la lettre du roi d'An- 
gleterre , je crossai tous les pygmées qui m'avaient 
voulu arrêter dans mes grandeurs. On riait en ca- 
chette, et l'on m'accablait de félicitations. J'avais 
déjà été sacré delà main deM'^MeTencin. Ma pre- 
mière visite fut à Madame, que j'étais bien aise 
de désespérer du spectacle de ma fortune : elle 



270 MÉMOIRES 

causait justement avec MassilloD, qui y embéguiné 
de sa vertueuse renommée ^ n'osait plus pronon- 
cer mon nom y et s'était i>ien défendu de parler 
à Madame de Tarchevéque de Cambrai. 

« Eb bien ! Massillon , n'as* tu rien annoncé à 
Son Altesse? lui dis-je pour cause. 

— - Moi 1 s'écria-t-il étourdi de l'apostrophe^ 

— Quoi donc? demanda Madame ; j'ai reçu ce 
matin les notes de la senaine; la nouvelle en 
question doit y être. 

-—Mon, sans doute, répliquai-je; elle n'est pas 
encore publique. 

— -* Dites 1 interrompit vivement Madame. 

— Monseigneur vient de me nommer arche- 
vêque de Cambrai. 

— Toi , prestolet 1 

— r Vouliez-vous donc que je restasse l'abbé 
Dubois toute ma vie? 

— Je ne veux rifen. 

— Me croyez-vous indigne de cette place? 

— Je ne crois rien. 

— Désapprouvez- vous le choix de Monsei- 
gneur? 

— Non. 



DU CARDINAL DUBOIS. 
Je suis heureux d'avoir votre suffrage. 



*:* 



— Fi donc ! 

— J'étais appuyé par le roi de la Grande- 
Bretagne* 

--Ah I » 

Je ne persistai pas à avoir le dernier mot dans 
cette scène répétée de Molière , et je me dispo- 
sais à sortir sans que Massillou eut fait autre 
chose que d^ regarder tous les portraits palatins^ 
comme si ce fût la première fois qu'il les voyait. 
Le Régent, qui s'était arrêté à la porte avant d'en- 
trer^ entra en riant : 

« N'avancez pas^ Philippe^ lui cria Madame^ 
ou je vous lance mon écritoire par la figure I 

— Ne me trouvez- vous pas §issez diable comme 
je suis ^ pour me vouloir noircir encore? 

— Je vous fois mon compliment^ M. de Cam- 
brai : mais depuis quand êtes- vous nommé? 

— Depuis Je i*^ janvier, répondis-je^ à huit 
heures précises du matin; n'est-ce pas^ Mon- 
seigneur? 

— Pourtant, reprit Madame d'un ton plus 
doux^ vous m'aviez promis. Monsieur, que l'abbé 
ne parviendrait jamais, de votre vivant, à un évê- 



^72 MÉMOIRES 

cbë ou archevêché , et que vous seriez cardinal 

plutôt que lui. 

— Il est vrai, Madame, riposta le Prince d'un 
air attendri^ mais je n'étais pas maître d'agir 
ainsi , ou du moins j'ai eu de bonnes raisons pour 
changer d'avis. 

— Madame, continuai-je , c'est la grâce de 
Dieu qui s'est fait sentir à moil 

— M'auriez - vous pas mieux fait^ Monsieur, 
coutioua Madame en s'adressant au Prince, de 
donner cet archevêché au pauvre abbé de Sainte. 
Albin, qui n'est pas légitimé? 

— Grand malheur! m'écriai-je, ce petit mar- 
souin fera toujours assez bien son salut pour an 
bâtard qu'il est. 

— Monsieur, dit Madame en trépignant, cer*' 
tes, vous ne soutiendriez pas une thèse comme il 
a fait en Sor bonne : quant à sa bâtardise, elle est 
plus noble que la vôtre. Philippe, je vois bien que 
vous n'aimez pas cet enfant; c'est pourtant de vos 
bâtards le seul qui vous ressemble. 

— Autant qu'à moi, à peu près, interrom- 
pis-je. » 

Je sortis là-dessus, jouissant de la colère de 



DU CARDINAL DUBOIS. a? 3 

Madame; mais j'attendis Massillon ^ qui semblait 
refroidi pour moi, depuis que j'étais plus qu'un 
ëvêque de ClernR)nt en Auvergne. 

«Massillon, lui dis-je, vous me connaissez 
mieux que pas un; c^est à vous que je m'adresse^^ 
rai pour avoir un certificat de bonnes mœurs. » 

Massillon paraissait changé en statue'; il répon- 
dit par un signe de croix , comme pour se défen- 
dre des embûches du Tentateur. . 

J'arrivai majestueusement dans la galerie où 
le nouvel archevêque faisait les frais de l'envie et 
de la médisance. Mon entrée produisit une di^ 
version en ma faveur^ et les flatteurs me vinrent 
baiser la griffe. Arouet, ce serpent du Palais* 
Royal, s'avança tortueusement en mâchant un 
compliment dans une satire. 

ce Monseigneur^ me dit-il avec des génuflexions^ 

( ' Les prêtres ne sont pas ce qu'on yain penple pense. 

— Comment l'entendez- vous, M. l'homme 
aux salamalecs? 

— Ah! Monseigneur, je l'entends fort bien; 
ce n'est pas être sot que de se faire archevêque. 

— Cependant, Monsieur, vous ne le serez pasj 



•*»* 



J'imagine. 

ly. iS 



374 MÉMOIRES 

— Non^ Monseigneur 9 s'ëcria-tril avec une 
sorte d'enthousiasme^ mais je ferai une religion. 

— Laquelle , s'il vous plaît?* 

— La plus simple et la plus naturelle possi- 
ble. 

-— Gare a yous, M. Luther ! les bûchers ne 
sont pas si bien éteints qu'ils ne puissent se ral- 
lumer 1 )> 

Les courtisans, qui m'entourèrent, rompirent 
brusquement notre prise de bec. 

« Monseigneur, me dit M"^ de Tencin avec> 
une voix de première nuit des noces , montres 
donc la belle lettre que vous a écrite Sa Majesté 
britannique. 

— Oui^ oui, répétèrent plusieurs voix^ votre 
brevet d'archevêque délivré par un protestant. » 

Je fis semblant de n'écouter pas, et je déployai 
ma lettre, qui passa de main en main : |e me ren- 
gorgeais, croyant déjà être en rochert et en ca- 
mail. 

« Bon Dieu! dit Mocé avec un éclat de rire 
prolongé en échos , quel est ce dessin tracé sur 
cette lettre ? , 

— C'est un poisson! remarqua le malin Arouet. 



DU CA^RDINAL DUBOIS. 2*r5 

— Ce sont des armes parlantes, » ajouta Riche- 
lieu. , 

En effet, une figure de poisson était repré- 
sentée au crayon justement au-dessus de mon 
nom sur l'adresse. J'ai toujours soupçonné Noce 
de cette méchanceté, dont on régala Son Altesse 
royale, qui arrivait en souriant & un papier ou- 
vert en forme de lettre. 

« Devinez, Messieurs^ ce qu'on m'écrit^'dit-il 
après avoir entendu l'histoire du poisson. 

— r On vous écrit. Monseigneur^ que la Fillon 

est nommée chanoinesse , répondit Richelieu* 

— Quelle horreur 1 ajouta M*** de Tencin. 

— On vous adresse l'extrait de naissance de 
l'archevêque de Cambrai, dit Noce. 

— Non, c'est plutôt son certificat de bonne 
conduite, m 

m 

Les éclats de rire me laissèrent le temp9 de 
respirer : je fixai les yeux sur le Régent^ qui me 
fit signe de ne rien craindre. 

« Messiei^r^, dit ce bon Prince, on a fait cou- 
rir des bruits indignes, qui tendraient à prouver 
que Dubois est marié. 

i8. 



276 MÉMOIKES 

— Marié! s'écrièrent toutes les dames avec 

«fFroi. 

— Mais j'ai fait remonter à la source de ces 
calomnies^ et je ne trouve pas moins de six ma- 
riages, que l'on dit être en bonne forme : voici 
une lettre anonyme^ qui m'annonce que ce pauvre 
Dubois est l'époux légitime de M"* Populus, fille 
d'un chasublier du pont de Notre-Dame, et ma- 
riée en secondes noces à un nommé- Gocbereau 
de Toulouse. 

— 'C'est Gaucbereau de TOpéra, sans doute? 
dit Broglie en se grattant l'oreille. 

— Je suis d'avis, ajouta Noce, que le chasu- 
blier sera bien le fait d'un archevêque. 

— Messieurs, continua le duc d'Orléans, j'ai 
pris des renseignemens sur la D^ Populus et son 
mari Gocbereau; on ne les connaît ni à Paris ni 
à Toulouse ; c'est un mensonge infâme. On m'é- 
crit d'Orléans qu'une ancienne femme de l'abbé 
Dubois, nommée M"* Léger, et remariée au sieur 
Collasse, réclame ses droits sur l'archevêque de 
Cambrai; il est inutile de vous dire que cette 
calomnie est tout-à-fait dénuée de preuves. 

— Monseigneur, interrompis-je, on en aura 



DU CARDINAL DUBOIS. 277 

oublié une dixaine^ que je me charge de vous in- 
diquer. 

— Voici encore, reprit le Régent , des certi- 
ficats de curés ou d'abbés qui prouveraient que 
Dubois est marié légitimement à M"* Letellier. 

— C'est une de mes amies, s'écria Richelieu , 
elle est la femme de tout le monde, c'est sa folie ! 

--* A la Fouine continua Son Altesse. 

— Je l'ai vue, dit Noce; elle ressemble à l'abbé 
comme si c'était son frère. 

— A la Jumeau ! acheva le Prince. 

— Elle est aussi connue au Palais-Royal que 
sa robe verte , répliqua Broglie. 

— Est-ce là tout? demandai- je sans me dé- 
concerter. 

— On en pourrait trouver quelques autres, 
dit encore le Régent en tournant ses regards sur 
l'assemblée; mais je vous réserve pour le dénoù- 
ment cette lettre écrite par M. Salentin^ ministre 
du roi de Prusse; lisez vous-même votre arrêt, 
l'abbé. A 

Je commençai à croire qu'il n'était plus ques- 
tion d'une plaisanterie, et je lus d'un ton mal 
assuré cette dépêche sans nom et sans adresse. 



'^7^ MÉMOIA£S 

« Une femme de très-basse extraction et ori- 
» ginaire du pays de Hainaut', réduite à la dernière 
» misère, vient de déclarer être mariée avec Tabbé 
» Dubois, et en avoir plusieurs enfans. Comme un 
» peu plus de générosité de la part de ce ministre 
» aurait fort bien fermé la bouche à cette créature, 
» on ne sait pas comment il a fait pour perdre son 
)) peu de jugement jusqu'au point de ne pas pré^ 
n voir la prostitution que cette découverte lui at- 
» tire. Du reste, beaucoup de gens lui prêtent des 
» habitudes si infâmes, qu'à leurs yeux, c'est lui 
» faire trop d'honneur ^ue de lui supposer du 
» goût pour les femmes. L'accident qui lui arrive 
n fait voir qu'il est homme à tout faire , et qu'au-* 
» cun péché ne l'embarrasse. » 

—-Dubois est donc un Barbe-Bleue? s'écria 
Noce. 

— Je ne m'étonne pas, dit Lav^, si M. l'abbé 
a besoip de tant d'argent pour sa maison. 

-r- Attendez, Messieurs, ce n'est pas tout, ré- 
pondis-je,il m'arrive encore une demi-douzaine 
de femmes par la poste. 

— C'est assez, interrompit Son Altesse avec 
fermeté^ ne voyez-vous pas que tous ces mariages 



DU CARDINAL DUBOIS. 279 

prouvent qu'il n'en existe aucun. Je vais faire 
rechercher les auteurs de ces calomnies souter-- 
raines ^ de ces lettres perfides ^ j'en ferai une pu- 
nition exemplaire. Dubois est archevêque de 
Cambrai; respectez -le en faveur de son titre ^ 
sinon de sa personne. 

— Baisse la tête , fier Sicambre , dis- je à Ri- 
chelieu. 

— Enfin, continua le bon Prince, puisque j'ai 
jugé Dubois digne de l'honneur que je lui fais , 
ce serait m'offenser moi-même que de l'ofienser. 

— Monseigneur, reprit l'incorrigible Arouet, 
vous êtes plus fiiible que Jésus-Christ^ qui ne 
voulut pas changer des pierres en pains. 

— M. de Voltaire, dis- je à l'auteur d'OEdipe, 
je vous répéterai ce que disait le Tentateur : Si 
vous vous prosternez et m'adorez, je vous don- 
nerai tout ce qui vous plaira. 

— Donnez-moi seulement l'absolution^ Mon- 
seigneur. » 

Il s'inclina profondément devant moi^ et je lui 
appliquai un demi-soufflet, avec cette formule : 
Confirmabo le. Le Régent m'attira dans un coin, 
et me demanda ce que je pensais de son expé-^ 



aSo MÉMOIRES 

(lient pour faire taire les bruits de mon mariage^ 
Je l'en remerciai du fond de mon cœur , et lui 
appris le résultat du voyage de Maroy. Ce récit 
Tenchanta^ et il m'ordonna de me mettre en me- 
sure pour le sacre^ qui aurait lieu aussitôt après 
que je serais prêtre, u Cependant, ajouta- t-il^ je 
n'y pourrai pas assister. 

— Rougiriez-yous de l'œuvre de vos mains? 
répliquâi-je. 

- — Non pas^ mais j'ai promis à Madame de n'y 
pas aller. 

— En ce cas , Monseigneur^ vous pouvez sa- 
crer qui vous voudrez j je ne prête pas mon front. 

— « Bon ! tu en as bien assez pour cela. » 
Je m'en allais fort triste^ lorsque je rencontrai 
M™ de Parabère et le duc de Mazarin^ qui m'ar- 
rêtèrent par ces deux allocutions :• 

« N'est-il pas vrai que tu vas recevoir le bap- 
tême^ l'abbé? 

— Non pas y Monseigneur va faire sa première 
communion. ^ 

— Voilà deux bons mots, Madame, répli-^ 
quai- je ^ qui auront bonne grâce à être répétés* 



DU CARDINAL DUBOIS. a8i 

— Ainsi soit-il , dit le Duc en me quittant la 
place. 

— Madame^ continuai-je^ étes-vous en état de 
me rendre un petit service. 

— Un grand, si vous voulez, mon cher abbé- 

— Comme on ne donne rien pour rien, je vous 
promets deux cent mille livres en actions. 

— Cela vaut mieux qu'en paroles ; j'accepte, 
sans savoir ce dont il s'agit. 

— De faire en sorte que Son Altesse soit pré- 
sente à mon sacre. 

— La chose est d'autant plus aisée que j'y con- 
sacrerai ma nuit. 

— Vous savez donc, belle dame, le moyen de 
tout obtenir de Philippe ? 

— En lui accordant tout. » 

Je regardai ma cause comme gagnée entre les 
mains d'un si séduisant avocat. 

Le cardinal de Noailles avait cru m'embar- 
rasser beaucoup en exigeant un certificat de bonne 
conduite et la preuve que j'étais prêtre. Je me 
hâtai de le satisfaire pour imposer silence à mes 
envieux et à mes ennemis. Le bruit de ma nomi-^ 
nation était répandu dans le public ^ on en glosait 



38a MÉMOIRES 

de tous côtës^ et les satiriques avaient déjà pris la 
plume. Je remis une somme à Fontenelle pour 
qu'il se chargeât d'anéantir couplets et ëpigram- 
mes (i). Il eut même l'adresse de tirer deà reçus 
dans lesquels ces grenouilles du Parnasse se bâil- 
lonnaient la bouche à raison de cent ou deux 
cents livres : une menace de la Bastille était au 
bout de cet argent. En même temps^ j'écrivis à 
Home pour demander l'induit du Pape, le cha- 
peau de cardinal, et pour annoncer à l'évéque de 
Sisteron, ma créature, qu'il était nommé, par mes 
soins, chargé des affaires du Roi à la cour de 
Rome. Lafiteau fit son deuil de l'archevêché^ et 

(i) Voici une épigramme bien conoue sur le nouvel ar- 
chevêque de Cambrai : 

Je ne trouve pas étonnant 

Que l'on fasse un ministre, * 
Et même an prélat important, 

D'un m , d'un cuistre. 

Rien ne me surprend en cela : 

£t ne sait-on pas comme 
De son cheyal Galigula 

Fit un consul à Rome? 

(Note de l'Editeur,) 



DU CARDINAL DUBOIS. ad 5 

voyant bien que son sort était entre ses mains ^ 
il ne tarda pas à m'envoyer une promesse défi- 
nitive du chapeau ^ qui pourtant se fit attendre 
jusqu'à l'année suivante. Pendant ce temps-là^ j'é- 
tais en butte à des railleries qui venaient se briser 
sur ma mitre d'archevêque. Je ne pardonnai pas 
à Noce d'avoir fait une comédie d'un bon mot. 

La veille de mon ordination^ la Fillon^ qui 
avait les grandes et petites entrées au Palais- 
Royal^ comme une princesse du sang^ se pré^ 
senta en grand deuil à l'audience du Régent avant 
que j'y arrivasse;, tous les roués l'entourèrent^ 
comme si d'avance il ne fussent pas instruits du 
rôle qu'elle avait à jouer. 

(( Ahl ahl dirent-ils, Monseigneur, la Fillon 
fait pénitence. 

— Il vaut mieux tard que jamais , répondit le . 
Prince. 

— Oui, Monseigneur, il y a temps pour toutes » 
choses, riposta la Fillon. 

— £h bien I nous apportes-tu du fruit nou* 
veau ? 

— -M'en est-ce pas que ma conversion? 

— Fillon, dit Nocé;^ tu mérites la discipline. 



284 MÉMOIRES 

— Nous renroierons parmi les Flagellans, 
prit Broglie. 

— Non, Messieurs, répliqua-t-elle , je renonce 
aux vanités du monde et veux profiter des bontés 
de Son Altesse royale. ^ 

— Quelles bontés? demanda le Régent. 

— Je vous prie , Monseigneur, puisque vous 
êtes si généreux envers les gens de mon métier, 
de m'accorder une abbaye ! 

— Cest juste, dirent tous les jeunes écervelésj 
Dubois a déjà un gros arcbevéché. 

— Oses-tu bien te comparer à Dubois? répon- 
dit en riant Son Altesse. 

— Dieu m'en préserve. Monseigneur ! reprit 
Fillon, et je compte bien le surpasser dans la 
conduite des demoiselles. 

— Nous lui donnerons tous un certificat de 
bonne vie et mœurs, » ajouta Noce. 

J'arrivai sur ces entrefaites, fort préoccupé de 
la cérémonie du lendemain, et quoique les rires 
redoublassent à mon aspect, je ne reconnus pas 
Fillon à ses babits d'enterrement. 

« Monseigneur, me dit Richelieu d'un air 
grave, voici une des épouses de Votre Ëminence.» 



DU CARDINAL DUBOIS. a85 

Je m'avançai en tremblant de tous mes mem- 
bres, et Fillon se retournant vers moi, j'aperçus 
le visage effronté de l'entremetteuse : 

féif^aderetrOySatanaSy exorcisa te! m'écriai-je. 

— Sais-tu ce que demande Fillon, l'abbé? 
me dit le Prince. 

— .Pour elle?répondis-je. 

— Sans doute, riposta Noce ; la bonne mère a 
encore des prétentions. 

— Il faudrait la marier avec l'abbé , remarqua 
Brogiie. 

— Quelque cbose qu'on fasse , nous ne serons 
pas cousins, dis-je en colère. 

— Dubois, reprit le Régent, je te laisse juge 
eh cette affaire. Fillon sollicite une abbaje. 

— Il faut la renvoyer à son couvent, m'écriai- 
je; ma crosse! s'il yous plaît , je vais lui montrer 
le cbemin du salut. » 

Je lui montrais en même temps le chemin de 
la porte; elle salua profondément et se retira 
plus vite qu'elle n'était venue, f L'abbé, me 
criait le Prince, demande-lui si elle veut entrer 
aux Carmélites comme novice ! » Je fus consolé 
de cette farce, en apprenant officieusement que 



a86 MÉMOIRES 

la Parabère avait tenu ce qu'elle avait promis^ 
et que Son Altesse paraîtrait à la cérémonie de 
mon sacre. 

Je tombai comme une bombe chez mon ami 
Massillon, qui, admonesté par le cardinal de 
Noailles et par une vingtaine de prétendans a la 
prélature, gardait le lit, et se plaignait de la 
goutte aux mains pour ne pas écrire ce que je 
voulais. 

w Cependant, lui dis-je tout d'abord, vous 
auriez les deux mains coupées que je ne vous fe- 
rais pas grâce de mon certificat. 

— J'aime trop la vérité pour vous cacher que 
je suis fort embarassé... 

— Et pourquoi donc? il me semble que fe 
cardinal de Richelieu et le cardifial Mazarin sont 
des exemples et des comparaisons... 

— Si vous y tenez absolument, je le ferai ce 
certificat, mais dans un autre instant. 

— Lorsque je n'en aurai plus besoin ?... 

— Alors, plutôt que de vous fâcher, compo* 
sez-le à votre guise, et je le signerai. 

— Vraiment, il serait beau que l'abbé Dubois 
devint l'indigne secrétaire de l'éloquent Massil- 



DU CARDINAL DUBOIS. 1lS^ 

Ion; (l'ailleurs; j'aurais peur de me brûler trop 
d'encens sous le nez. 

— Que voulez- vous que je dise? 

— Le sais-je? N'avez-vous pas de belles phra- 
ses en provision , un prédicateur comme vous , 
membre de l'Académie française ! 

— Puisqu'il le faut absolument. •• /nais le pé- 
ché n'en doit être attribué qu'à vous seul ! 

— Deux fois pour une, si vous êtes à cela 
près. 

— Mon Dieu l quel rôle vais-je reqiplir ! 

— Un fort beau! celui de parrain d'un homme 
tel que Dubois ! )i. 

U se releva sur son séant de l'air d'une Iphir- 
génie en Aulide immolée^ prit la plume d'une 
main tremblante, écrivit, effaça, soupira, reco- 
pia, et me mit aux mains un certificat en bonne 
forme, dans lequel il rendait hommage à la pu* 
reté de mes mœurs, à mes aumônes, à mes bon- 
nes intentions, à ma science ecclésiastique. 

c< Digne ami! m'écriai-je, c'est du dévoùment; 
]e n'aurais pas fait mieux. . 

— Que le Ciel me pardonne le mal , s'il y 
en a ! 



^ MÉMOIRES 

— Vous êtes étonné, et le serez bientôt davan<« 
tage lorsque je serai cardinal ! 

— Vous! 

— Avant la fin de. l'année, et je dirai comme 
Desbarreaux : 

Et dessus quel endroit tombera le tonnerre, 
Qqî ne soit tout couvert de sang de Jésus-Christ ! 

— Mon cher Dubois, je commence à revenir 
des vanités du monde; j'irai m'enfermer dans 
mon diocèse, et consacrer le reste de ma vie au 
troupeau du bon Pasteur. 

— Moi, je ferai résidence à -la cour, et si Ton 
met en doute la pureté de mes mœurs , mes au- 
mônes, mes bonnes intentions, ma science ecclé- 
siastique, j'étalerai votre certificat. 

— Rendez-le-moi, je vous en supplie ! 

— ^Après mon sacre, volontiers, avec deux au- 
tres signatures d'évêque. 

— Gela me raccommodera avec ma cons- 
cience. 

— Adieu, mon cher Petit Carême, il faut que 
j'aille me faire... 

— Prêtre ! 



DU CABDINAL DUBOIS. 089 

— Mon petit ëvéque de Nantes a reçu mes 
ordres; il va maintenant me donner ceux de llË- 
glise. » 

Jç laissai Massillon avec ses remords reméditer 
son sermon sur le petit nombre des élus^ et j'allai 
tout disposer pour me faire or(]y)niier prêtre. Je 
ne croyais pas si difficile de donner un ordre. Je 
craignais que la cérémonie ne fat troublée par 
les roués et par la Fillon^ si l'on savait l'endroit 
où elle aurait lieu. M. de Tressan m'avertit méme> 
d'un complot du cardinal de Noailles pour em« 
pécher que je devinsse un des membres de l'É- 
glise : il était question d'employer la force des 
armes et de recourir à la justice séculière. Je n'a- 
vais rien à craindre^ si ce n'est le scandale^ et 
j'étais résolu à l'éviter. Le bon évêque de Nantes 
aplanit toutes les difficultés^ et^ petsuadé qu'il 
n'y avait pas moyen de revenir sur un sacrement , 
je me laissai faire ^ quitte à n'écouter pas ensuite 
les reproches de Janus-Noailles. 

Selon les instructions de Tressan^ le 23 février 
je mandai Bastide, successeur de Chef, mon pre- 
mier maitre-d'hôtel. « Un cuisinier comme toi y lui 
dis-je, sait que la langue n'est pas toujours une 



990 MÉMOIRES 

bonne chose; je te prie de ne ie servir de la tienne 
qu'avec prudence. Dans ce sac sont huit cents li- 
vres, sur lesquelles tu feras les dépenses néces- 
saires. Va -t'en dans la chapelle des Quinze- 
Vingts, tu remarqueras un homme auprès du 
bénitier à gaiy:h|; tu lui feras signe, et il te sui- 
vra; vous irez au Carrousel, où vous trouverez 
un carrosse attelé de quatre chevaux, et deux 
personnes dedans, qui vous attendent; vous pren- 
drez place, et n'ouvrirez qu'à la barrière ce pa- 
quet, qui vous instruira de votre destination. » 
L'homme du bénitier était Taumônier de M. de 
Tressan;les deux personnes de la voiture, se& 
valets-de-chambre, et ce paquet cacheté. conte- 
nait une lettre pour un curé de village au-delà 
de Poissy. Bastide montra beaucoup d'intelli- 
gence dans àa mission ; il remit la lettre au curé, 
qui, après l'avoir lue, lui dit de retourner à 
Poissy et de faire apprêter un grand souper dans 
la meilleure hôtellerie. L'évéque de Nantes et 
moi nous arrivâmes le soir même dans un équi- 
page à six chevaux. Cojgixne la journée du len- 
demain devait être laborieuse, nous soupâmes et 
nous couchâmes. J'avoue que cette nuit^là je ne 



DU CARDINAL DUBOIS. 291 

dormis pas y et rêvai tout éveillé : il me semblait 
voir la chambre pleine de cardinaux en habits 
de cérémonie. 

De grand matin ^ M. de liantes vint me cher- 
cher à petit bruit ; nous sortîmes par une porte 
de derrière, et, à travers la campagne, gagnâ- 
mes le presbytère du village, où le bon curé 
nqus fit une réception plus glorieuse que si c'eût 
été à l'Académie française. Mon neveu, le cha- 
noine de Saint-Honoré (i), avait envoyé en se- 
cret les ornemens nécessaires que je lui avais de- 
mandés. Ce fut une rude corvée que tout un jour 
dépensé en religion, dans une église froide et 
humide, et cela presqu'à jeun. Mes entrailles 
criaient, mon <;aractère sortait des gonds, mes 
nerfs s'agitaient^ tandis que je recevais comme 
un poids de deux cents livres le sous-diaconat , 
le diaconat et la prêtrise. L'évéque de Nantes eut 

(1) Dans la première partie de ses Mémoires, Dubois 
dit que ce chanoine n'a pas vécu long-temps : il est présu- 
mable qu'il fît obtenir au frère de ce dernier la survivance 
*du canonicat. Du moins, est-il certain qu'un neveu du car- 
dinal, chanoine de Saint-Honoré, fut un de ses héritiers. 

{Note de V Éditeur,) 

19. 



^gpL MÉMOIRES 

plus de constance que moi : « Il faut bien souffrir 
un peu, me dit-il, pour les mérites de Tarche- 
véché. » J'étais dans une disposition d'esprit si ir- 
ritable, que j'avais plutôt l'air d*un possédé que* 
d'un ordinand ; je m'allai jeter contre un banc 
en disant ma première messe, et je poussai de 
douleur un juron, que je déguisai vite dans un 
Dominas vobiscum. L'évéque de Nantes se tint 
les côtés pour ne pas rire. Mon expédition finie, 
je me fis délivrer un brevet de prêtre par ce pay- 
san de curé , qui me remercia , les larmes aux 
yeux y d'un présent de dix mille livres. Le coup 
que je m'étais donné me faisait boiter cahin, 
caha. 

« D'où venez-vou5 donc. Monseigneur? me 
dit Bastide à mon retour à l'auberge. 

— Je viens de me déchirer la jambe , répon- 
dis-je avec une grimace. 

— Vous avez dû bien jurer? 

— Pas autant que j'aurais voulu, je te jure. » 
Je retournai le soir même au Palais-Royal , 

tout joyeux de pouvoir dire la messe. Le fripoE 
de Bastide me fit payer chèrement ce plaisir ; 
mes huit cents livres y passèrent , et plus. 



DU CARDINAL DUBOIS. ^3 

Le cardinal de Noailles rongea son frein de 
me savoir prêtre malgré lui et malgré moi. Mon 
certificat acheva de le mettre sens dessus dessous. 

« Ce n'est pas. un homme, dit-il, ^ue l'abbé 
Dubois ! 

— Demandez à M"* de Tencin, » répondit Ri- 
chelieu. 

Cependant je retardais mon sacre, ayant honte 
de n'être pas encore cardinal. Lafiteau ne cessait 
d'entretenir mes espérances, et l'on me fit ache- 
ter la promesse du chapeau plus de trois cent mille 
livres, accordées par le Régent au chevalier de 
Saint-Georges, qui n'aspirait qu'à devenir roi 
d'Angleterre, pour l'honneur de l'Église romaine. 
Ce pauvre niais de Stuart ne veut pas croire qu'il 
se ferme son royaume à jamais en s'intitulant 
roi par la grâce du Papej néanmoins il faisait 
de son mieux pour me couvrir la tête, car il avait 
grandement besoin d'argent. Cependant le cha- 
peau n'arrivait pas. Je. fus tenté de le jeter par- 
dessus les moulins. J'écrivis tarabjn tarabas à 
mon jésuite, pour lui laver la tête; et comme 
sa réponse n'arrivait pas, je me résignai àci'étre 
sacré qu'archevêque*. Le mois de juin commen* 



294 MÉMOIRES 

çait, et depuis janvier on avait eu tout le loisir 
de s'accoutumer à ma nouvelle figure; le rire 
ëtait las y les plaisanteries usées ^ et même la 
sourde indignation du cierge apaisée comme par 
enchantement. Je pris donc jour pour mon sacre, 
et allai prêter serment au Roi le 6 juin. 

te Dubois, me dit le Régent^ prends garde que 
]e ne te fasse observer ton serment avec la même 
ponctualité que j'ai mise à tenir le mien I 

— Moi, Monseigneur, je consens à tout, ex- 
cepté à la résidence. 

— Conserve donc le Palais-Royal pour dio- 
cèse, et que le Palais-Royal te conserve. 

— ^Dieu me bénisse ! » répliquai-je en étemuant. 

Sa Majesté me considéra en mon nouveau cos- 
tume ; mes yeux rencontrèrent les siens , et je ne 
fus guère édifié de lui avoir ri au nez. 

« Monsieur^ dis-je à Tabbé de Fleury, appre- 
nez à Sa Majesté qu'il y a des évêques que je 
ne prendrais pas pour bedeaux. 

— M. Dubois, dit le jeune Roi, votre perru- 
que est de travers. » 

Je fîis assassiné de regards duraWt cette séance, 
que ma diurie prolongeait avec mes souffrances; 






DU CARDmAL DUBOIS, a^S 

je fis- des gestes et des grimaces^ qui nie don- 
naient Fair d'uu diable aspergé d'eau bénite. 

m 

« QuVt-il donc Tabbé? demanda. le Roi;. on 
croirait qu'il n'a pas là conscience tranquille. 

— Ce n'est pas la conscience , Sire , m réjpon- 
dit le duc d'Orléans sans autre explication. 

Pour obvier aux inconVéniens d'une. représen- 
tation de quatre heures, je fis faire par Truchet/ 
de l'Académie des sciences^ que l'on nomme le 
père Sébastien^ un urinai à ressort et portatif. 

(« Monseigneur^ me dit le père Sébastien^ je 
suis l'homme qu'il vous faut ; c'est moi qui ai dL^ 
rigé les jets d'eau de Versailles, 

— Un moment l il ne s'agit pas de jets d'eau. 

— Reposez-vous sur mon habileté ; je connais 
l'hydraulique et les machines. 

— Avise surtout à ce qu'il n'arrive pas d'ac- 
cident. 

— Il suffit, Monseigneur, vous en serez con^ 
tent, comme des jets d'eau de Versailles. » 

Je me défiais de ses jets d'eau, et ce ne fut 
pas sans un sentiment de crainte que je m'aven- 
turai avec sa piacbine, composée d'une éponge 
renfermée dans un vase de fer-blanc. Je fus tcnlé 



ag6 MÉMOIRES 

de penser^ d'après révénement ^ que c'était un 

tour de jésuite. 

Le grand jour vint; l'église du Val-de-Grâce 
avait. été décorée magnifiquement: un amphi- 
théâtre était élevé dans la nef; des tapisseries y 
des guirlandes de fleurs^ des décorations d'opéra, 
rien ne fut épargné. Toute ma maison était. ha- 
billée de neuf ; Maroy, en juste-au-corps de satio, 
&îsait un des maîtres des cérémonies! Pour moi, 
j'étais si joyeux , que je chantais des psaumes et 
des répons; je répétais mon rôle à demi voix, 
je m'apprenais à distribuer des bénédictions^ 
M"' de Tencin me servait de valet-de-chambre, 
et cette bonne dame était gonflée de joie de me 
voir en soutane violette avec le rochet de den- 
telles et de moquette. Pendant ma toilette la fe- 
nêtre était ouverte, et une couturière d'une mai- 
son voisine prit mes bénédictions pour des si- 
gnaux amoureux. Pour être archevêque, on n'en 
est pas moins homme : Forceville, en accommo- 
dant ma perruque, me saupoudra le visage de fa- 
rine; le drôle l'avait fait exprès pour m'éprouver, 
mais je courus après lui, et des coups de pied 
donnés à un valet ne sont pas un péché mortel. 



DU CARDINAL DUBOIS. I97 

Ce fut une belle cérémonie ; j'aurais voulu étre« 
à la fois acteur et spectateur. Le duc d'Orléans y 
parut, ave(Asôn fils le duc de Chartres, dans une 
tribune du chœur apparente. M™« de Tencin, pa- 
rée comme un archevêque, était placée en face de 
moi, par une galanterie de Tévêqiy de Nantes. Le 
cardinal de Rohan officiait pontificalement, as- 
sisté de M. de Tressan, qui montrait aux dames 
ses belles mains, et par Massillon, qui expiait son 
certificat. L'église était pleine à comble de pré- 
lats, de princes^ de gentilshommes, de dames et 
de cent-suisses. On ne voyait que diamans, étoffes 
de brocart d'or et d'argent. Je n'étais pas assez 
fat pour croire que c'était moi à qui l'on faisait 
honneur en assistant à mon sacre; mais au Ré- 
gent, à la protection duquel je m'étais accro- 
ché. J'aperçus bien des sourires sur bien des 
boucbes; mais je redoublai de majesté, faisant 
sonner ma crosse et briller mon anneau, fait d'un 
d'un seul diamant, présent de Son Altesse royale. 
Le Prince ne perdait pas un de mes mouvemens, 
qui ne manquèrent pas de gaucherie, de sorte 
que j'allais à droite au lieu d'aller à gauche, et que 
j'embrouillais la cérémonie sans penser à mal. 



agS MÉMOIRES 

Tout alla bien jusqu'aux litanies ^ où il iisillait 
m'agenouiller et me tenir devant l'autel. Je me 
fis répéter deux fois Tordre de cett» dangereuse 
position; car mon uiînal était^ non-seulement in- 
commode^ mais très-mal inventé. Je jurai tout 
bas contre le père Sébastien j jusqu'à ce que ma 
colère s'échappa en même temps qu'autre chose. 
c( B... de père Sébastien! n m'écriai^ je en me sau- 
vant dans la sacristie. Cette fuite soudaine causa 
une rumeur^ qui s'assoupit à ma réapparition. Les 
évéques officians avaient été stupéfaits de l'éner- 
gique litanie que j'avais proférée^ et dont j'étais 
scandalisé moi-même; Massillon eut l'idée que 
î'avais vu ^ comme Balthazar^ une main écrivant 
sur le mur des caractères de feu. La cérémonie 
continua d'une manière décente. J'exaltais, et 
j'avais chanté Magnificat en l'honneur de Son 
Altesse royale^ qui exaltavit humiles.Ge mauvais 
plaisant de Richelieu s'approcha de moi dans un 
moment où j'étais assis sur mon siège pontifical : 

« L'abbé 9 me dit-il^ voilà ce qu'on gagne à 
être archevêque ; vous n'êtes plus secrétaire 
d'État. » 

Le traître s'esquiva après avoir empoisonné 



DU CARDINAL DUBOIS. 299 

ma jAle. J'avais d'autant plus lieu de croire ce 
qu'il me disait, que plus d'un m'avait déjà me- 
nacé de la résidence. Je fis triste mine, et je tour- 
nai vers le Régent des yeux larmoyans , qui de- 
mandaient grâce. Ce supplice dura jusqu'à la fin 
de la cérémonie. Je m'empressai de joindre le 
duc d'Orléans avant qu'il partit pour Saint- 
Cloud , comme il en était convenu , afin de me 
laisser l'entière disposition du Palais-Royal. 

« Monseigneur ! lui dis-je d'une voix pitoya- 
ble, est-il vrai que vous refusez mes services? 

— Qui a dit cela à Ton Éminence? 

— Richelieu m'est venu bourdonner aux oreil- 
les cette nouvelle, qui m'a fait maudire mon am- 
bition ecclésiastique. 

— En effet, je pourrais me formaliser de ce 
que Dieu te partage avec moi; mais je ne suis pas 
jaloux de mes droits. 

— Ainsi, je resterai votre bien dévoué secré- 
taire d'État. 

— Ah ! tu me rappelles que je t'ai ôté ta place ! 

— Par ma crosse ! 

— Vois, on m'a appris ce matin ce que j'ai 
fait. 



3oo MÉMOIRES 

— Monseigneur^ ne riez pas ainsi ^ je m'irais 
pendre de douleur au haut de la cathédrale de 
Cambrai. 

■ 

— A te parler franc, Dubois, je n'irai pas de 
gai té de coeur me priver d-un vieil ami d'en- 
fance. 

■ > 

— Vous avez raison, Monseigneur, et si je 
meurs avant vous, comme il a été prédit, vous 
me regretterez plus d'une fois. 

— Les gazettes anglaises ne pensent pas d§ 
même. 

— Je leur pardonne^ car j'occupe la placé de 
Fénelon ! » 

Le Régent me montra divers passages des ga- 
zettes de Londres^ qui annonçaient que j'avais 
quitté ma charge de secrétaire d'État. Cétait 
une perfidie du comte de Sennectère ou de mes 
ennemis de France, J'avais le cœur gros de cetlt 
lâche attaque, et avant le dîner je dictai à La- 
vergne des lettres qui sentaient encore le secré- 
taire d'État. Ce vilain bruit de Londres m'étour- 
dit pendant tout le repas, et ma mauvaise humeur 
se .fit jour à travers mes politesses. J'étais content 
comme archevêque, mécontent comme ministre, 



DU GARDmAL DUBOIS. Soi 

et si j'avais eu ma crosse à la main j'en aurais 
donné de bons coups. 

Le festin fut splendide ; les deux principales 
' tables avaient été dressées dans le grand appar- 
tement du Régent. Le corps diplomatique^ la 
cour y la robe et la prélature avalent fourni des 
convives de bon appétit. Quatre-vingts cent- 
suisses , ayant un officier en tête^ comme à la pa-» 
rade y portaient les plats ; des pages et des valets- 
de-chambre conduisaient le service. Amis et enne- 
mis étaient chez le véritable Amphytrion où Ton 
dîne^ Villeroy, Tallard et Berwich s'étaient atta- 
chés d'eux-mêmes à mon char qui s'armoiriait de 
crosses. Les cardinaux de Rohan et de Bissy 
avaient lès places d'honneur^ puisque c'était u|ie 
fête ecclésiastique. J'entendis quelqu'un dire à 
côté de moi que^ pour faire les pendanSy on 
avait choisi àeuxpendards. La plaisanterie avait 
de l'aigreur. Toutes les personnes de distinction 
étaient invitées au Palais-Boy al. Les prêtres, eu- 
rés et vicaires qui m'avaient sacré trouvèrent au 
Val- de -Grâce une table bien servie pour se 
refaire de leurs fatigues. Le repas du Palais- 
Royal fut attristé par ma mine renfrognée, que ne 



3oa MÉM)IRES 

réussit pas à éclalrcir l'agréable conversation de 
Fontetielle. Mon nigaud de frère, qui s^mpatro- 
nisa brutalement dans une place d'honneur, lan- 
çait par momens de grosses sottises qui m'écra- 
saient de tout leur poids. J'espère que le bon 
Dieu me tiendra compte, à titre d'indulgences ^ 
de ce que j'ai souffert dans cet éternel dîner. Par 
bonheur que Son Altesse royale en avait voulu 
faire tous les frais. Il coûta plus de trente mille 
livres, avec les porcelaines cassées. Soyez donc 
archevêque i à présent! 

La comédie fut dans l'office, comme tout Paris 
le sut le lendemain ; lé mot est assez comique- 
ment naïf pour que Fontenelle ne puisse se l'at- 
tribuer, ainsi qu'il fait de toutes les sailliçs d'à- 
propos. Je crois qu'à la place de Ruffin, j'aurais 
fait la même réponse. Les laquais, valets et co- 
chers et valetaille des Éminençes étaient occu- 
pés à faire main-basse. sur les restes du festin; 
mets exquis, vins français et étrangers, tout était 
la proie de ces sauterelles. Les têtes animées, on 
parla politique d'antichambre ; la livrée se dis- 
puta sur les prééminences des évêques et cardi- 
naux, ses maîtres. Les avis étaient partagés. 



DU CARDINAL DUBOIS. 3o3 

(« Il me semble , dit le laquais de rarchevéque 
de Reims, que mon maître est le plus grand sei- 
gneur de vous tous : car, non-seulement il porte 
le chapeau rouge, mais il a Fhonneur d'être duc 
et pair et de sacrer le Roi* 

— Oui dà, répartit mon laquais avec ou sans 
malice, si ton maître sacre le Roi, le mien sacre 
Dieu, et tous les jours encore. » 

L'aveu était dépouillé d'artifice* 

On voulut me donner un ridicule que je ne 

pris pas : on me nomma l'archevêque de je 

n'oserais pas dire quoi. On m'envoya des lettres, 
des épigrammes, des poissons, des groseilles, 
mille polissonneries des halles. Je ne baissai 
pas la tête, et pour rougir, j'attendis que je fusse 
cardinal. Pour m'éclipser à toutes ces railleries, 
je préparai pour le mois de janvier de l'année 
suivante, une fournée d'êvêques et d'archevê- 
ques ; ce qui fit dire qu'il pleuvait des mitres et 
des crosses. J'eus occasion de rétorquer à Ma- 
dame une de ses plaisanteries : 

(c A qui donnerons-nous l'évêché de Charen- 
ton? lui dis-je. 



3o4 BiÉMOmES 

— Monsieur^ me répondit-elle^ à celui qui 
vous a fait archevêque.» 

M"' de Tenciu est Jbien heureuse d'avoir un 
ami qui a toujours une absolution dans chaque 
main. 



DU CARDINAL DUBOIS. 3o5 



^i^'*-' 



CHAPITRE VII. 



Les racoleurs. — Parade du Mississipi. — Aventurede M. et 
j|me Quooiam. — Prospérité du Système. — La rue 
Quiocampoix. — Maroy enrichi. — Agioteurs princi- 
paux. — \ie prince Papyrius, — Ovation de Law; ses 
amours. — M™* de Bouchu. — Au feu. — Verse ^ coquin. 

— Les duchesses. — Baisement de main. — Les amans 
de M"**deTencin. — Calomnies. — Le roi Midas. — Le 
laquais maître. — Le cocher de Law. — La cuisinière 
de M™* Beson. — Lapsus linguœ. — Lâche brutalité du 
prince de Conti. — Abjuration de Law. — 'Chute du Sys- 
tème. — ^Rusc du président de Noviow. — L'enchantemeni: 
et le signe de croix. — La banque débanquée. — Edits 
et arrêts. — Exil du Parlement. — D'Argenson relfket les 
sceaux à d'Aguesseau. — Popularité du prince de Conti. 

— Menaces d'une Saint-Barthélémy. — Troubles dans 
Paris; trois hommes étouffés. — Le peuple au Palais- 
Royal. — Audace et présence d'esprit de Leblanc. — Le 
pain et le vin. — Law sauvé. — Madame prise pour Law. 

— Les conseils. — M. de Chiverny et sa chaise à por- 
teurs. — Le carrosse en cannelle. — Couplet inédit de 
Voltaire. — hejeu du Parlement. — Fin du système. •— 
Boursel et Law. — Les chansons. — Le Parlement de 
Law. -^ Départ de Law. — Sa retraite à six lieues de 
Paris. — Espionnage de Dubois. — Lettre inouie de Law. 

— Note au sujet de cette Lettre. — Apoplexie du Régent. 
— Fuite de Law. 

La compagnie d'Occident prospérait, quoi- 
qu'il ne manquât que des colons dans la colonie 

IV. 20 



3oG MÉTtlOIRES 

(lu Mississipi. Cependant on embarquait beau- 
coup de monde, qui mouraient en roule, ou 
bien en arrivant se trouvaient sans ressources. 
Mais la traite était longue, et les cris de ces mal- 
bcureux ne traversaient pas les mers pour dc?s- 
enchanter les Mi^sissipiens, comme on appelait 
les actionnaires, desquels j'avais l'honneur d'être, 
sans risques, Law m'ayant donné, pro 2?eo, ce 
papier que tout le reste achetait à prix d'or. Ce- 
pendant, comme je l'ai dit, les contes de fées 
composés par Lamolhe et Fontcnelle, et procla- 
més sur les places par des racoleurs, entraînaient 
beaucoup de dupes. Voici une de ces parades 
qui jetaient de la poudre d'or aux yeux des 'ba- 
dauds. Fontenelle, qui me Ta donnée, voulait 
me faire croire qu'elle était de Lamothe; elle me 
parait fort amusante, surtout lorsque je me la 
représente débitée du haut des tréteaux par des 
baladins habillés en sauvages, et tympanisés de 
tambours et de cimballcs. Il y en avait un à l'en- 
trée de la rue Quicampoix que l'on allait en- 
tendre par curiosité j il était auteur et acteur: 
SCS harangues étaient plus naïves que celles de 
l'académicien. 



DU CAJIDINâL DUBOI5. So; 

« Habitans de Paris, de TEurope^ de l'Asie, 
» de r Afrique et de l'Amérique^ voici ce qua 
» Sa Majesté le roi de France, de Navarre et du 
» Mississipi a euTavantage de me communiquer, 
») pour que je vous le communique à mon tour. 
» Ce n'est ni la peste, ni la gale, ni autre ma- 
» ladie; au contraire^ il s'agît d'un remède à la 

. » maladie de faute d'argent. Vous tous, nobles 
M ou roturiers ( car je ne prétends favoriser per- 
» sonne, et je m'adresse aux femmes^ mariées 

. » comme aux autres ; à tous les honnêtes gens 

^ » surtout qui n'ont pas d'ouvrage, de métier, d'a- 
» sile , mais qui ont de l'orgueil ) ; vous tous donc 
» étea invités à faire, pour votre plaisir, le voyage 
» du Mississipi, et à revenir plus riches que des 
» princes, avec deux mille ou cent mille livres 

. » de rente, à votre fantaisie. Bien entendu que 

» j'ai remercié en votre nom Sa Majesté, qui s'in- 

M téresse à tous, même aux enfans qui tètent en* 

» core. Vous n'êtes pas seulement Français, vous 

» êtes Mississipiens, et danà un an et quarante 

» jours il n'y aura plus dans les Etats de SaMa- 

» jesté que des millionnaires , ce qui sera fort 

» avantageux pour le commerce et les marchands 

30. 



3o8 MÉMOIRES 

» (le papiers. Or donc, en attendant, le roi de 
» France et moi avons quelques propositions à 
w vous faire, que vous accepterez avec reconnais- 
» sance. M. Law, qui possède dans le Nouveau- 
» Monde des royaumes plus grands que la France, 
» plus riches que le Pérou , a besoin de sujets de 
)) bonne volonté. Que ceux de tous âges, de tout 
)) rang qui voudront s'embarquer sur ses vais- 
» seaux, soient certains de devenir ducs, princes 
» et même empereurs, une fois établis dans^ ce 
» pays de Cocagne qde Ton nomme Louisiane , 
» parce qu'il y pousse d^ louis d'or comme des 
» champignons. Le Mississipi, dont je suis charge 
» de vous faire les honneurs, est la propriété de 
» M. Law, qui, comme vous savez; a dans ses 
» Coffres de quoi acheter la pantoufle du Pape. 
» C'est là une jolie province , où les blés ne se se- 
rt ment pas, où les pavés des rues sont d'or pur, 
» où les habits ont des boutons de diamant, où 
» les pauvres ont des palais et au moins quatre 
» domestiques , où le pain ne se vend que deux 
» sous la livre, où l'on se sert d'éléphans au lieu 
» de chevaux, où l'on vit cent ans, messieurs et 
» mesdames, et chaque année en vaut plus de 



DU CARDmAL DUBOIS. 309 

» deux des nôtres, plus de trois, plus de viugl. 
» L'eau-de-vie s'y donne pour rien; le vin, per- 
» Sonne n'en veut; j'entends de vos médians de. 
» Surène, car on y boit du vin qui n'a pas son * 
» pareil. Dans celte contrée délicieuse, où, pour 
)) ainsi dire, les allouettes vous tombent toutes 
» rôties dans le bec, tous les habitans sont no- 
» blés, jeunes et riches. On vous a parlé des mi- 
» nés d'or de l'Amérique, mais ce n'est rien à 
» côté de celles du Mississipi; chacun est libre 
» de les exploiter. On sort le matin dans les 
» champs , hors de la barrière , on creuse à deux 
» pieds- de profondeur,^ et on a de l'or plein son 
» chapeau. Veut^on de l'argent, on creuse un 
» trou dans un autre endroit; veut-on des pierre- 
» ries , on n'a qu'à ramasser des cailloux au bord 
;) de la rivière. Nous avons sur notre liste vingt 
» ducs et pairs, et cinquante ambassadeurs d'Es- 
» pagne qui nous ont oflFert leurs services et leurs 
» personnes. Nous sommes pareillement aux or- 
» dres du public, et nous admettrons dans ce 
» paradis terrestre généralement toutes les per- 
» sonnes qui désirent faire fortune. Il suffit de 
» se faire inscrire et de partir dans les carrosses 



3io MÉMOIRES 

» du gouvernement. Il y a déjà cinq cent mil-» 
» lions dehourgeois, artisans^ militaires et grands 
» seigneurs qui ont retenu leurs places^ c^est dire 
» assez qu^il n'en reste pas beaucoup. Dépéchez- 
% vous donc de les prendre. Je' promets pendant 
n la traversée^ à chaque Mississipien^ une ration 
V de pain ^ viande, vin et eau-de-vie à discrétion; 
>»lcs malades seuls boiront de l'eau. Au reste, 
N celui qui sur mer ne sera pas satisfait^ on le 
n renverra de suite en France pour lui laisser le 
» temps de se repentir. J'ai oublié de vous dire 
N que toutes les insulaires sont jolies; néanmoins, 
M pour établir la concurrence, nous nous enga- 
n geons à transporter aussi, saines et sauves, les 
» dames qui désirent une voiture et des laquais, 
n Ces dames seront chauffées , nourries et amu- 
M sées aux frais du gouvernement. » 

Ces absurdités emphatiques éblouissaient la 
canaille, et c'était à qui se ferait inscrire. On 
purgea de cette manière la bonne ville de Paris, 
engorgée de filles publiques sans éducation, de 
vagabonds et de voleurs. Mais comme ceux 
qu'on enrôlait ainsi étaient enfermés jusqu'à leur 



DU CARDINAL DUBOIS. 5ii 

départ pour un port de raer, un grand nombre 
regretta sa liberté, sacrifiée à de beaux menson- 
ges. On expédiait à la Louisiane des vaisseaux 
chargés d'hommes, de femmes et de marchan- 
dises j mais quand toute Técume do la ville et des 
environs, fut déportée volontairement, on n'eut 
plus personne à envoyer, et les racoleurs, qui 
x'taient payés à tant par tête de colon, volontaire 
ou non, suppléèrent à cette disette par àes vio- 
lences intolérables. Il y eut beaucoup d'enléve- 
mens qui avaient Tair d'être permis par les minis- 
tres, et qu'on ne put réprimer tout-à- fait. Je sais 
des marchands qui perdirent leurs femmes et 
leurs filles; d'autres qui les vendirent comme du 
bétail 5 moi-même je saisis cette occasion pour en- 
voyer au Mississipi des coquins et des coquines 
qui ne faisaient que du mal : vaut mieux loin 
que de près. J'aurais bien souhaité que ma 
chère femme prît ce dernier parti, mais elle 
refusa toutes les offres que je lui fis pour jn'en 
soulager une fois pour toutes ; j'allai jusqu'à lui 
proposer une somme capable d'acheter la con* 
science la plus incorruptible. Elle me répon- 
dit pour raison, que de si loin la pension que: 



îia MÉMOIRES 

je lui faisais, pouvait cire interrompue par ac-^ 
cident. Enfin, elle s'enracina à Paris, tout à côté 
du Palais-Royal, de peur que je ne m'envolasse. 
Je ne fus pas plus heureux avec une drôlesse qui 
m'avait joué un tour de son métier, et qui mé- 
ritait le fouet; mais pendant quelle était sur le 
point de s'en aller au diable ou au Mississipi, cet 
autre diable de d'Argenson la vit, la trouva gen- 
tille, et la fit soigner, aGn de l'aimer en sûreté. 
C'est un méchant trait de sa part , mais il y a 
gagné de mourir quelques années plus tôt. 

A cette époque (i), l'aventure da rôtisseur Quo- 
niam fit plus de bruit que n'en feraient toutes les 
broches des rôtisseurs ensemble tournant en 
musique devant le feu. Quoniam avait une femme 
si caressante, que le ban et l'arrière-ban des ga- 
lans rôtissait d'amour dans sa boutique. Je ,crois 
que c'est Richelieu qui la découvrit derrière un 
rempart de rôtis. Deux mots de Richelieu allè- 
rent droit au but ; il adressa tout franc à cette 
belle une vingtaine de damoiseaux, qui s'enflam- 
mèrent très-modérément. Le mari ne voyait que 

(i.) Çrol>aî)lemcnt t; l8. (Note de l'Editeur.): 



DU CABDINAL BUBOISl 3i3 

ses volailles , n'entendait que le bruit de ses Lro- 
ches. Un soir cependant la perfide rôtisseuse , 
voyant son époux dormir au coin du feu , fit en- 
trer dans sa chambre un galant de isatin. Au bruit 
qu'on faisait là dedans^ le mari, pensant que 
M°" Quoniam venait de se coucher, ferma sa 
porte pour en faire autant , puis entra tout con- 
jugalement dans ses foyers domestiques, où il ne 
s'attendait pas à trouver un Troyen paraissant 
fort à son aise. La première idée du pauvre Quo- 
niam fut de courir à la fenêtre , en criant au vo- 
leur, et même à l'assassin, quoiqu'on n'assassi- 
nât personne, tant s'en fallait. Des racoleurs de 
Mississipi passèrent par là ; ils jugèrent que la 
capture du délinquant rendrait service à celui-ci 
et auz juges. Ils cernèrent la maison, de sorte 
que le courtisan ne vit plus de fuite possible* 
m Faites comme moi, lui dit la rôtisseuse, criez 
au voleur I » Les cris se croisaient. et n'imposaient 
pas silence au mari qui, allant ouvrir la porte à. 
ces gens qu'il croyait être du guet, fut arrêté le 
premier. Sa femme accourut en chemise; le ga^ 
lant la suivit aussi légèrement vêtu. 

u Messieurs, s'écria la rôtisseuse, en montrant 



3i4 MÉMOIRES 

son amant, Je vous remercie du secouris qjie vod^ 
nous portez si à propos^ un moment plus tard, ce 
scélérat, ajouta-t-elle en désignant son mari, 
nous aurait peut-être tués. Voyez ce grand cou- 
teau qui pend à sa ceinture. 

— Quoi! M"* Quoniam...., dit en joignant les 
mains le rôtisseur confondu. 

— Ne le lâchez pas , Messieurs, répétait cette 
digne femme; je n'ose soupçonner d'autres inten- 
tions a ce voleur de nuit; si vous n'étiez pas venus 
si à propos , mon mari l'aurait mis en brocLe. >» 

En effet, le galant s'était emparé à tout hasard 
d'une lardoire. M. Quoniam était si troublé par 
cette scène, qu'il demeurait immobile la bouche 
ouverte. On le tira de sa stupeur pour l'emmener 
à la maison d'arrêt, où les colons du Mississîpt 
étaient emprisonnés. Il put entendre, entre les 
mains des racoleurs, les éclats de rire dont la 
rôtisseuse accompagnait son départ; mais il eut 
beau prier ces voleurs de chair humaine, ceux-ci 
ne le voulurent pas croire ou en firent le sem- 
blant; d'ailleurs, i(s avaient remarqué à certains 
signes que le prétendu mari était un homme 
puissaut^et ils préférèrent garder le véritable, qui 



DU CÂftblNAL tîUBOIS. 3t5 

fut transplante de la place du Châtelet auMlssis-^ 
sipi- Uhéroïque M"* Qaonîam fut célébrée dans 
vingt chansons^ qui lui donnèrent plus de vogue 
encore. J'ai raconté ce fait assez peu important, 
parce que mes ennemis m'en ont attribué le 
blâme ^ ajoutant que les racoleurs, avertis par 
ma tonsure et par mes paroles dorées, avaient 
consenti au quiproquo ; mais je n'ai pas le mal- 
heur de ce pauvre mari sur la conscience. Ra« 
vannes, qui n'était pas encore conseiller d'Etat , 
est capable d'avoir fait le coup ; mais il ne s'en 
-est pas vanté, parce que le Régent a dit que l'au- 
leur de cette mauvaise action méritait de prendre 
la place du mari. Au reste, Massillon, confes- 
seur de la Quoniam, a refusé de m'éclaircir dans 
mon doute. Si c'était Son Altesse royale elle^ 
même ! 

Cependant le Système prospérait; Law tumé- 
fiait d'orgueil; il était plus riche que la France 
entière, puisqu'il échangeait pour du papier tout 
l'argent monnayé qu'il pouvait découvrir; un mil- 
lion ne lui coûtait que quelques traits de plume. 
Il avait acquis des biens immenses, des maisons 
de ville et de campagne; il aurait acheté Versailles, 



3iG MÉMOIRES 

si on l'avait laissé £aire. Il était plus 'que le Rc« 
gent^ plus que le Roi; on parlait de lui comme de 
la huitième ou neuvième merveille du monde; 
ses valets^ ses laquais et jusqu'à se^ marmitODs 
levaient la tête en passant auprès d'un duc et 
pair. Ce faste, ce bruit ^ ces projets, ce papier, 
tout cela n'était rien, qu'une LuUe de savon. Je 
soupçonne Lav^ d'avoir mieux que personne ap- 
précié la valeur de son syslème; puisqu'on ne 
saura jamais combien d'espèces il a fait sortir de 
France. Je lui en faisais reproche, et il nie répon- 
dait en riant qu'il y avait trop d'argent dans l'É« 
tat, et qu'il ne serait content qu'alors que le fer 
et le cuivre auraient plus de prix que l'or. 

« Malpeste, lui dis-jc,vous êtes le contraire 
du roi Midas, qui changeait en or tout ce qu'il 
touchait. » 

Pourtant les affaires étaient encore d'une ap- 
parence si encourageante, que je n'avais pas cou- 
rage à le pousser à bout, d'autant plus qu'il me 
donnait des actions avec un désintéressement 
admirable. Gomme je ne risquais rien , j'agiotais 
Mvec bonheur, et en dépit de toutes les ordon- 
nances, je ramassais le plus de monnaie que je 



DU CARDINAL DUBOIS. 817 

pouvais. Je me suis trouvé plus prudent que la 
fourrai de la fable. 

C'était dans la rue Quincampoix que tournait 
incessamment la roue de l'aveugle Fortune; il 
semblait que l'on eût choisi exprès cette rue 
étroite, longue et bourbeuse pour la rendre plus 
inabordable. Là se faisait le grand trafic des ac^ 
lions, dont la valeur haussait ou diminuait selon 
le caprice des .agioteurs. Il y avait des chutes et 
des âugmeptations admirables, parce que La w 
avait toujours en maiù tin petit arrêt du Ben 
créant de nouvelles actions ou diminuant les 
monnaies. Ah ! si l'on avait su alors, qu'au lieu de 
douze cent millions d'actions, Law en avait jeté 
près de trois milliards en circulation ! cela fait 
tremblejy et certainement- un autre prince que le 
duc d'Orléans ne nous aurait pas retirés de l'a- 
bîme, où, à la vérité, lui-même nous avait en- 
traînés. La rue Quîncampoix était si prodigieu- 
sement obstruée, que des gens qui l'habitaient 
n'y purent pénétrer ou en sortir j bien des agio- 
teurs ont passé la Huit pour être des premiers 
à la vente des actions. On fut forcé de mettre des 
gardes françaises aux deux côtés de la rue pour y 



3i8 MÉMOIRES 

maintenir Tordre ; maïs celle bonne intention de 
la police n'aboutit qu'à faire écraser plusieurs 
personnes sous les pieds des cbevaux. Yainemetit 
de grands seigneurs^ et même des princes ou prin- 
cesses voulurent arriver en carrosse dans celle 
bienheureuse rue ^ ils furent forcés d'y renoncer, 
et de descendre à pied^ comme un simple homme 
d'agiot: la princesse douairière de Conti ordonna 
inutilement à son cocher de faire passer les roues 
sur quiconque ne lui livrerait point passage; son 
équipage fut mutilé par le peuple, et ses che«* 
vaux étouffés. Elle eut peur de n'élre pas plus 
ménagée, et cria qu'elle était la princesse de 
Conti. ((Quand vous seriez la princesse du Missis- 
sipi, vous n'avanceriez pas d'un pouce ; ainsi al- 
lez-vous-en, à moins que vous ne préfériez arri- 
ver à votre tour. » On a raconté qu'un petit bossa 
gagna plus de cinquante mille livres à prêter son 
dos, en guise de pupitre, à ceux qui prenaient des 
actions. Je m'étonne qu'il ait gagné si peu ; car 
tous les enrichis ne regardaient pas à l'argent, 
du moins au papier; il se fît en quelques mois des 
fortunes considérables , et l'on crut un moment 
qu'il n'y aurait plus d'autre noblesse que celle de 



DU CARDINAL DUBOIS. 319 

la banque. Les bénéfices se comptaient par mil- 
lions^ et tel petit marchand changea sa bouti- 
que en un hôtel ^ son comptoir en un carrosse 
armorié. 

Tel fut l'ingrat Maroy, que j'avais élevé, que 
j'avais formé avec amour, que je nourrissais^ et 
que je payais toujours en qualité de courrier. Il 
me quitta y à peine étais-je installé, impatronisé 
archevêque de Cambrai. Je l'avais à demi chassé, 
je l'avoue; mais je ne lui gardais pas rancune. Le 
fin matois, qui avait une figure et des épaules di- 
gnes d'une comtesse, galantisa quelques-unes de 
mes ouailles , et je ne fis pas mine de m'en aper- 
cevoir, car je ne suis pas jaloux de toutes les fem- 
mes; mais je ne sais comment je soupçonnai ce 
faquin de m'envier M™* de Tencin. Il essayait 
toujours a détourner mes soupçons sur le Régent 
ou bien sur Law, qui, disait-il, savaient à quoi 
s'en tenir sur la fidélité de ma maîtresse : ce n'était 
qu'un piège pour me cacher la vérité. Tencin, 
cédant à mes pressantes sollicitations ^ m'avoua 
que Maroy l'avait poursuivie , et me conseilla 
de m'en défaire. Je voulais surprendre le traître 
sur le fait, pour le mettre hors de service de quel- 



320 MÉMOIRES 

que façon qu'on l'entende ; mais deux jours après 
mon sacre, où je n'eus pas a me plaindre de lui, 
il arriva dans un équipage qui causa grande ru- 
meur au Palais- Royal ^ il était si splendidement 
vêtu, que je l'aurais pris pour un autre, s'il ne 
m'eût pas adressé la parole d'un ton délibéré. 

«Monseigneur, me dit-il, je suis meilleur cour- 
rier que vous ne pensez; j'ai couru après la for- 
tune, et je la tiens. 

•^— Drôle, répondis- je, la fortune dont tu me 
parles n'est-elle pas quelque honnête femme qni 
t'a payé plus que tu ne vaux. 

— Comme vous l'entendrez, Monseigneur; mais 
j'ai joué à la banque, j'ai gagné quelques cent 
mille livres , et comme je ne suis pas ambitieux^ 
je quitte votre livrée , et vais vivre désormais dé 
mes revenus. 

— Va-t'en , fat que tu es, et surtout garde-toi 
de flairer de trop près ma marmite, de peur 
d'attraper de bons coups de cuillière sur les 
doigts. )) 

Nous nous séparâmes bons^amis, et Maroy, de- 
venu M. de Maroy, fait une certaine figure parmi 
les beautés sur le retour. Des langues envenimées 



DU CARDINAL DUBOIS. 32 1 

m'ont voulu faire croire que ]a Fortune de mon 
courrier n'était autre que M"* de Tencin ; mais 
j'ai repoussé ces calomnies, qui viennent sans 
doute de quelque soupirant éconduit. Au teste, 
j'ai proposé souvent l'exemple de Maroy à Maûct 
et à Forceville, en leur disant : 

«Fainéans, vous avez deux mains et dix doigts, 
et vous ne ferez jamais fortune. 

— Par le canal de Mardick ! nie répondait 
Manet, ce joli garçoq de Maroy a plus de dix 
doigts pour avancer dans le monde. » 

Le Système avait tourné toutes les têtes de la 
jeune cour; la vieille rendait gorge en gémissant 
de ce que son argent se métamorphosait en pa- 
pillotes. Le Régent, fort insouciant, avait pris Law 
pour son trésorier, et il était content, pourvu qu'il 
eût le Pactole où savoir puiser. Toutes ses fri- 
ponnes de maîtresses avaient de la glu aux mains.. 
Parmi les plus rudes joueurs doit être compté le 
prince de Conti, qui fut le liérois de la rue Quin- 
campoix, comme l'atteste cette épigramme faite à 
son retour d'Espagne : 

Prince, dites-nous vos exploits : 
Que faites-vous pour votre gloire ? 

IV. 21 



32a MEMOIRES 

'— Taiiez-yous, sotA, lises l'hutoire... 
De la me Qaincampoix. 

Eo effet ^ après avoir fait une campagne à la 
•suite, il revint avec la dyssenterie en guise de 
lauriers, et courut signaler sa vaillance dans l'a- 
giot. Son cousin, le duc de Bourbon, était aussi 
un des fidèles de la rue Quincampoix , et, tout 
prince du sang qu'il était, il ne dédaignait pas 
des ruses misérables pour gagner quelques mil- 
lions : il est vrai que M"* de Prie ne les laissait 
pas moisir. Madame aurait eu belle envie de 
jouer, et même je crois qu'elle avait un joueur 
en son nom. Son fils, qui avait plus de deux 
mains quand il s'agissait de donner, commença 
d'abord par augmenter sa pension de cent trente 
mille livres; puis il lui fit présent de deux mil- 
lions en actions, en lui disant : « Voici, Madame, 
qui paiera le papier de vos correspondances. » 
Madame les joua, et les perdit, mais prétendit 
qu'elle les avait distribués dans sa maison, de fa- 
çon que les gens se demandaient s'ils avaient va 
la couleur de cet argent. D'Antîn agiotait avec 
une fureur qui dura jusqu'à la fin du Système; il 
s'était accroché à Law, qui se grandissait en se 



DU CARDINAL DUBOIS. 3a3 

frottant contre dé ^'rands seigneurs. Celui-ci ^vait 
alors pour maîtresse M™ la Duchesse douairière, 
qui échéchait plutôt ^es dents que la richesse du 
contrôleur-général, après laquelle mordait Fhon- 
néte femme jour et nuit. Lassaj, qui était l'amant 
à la mode, s'emmillionnait au point d'en devenir 
ridicule. Je crois que M"* la douairière, pôqr re- 
connaître ses bons et lojaux services,' lui appre^ 
naît d'avance le cours des actions, qu'elle tirait 
de Law dans le tête à tétc. 

Law, en grand seigneur qu'il était, ne se com- 
mettait pas avec les princes du sang et les agio* 
teurs dans le tumulte de la rue Quincampoix. 
« Fi donc! disait-il y à me voir paraître à la banque, 

on croirait que je vais prendre des actions pour 

# 

moi ', j'aurais l'air d'un parvenu. » Cependant il 
voulut sa voir comment cela se passait dans cette rué 
Quincampoix, et sa cour s'ingénia à lui trouy^pr 
un moyen de n'être pas foulé. Tout le monde se ^ 
réunit à dire que l'idcognita d'un si grand homme 
était chose impossible. Enfin, on lui conseilla, 
s'il désirait être porté en triomphe, de quitter son 
carrosse à l'entrée de la ru^ ,•! d'aller à pied jus- 
qu'à la banque. Si cela était arjrivé, les Mississi^ 



ai. 



3a4 MÉMOIRES 

piens se fussent mis en frais d'extravagances. Une 
personne de la société^ qui avait dans la rue voi- 
sine une maison des fenêtres de laquelle on aper- 
cevait toute la rue Quincampoix^ s'empressa de 
l'offrir ZM prince PapjrriuS, surnommé Pille-Ar'-' 
genty comme on l'avait désigné dans un pam- 
phlet Ce fut la seule visite que rendit Law à la 
banque. Il se fit accompagner de ses adorateurs 
titrés. La Duchesse douairière^ que Law aimait^ 
parce qu'il pouvait dire : J'ai pour miutresse une 
fille de Louis XIV, était plus brillante que la 
châsse de sainte Geneviève. D'Antin ^ le porte- 
queue de Law > marchait de front avec mille soins 
et mille propos galans^ qui lui attiraient de très- 
gracieux sourires. Le propriétaire de la maison 
l'avait fait orner de peinfutes, de devises et de 
fleurs. Tout avait été prévu, car si une triple file 
dvgardes n^avait pas été commandée à la descente 
de son carrosse, le peuple l'aurait écrasé ppnr lui 
prouver son respect et sa reconnaissance. Law 
parut à peine à la fenêtre avec ses gentilshommes, 
qu'il fut reconnu par des agioteursi de la rue 
Quincampoix. Anssttôbdàns cette rue on ne son- 
gea plus à la banque, et tous les jëftix comme 



DU Cardinal dtjbois. sas 

toutes les voix se tournèrent du côte où Ton 
voyait Law en personne. Ce fut un cri universel • 
et redoublé. <c Vive M. Law^ bienfaiteur et sau«- 
veur de la France ! » Le peuple se fit jour jusqu^au 
bas de la fenêtre^ et Law^ remarquant de pauvres 
gens qui criaient plus fort que des millionnaires^ 
lança dans la rue des poignées d'or^ qui mirent le 
comble au trouble^ et produisirent une sanglante 
mêlée. Law riait de voir une bataille à propos 
de quelques louis. Lorsqu'il remontait dans soa 
carrosse, une vieille femme parvint à écarter les 
soldats, et^ se jetant à ses genoux > baisait le pan 
de son babit. <( Tiens ^ la mère^ lui dit Law en 
souriant, ne déchire pas mon habit pour en faire 
des reliques; » et il arracha de la robe de sa douai- 
rière un diamant qu^il remit aux^ mains de la 
vieille. , 

C'était un hoç^neur infini d'être admis en pré- 
sence de Law y et je sais bien de grandes dames 
qui auraient tout fait pour lui parler un moment. 
Il eut plus de vingt habits déchirés , tant il se 
présentait de mains pour l'arrêter ! M"** deBouchu, 
pour en citer une entre mille, ne se pouvait lasser 
de contempler la face écossaise de Law* Un jour 



'^^6 MÉMOIRES 

qu'il passait dans la cour du Palais-Royal^ elle 
commanda à ses laquais de la porter dans leurs 
bras pour qu'elle pût au moins apercevoir son 
chapeau. Une autre fois'^ sachant que Law dîne- 
rait chez M*"® de Simiane, dont il était Fumant^ 
elle alla supplier cette dame ^ qu elle connaissait^ 
de l'inviter à dîner. 

M Demain , si vous voulez , répondit celle-^ci , 
car M* Law dîne avec moi^ et je le désoblige- 
rais en recevant une personne sur laquelle il n'a 
pas compté. 

• — Hé bien ! ma chère , reprit-elle, permettez- 
moi de prendre les habits d'un laquais ou d'un 
aide de cuisine* 

— Y pensez-vous^ Madame? vous vous feriez 
moquer de vous et de moi. 

— N'impo^rlel Madame, votre refus est incivil, 
et je vous en veux à la mort; mais vous aurez 
beau faire, M. Law n'est pas pour vous seule. » 
M°** de Bouchu se retira le cœur gros de co- 
lère. A l'heure du dîner, elle passa en carrosse 
devant la maison de M"* de Simiane, et par son 
ordre ses laquais et son cocher commencèrent à 
crier au feu ! Tout le monde sortit, ou se mit aux 



DU CARDINAL DUBOIS. 3^7 

fenêtres. Law, qui craignait pour »3l peau , cou- 
rut à la porte ^ mais voyant M"* de Bouchu sauter 
à bas du carrosse et lui tendre de grands bras^ il 
5e douta de la ruse, rentra précipitamment, et 
ferma la porte derrière lui. M"" de Bouchu tenait 
singulièrement à voir Law; je ne sais si c'était 
par admiration ou par intérêt. Elle fut réduite 
au point de se faire ver&er devant riiôtel de Lavv, 
au moment où il était a sa fenêtre : elle disait 
à son cocher : « Verse ^ coquin, verse doncl » 
Quand le coquin eut obéi, au risque de se brider 
les os, elle poussa des cris si perçaqs, que Lavr 
accourut au secours de cette belle dame, qui pré- 
tendait être blessée , et cependant monta leste- 
ment Tescalier jusqu'à l'appartement du banquier, 
fille était en efiet blessée au cœur et à la bourse; 
elle eut enfin de Law ce qu'elle en voulait. 

Law était si continuellement obsédé, qu'il fut 
forcé de satisfaire quelques besoins naturels sous 
les yeux des dames, qui lui chantaient douce- 
ment : « Ne vous gênez pas, M. Lavv ; faites toujt 
pour l'amour de nous 1 » Ces damés étaient pour 
la plupart des duchesses qui désertaient la cour. 
Lorsque M"' de Valois dut partir pour Mo.dène,on 



3a8 MÉMOIRES 

cherchait une grande dame qui pût lui faire la 
conduite ; mais le Piègent ne voyait personne à 
qui confier sa fille. « U vous faut unç duchesse^ 
lui dis-je, vous n'avez que l'embarras du choix; 
envoyez chez Law, elles y sont toutes rassem- 
blées. )) Une bourgeoise, à force de protections, 
eut l'honneur d'être admise à l'audience de Law. 
La première chose qu'elle vit fut la duchesse de 
Gèvres, baisant la main qui avait fait la banque. 
« Je m'en vais, dit-elle comme autrefois Rabelais^ 
au pape, car si le^ duchesses lui baisent la main , 
je ne sais trop ce que je serais forcée de lui bai- 
ser.-» Il n'était pas jusqu'à son fiis qui ne fût un 
objet d'idolâtrie. Le petit magot était déjà fier 
comme père et mère ; il traitait les dames ainsi 
que ses esclaves, et faisait sonner bien haut l'hon- 
neur de sa naissance. Il eût dansé dans le ballet 
du roi de la comédie de YlnconnUy s'il ne fût 
tombé malade de la petite-vérole. C'était à qui 
monseigneuriserait cette graine écossaise. Enfin, 
je crcfis que la femme la plus vertueuse aurait tout 
permis à Law : je n'exempte que M""' de Tencin. 

Ne me cornait-on pas aux oreilles que j'étais 
comme tant d'autres ? Méchanceté pure. M"^ de 



DU CARDINAL DUBOIS. 3 29 

Tencin, il est vrai, tenait table ouverte j et je 
m'en apercevais lorsqu'il fallait payer! Grands 
seigneurs y beaux esprits, femmes de toutes sortes 
passaient et repassaient dans son intimité ; mais 
c'était une femme vertueuse alors comine aujour- 
d'hui. Si j'avais ajouté foi aux .mauvais bruits, je 
me serais trouvé le vingtième de ses amans, et le 
premier de ses protecteurs. Il y eut même un coup 
préparé pour me désespérer. Un jour que j'allai 
le matin chez Law, il me dit, en raillant, que je 
n'étais pas le seul admis aux bonnes grâces de 
M"" de Tencin : « Et qui donc est mon Hosie ? 
lui répondis-je aigrement. 

— Eft qui voulez-vous que ce soit , sinon le 
Régent?» Cette confidence, perdue dans des éclats 
de rire qui s'augmentaient de ma confusion, ne me 
réjouit pas singulièrement; la jalousie me courait 
des pieds à la tête. J'allai chez Son Altesse royale 
à dessein d'amener une explication. Je trouvai le 
Prince d'une gaîlé folle, qui me dit, au milieu 
d'un tumulte d'éclats de rire : 

« Sais-tu, l'abbé, que tu avais tort de croire 
à la fidélité des femmes? 

T— Comment, Monseigneur? je ne crois à rien. 



33u MÉMOIRES 

— Eu revanche, il y en a qui croient à tout, et 
même à la ver lu de M"* de Tencin. 

— Pour ce qui est de cette chère chstnoinesse, 
je ne crois pas qu'un autre que moi puisse se van- 
de ce dont je me vante, 

— On dit pourtant que Law^ qui, comme tu 
sais, ne connaît pas de cruelles, a triomphé de 
cette grande constance. 

— Law, Monseigneur l il m'en a dit autant; de 
vous tout-à-l'heure. 

— Parbleu ! dit le Prince, voilà qui serait plai- 
sant!^) Lorsque je me retirais la tête basse et 

chargée d'un poids de plus de cent livres, 

• 

l'abbé de Tencin m'accosta d'un air tout effaré: 
u Ma sœur, me dit-il, en est une !! 

— Voilà un jugement peu fraternel! m'é- 
criai- je, piqué de l'injure qui me tombait sur 
le nez. 

— Oui ^ mon très-cher Dubois, continua le frère, 
elle couche alternativement avec Law et avec le 
Régent. 

— Et moi donci » Cette calomnie me parut si 
atroce, que je m'enfuis, de peur d'être tenté de 
la croire^ mais je n'avais pas fait quelques pas, 



DU Ci^iEDlNAL DUBOIS. 33i 

qu'elle se oliaagea en médisance. Je suis mal- 
heureux I peosai->jc en me frappant le front. • 

« O mon pauvre Dubois 1 me dit en passant le 
duc de Richelieu. 

— Pourquoi pauvre? interrompis-je. 

— Savez-vous ce qu'on vient de m'apprendre? 
c'est que M"** de Tencin est la maîtresse de Law, 
du Régent et de vous... » 

Je n'en entendis pas davantage; Alfissillon 
m'arrêta par le bras : « Êtes-vous fou , mon cher 
Dubois^ me dit-il, d'avoir de l'amour pour une 
fille perdue ? 

— Holà! de grâce, c'en est assez, ou c'en est 
trop : je sais tout. 

— Savez-vous ce qu'on m'a dit, non sous le 
sceau de la confession ? M™ de Tencin , que vous 
aimez, au scandale de l'Église, a pour amans Law, 
le Régent et Richelieu. 

— Encore un de plus! Il n'y a pas de raisçn 
pour qu'on s'arrête, et bientôt toute la ville aura 
sa part des faveurs de M"' de Tencin; c'est une 
exécrable calomnie! La vertu seule de cette dame 
a donné lieu à ces noirceurs. » 

Depuis lors je n'ai jamais voulu m'occuper des 



332 MÉMOIRES 

bruits de toute couleur que l'on a semés sur le 
méîBe sujet. L'honnêteté d'unç femme ne tient 
pas a la langue d'un malhonnête homme. M*** de 
Tencin s'est enrichie à la banque , mais non pas 
avec le banquier. 

II est vrai, comme le dit Horace, que l'indi- 
gnation fait les poètes. Moi, qui courais le cha- 
peau de cardinal depuis long-temps, je devins 
presque un Ea Grange Chancel. Je composai quel- 
, ques couplets que corrigeait Fontenelle, et qui 
entrèrent à la cour sans être annoncés'; je ne les 
ai jamais avoués, et je ne m'étonne pas que Vol- 
taire, qui m'avait adressé une si plate épître, se 
les soit attribués, comme de bonne prise. Law se 
plaignit surtout du suivant, qui prophétisa sa 
déconfiture : 



Qui raurait cm ? miracle étrange ! 
Aujourd'hui, par les soins de Las, 
Comme dans les mains de Midas, 
Dans nos mains tout en or se chaude. 
Que chacun prenne garde à soi, 
Après avoir chanté merveilles, 
Il pourrait bien comme à ce roi 
Nous venir de grandes oreilles. 



DU Cardinal dubois. 353 

M""* de Tencin approuva cette vengeance, dont 
plus de quarante épaules de rimeurs prirent la 
responsabilité. 

Malgré ma sinistre prédiction, il y avait d'é- 
tonnantes fortunes. Je sais que Fonlenelle était 
Fauteur de l'aventure de ce laquais qui, des de- ' 
niers de la banque ayant acheté un carrosse,^ 
publia son changement de condition , et monta 
derrière la voiturje comme pour n'en pas perdre 
l'habitude. Mais Law m'a conté l'histoire de sou 
cocher, qui n^est pas moins merveilleuse ; ce brave 
homme, ayant fait un jeu considérable, demanda 



son congé. 



tf Tu es donc bien riche ? lui dit Law ; mais 
si tu veux me servir encore, je quadruple tes 
. gages. 

— Je vous donnerai réponse démain mâtin, 
car aujourd'hui je joue mon va-tout. 

— Soit ! mais, en tout cas, je te prie de choisir 
ton remplaçant. » 

Le lendemain le cocher arriva vêtu comme un 
grand seigneur ; il était suivi de deux cochers eu 
livrée. 

« Monseigneur, dit-il à Law, voici deux do- 



33a , MÉMOIRES 

mestiques que je vous présente pour conduire 

votre carrosse. 

— Mais je n'en ai besoin que d'un seul. 

— Sans doute ^ mais ]e garderai Fautre pour 
p3a maison. » 

Le cocher, à la cinquième ou sixième généra- 
tion , recevra d'un généalogiste des lettres de no- 
blesse, et ses descendans seront aussi estimés que 
ceux de Téouyer de Mî" de Scbomberg. 

Manet , mon valet-de-chambre , voyant des- 
cendre de voiture une dame magnifiquement 
parée et brillante de diaraans, hocha la tête, en 
disant : « C'est une princesse qui est tombée du 
quatrième étage dans ce carrosse. » J'ai tant ré- 
pété ce bon mot, que je lui ai fait une réputation, 
comme s'il fût venu de Fontenelle. M"" Bezon 
m'a beaucoup amusé avec l'histoire de sa cuisi- 
nière. Elle était à l'Opéra avec sa fille , lorsque 
entra dans une loge une grosse femme à cou- 
leurs vineuses, toute couverte d'or et d'argent. 
A la voix aigre et grenadière de cette femme, 
M"' Bezon se retourne et dit avec une exclama- 
tion de surprise : 

« C'est Marie, notre cuisinière ! 



DU CARDINAL DUBOIS. 335 

— Taisez-vous, ma fille, reprit la ipère, vous 

nous feriez dire des injures. » 

Les spectateurs de l'amphithéâtre avaient en- 
' tendu ce colloque , et on commença autour d'elle 
à chuchoter: « Marie, la cuisinière! » Les plai- 
santeries vinrent ensuite, et pour y mettre fin, 
la dame aux bijoux se leva d'un air fort délibère, 
et s'adressant à M*^ Bezon ; u Je ne le nie pas, 
dit-elle, j'étais cuisinière et habile en mon mé- 
tier; maintenant je suis millionnaire; j'ai gagné 
de l'argent à la rue Quincampoix; j'aime à le dé- 
penser; j'achète de belles robes et je les paie ; 
vous n'en pourriez pas dire autant, vous. M"* Be- 
zon! vou$ me devez encore une partie de mes 
gages. » M"* Bezon fut si sotte de cette apostro- 
phe qu'elle quitta le spectacle, tandis que la cui- 
sinière se pavaQait aux yeux du public. Cette cui- 
sinière est la même qui , étant parveni^e jusqu'à 
L^w, et voulant lui dire ; » Faites-moi une con- 
cession, i> lui dit : « Faites-moi une conception. » 
— Vous me demandez une chose impossible, 
répondit Law ; je n'ai fait que cela depuis 
mon arrivée à Paris; mais à présent il n'y a pas 
moyen. » 



336 MÉMOIRES 

J'avais prévu que cet édifice de banque ne 
tarderait pas a s'écrouler. D'Argenson, que Law 
avait mécontenté en lui refusant des actions pour 
sa supérieure^ minait sourdement ce Système 
dans l'esprit du Régent et dans l'opinion pu- 
blique. Ge diable de d'Argenson était infatiga- 
ble lorsqu'il était travaillé par la haine; il finit 
par mettre de son parti le prince de Conti^ qui 
avait perdu un million par suite d'une déception 
de Law. Ce dernier se vengeait d'une insulte 
faite à l'Anglaise, sa femme. Le prince de Conti^ 
qui a des accès de folie brutale^ se saisit^ au bal 
de rOpéra^ d'une femme masquée^ qu'il maltraita 
impitoyablement^ lui arrachant les yeuz^.la pin- 
çant au bras, et lui donnant des soufflets et des 
chiquenaudes. La pauvre victime tint bon jus- 
qu'à ce que Law, passant par là, vint interrom- 
pre les éclats de rire du prince, en lui retirant 
celte femme des mains. 

a Infâme, lui dit Law, vous mériteriez qu'on * 
vous coupât le nez et les oreilles ! 

— Savez-vous bien qui je. suis? répondit le 
prince. 

— Non, répondit Law, votre indigne con- 
duite me l'a fait oublier. 



DU CARDINAL DUBOIS. 33? 

— Vous devez me respecter, 

— Je vous respecterai lorsque vous serez Ré- 
gent. » 

On sut bientôt que le masque à chiquenau- 
des était M"*" Law. Tout le monde , et même le 
Régent ^ approuva la vigoureuse résistance du 
banquier. Cependant celui-ci se réconcilia en ap- 
parence avec le prince^ qui est homme à garder 
de la rancune jusqu'au jugement dernier. De là^ 
sans doute ^ la chute du Système. 

Dans le temps de la ' fureur mississipienne , 
Law se fît catholique pour plaire au jeune rpi. 
Sa Majesté lui avait dit : « MtLav^, je serais bien 
aise de vous voir vous confesser et communier.» 
Law ne répondit pas. Sa Majesté revint à la 
charge^ et dit au petit Law : «Si ton père quit- 
tait sa religion^ je le ferais duc et pair« >j L'en- 
fant rapporta cette promess'e à Tambitieux Law* 
D'Argenson hurlait sur les toits qu'il était hon- 
teux qu'un contrôleur gç^^ral fût prptestant^ 
comme si le maniement des fonds de l'Etat était 
une opération si éminemment catholique. M"" de 
Tencin me dit un soir : 

« M. Law consent à abjurer. 
IV. ati 



33B MÉMOIRES 

» 

— Et pourquoi, s'il vous plaît? 

— Parce qu*il est converti. 

— Qui a fait ce miracle? 

— Moi... Non, mon frère l'abbé. 

-^ Cette conversion lui vaudra, outré les in- 
dulgences, le droit du prêtre en monnaie ou en 
papier. » 

Je ne me trompais pas; l'abbé de Tencin avait 
reçu en billets de banque et en actions le prix 
de ses exhortations. M™* Law, qui soupçonnait 
méchamment M"* de Tencin d'avoir, plus que 
l'abbé, mis les mains à l'œuvre de l'abjuration, 
n'y voulut point tremper; elle jeta la pierre à 
son mari, et faillit retourner en Angleterre. Je 
conseillai au Régent de profiter de cette occasion 
pour battre en trècbe la vertu de cette épouse 
offensée. J'ignore s'il a pu en venir à son hon- 
neur. L'abjuration âevait se faire à Paris, avec 
une pompe solennelle ; mais on sut que la céré- 
monie devait être troublée par des mascarades 
et des plaisanteries. Il importait de donner à cet 
acte politique un caractère sérieux. L'abjuration 
se fit donc à Melun, et Lavsr se laissa baptiser 
de fort bonne grâce. 






DU CARDINAL DUBOIS. 889 

« A présent, lui dit M"* de Tencin, que vous 
êtes de notre communion, vous pourrez vous 
sauver... 

— A quoi bon, interrompit-il, me sauver! je 
me contente d'avoir sauvé la France ! » 

Sa Majesté fui ravie de cette conversion, qu^elle 
attribua pieusement à la grâce du ciel. Un bre- 
vet de catholicité ne pouvait arrêter la ruine du 
Système. Le maréchal de Villars, mécontent des 
pertes qu'il avait faites , fut le premier à déclarer 
que cet exécrable avait répandu plus de huit 
milliards de papiers. J'ai déployé dans mes Mé- 
moires politiques toutes les ressources du Sys- 
tème, qui, sans contredit, présentait des chances 
favorables, qui aboutirent à doubler les dettes 
de l'État; mais le prince de Conli, plus que les 
agioteurs étrangers , débanqua la banque de 
Law. 

Huit jours avant la catastrophe, Law acheta 
du président Novion un fief au prix de cinq 
cent mille livres, que le financier paya comptant 
avec ces mots superbes : « Je vous remercie de 
me débarrasser de ce métal' incommode. » Le 
lendemain, le fils du président contesta cette 

22. 



34o MÉMOIRES 

vente, et en. rendit Ja valeur en papier, queLaW 
fut bien forcé d'accepter. Cependant rien ne 
transpirait de Félat des affaires, et peu d'agio- 
teurs savaient quelles sommes énormes on avait 
fait sortir du royaume. Le Régent, qui voyait 
couler le Pactole dans sa maison, se livrait à son 
éblouissement. La veille de Fédit de réduction, 
il demanda bonnement au futé cardinal de 
Noailles ce qu'il pensait du Système. 

« C'est un enchantement, répondit le digne 
archevêque, qui se met à la fois de l'avis de tout 
le monde. 

— Diable l un enchantement l s'écria Son Al- 
tesse. N'alle2i pas le faire cesser avec un signe de 
croix> » 

On croit que le prince de Conti et quelques 
autres peut-être, par le canal de la Duchesse 
douairière, eurent vent de ce qui se tramait, 
quoique le front de Law ne fût pas plus rem- 
bruni. De grand matin il fit enlever k la Ban- 
que, en échange de son papier, quatre ou cinq 
fourgons d'argent, qui produisirent un vide af- 
freux, dans les coffres. Un Hollandais, nommé 
Varnesobre, envoyait en même temps échanger 



DU CARDINAL DUBOIS. 34 1 

trente millions de billets. Cela dut encore accé- 
lérer la déconfiture. Alors parut Tédit qui dimi- 
nuait les actions de moitié. Ce fut un coup de 
foudre pour l'agio. Law était à son tour démo- 
nétisé. Des cris d'indignation s'élevèrent de 
toutes parts, et l'arrêt qui remettait en circula- 
tion les espèces d'or et d'argent fit voir clair 
aux aveugles. La misère la plus profonde, la 
famine, la peste, tous les maux réunis me- 
naçaient ou accablaient la France. Law cepen- 
dant ne perdait pas contenance. Le Régent, qui 
l'avait gorgé de privilèges, ceux de Fancieune 
compagnie des Indes, de la fabrication de la 
monnaie, de la ferme du tabac, parut se ré- 
veiller d'un sommeil qui avait duré trop long- 
temps. Law n'apaisa point le peuple en se dé- 
mettant de la charge de contrôleur général. On 
le savait toujours à la tête du Système défaillant. 
It faisait des efforts prodigieux d'imagination 
pour le raviver, mais les valeurs de papier tom- 
baient toujours. Ou désertait la rue Quincam-^ 
poix, où ce n'étaient que reproches et déses* 
poir. Les actions furent réduites de quatre mille 
à deux mille. On essaya d'éteindre les billets de 



34 a MÉMOIRES 

banque avec de nouvelles rentes sur la ville. Op 
refabriquait des billets dont personne ne voulait, 
et qui n'avaient plus cours malgré les édits;. 
On de'fendait à tout particulier d'avoir chez soi 
plus de cinq cents livres en argent; on refondait 
les monnaies; mais le papier ne pouvait rega- 
gner la confiance que les espèces avaient re- 
prise. Le Parlement, toujours à cheval sur son 
bon plaisir, refusa d'enregistrer quelques décla- 
rations. Je n'étais pas le seul qui fut bien aise de 
l'humilier. J'ai détaillé dans mes autres Mémoires 
la manière chaude et loyale dont j'ai servi;, non 
pas Law, mais le Régent, l'État et mes ressen-r 
ipens particuliers. Je ne veux pas me .répéter 
ici. J'ai pour opinion que le Parlement est un 
mauvais arbre qui ne peut porter que de mau- 
vais fruits; selon la parole de l'Evangile, il faut 
qu'il soit coupé et Jeté au feu. Les robes rouges 
furent donc exilées à Pontoise. Que n'était-ce au 
bout du monde 1 A Pontoise, les affaires languir 
rent, puis s'interrompirent tout-à-fait; car les 
avocats n'avaient pas jugé à propos de suivre le 
Parlement en exil ; le Parlement se consola dans 
JjBS fptes let les plaisirs, jouant gros, et politiquapt: 



DU CARDINAJL DïJBOIS. 343 

a tort et à travers. D'Argenson avait bien fait 
d'écouter Uavis de sa supérieure, et de rendre les 
sceaux au solitaire de Frênes, qui opposait sa 
bonne réputation à la fureur du peuple. D'Argen- 
son^ s'il était resté chancelier, aurait été lapidé de 
son vivant comme il le fut après sa mort. Le pain 
était si cher, que l'on ramassait dans les rues des 
malheureux morts de faim;, des bandes de pau- 
vres faisaient cortège en haillons autour de la 
voiture des princes: le duc d'Orléans, importune 
de ces mendians,.leur jeta une poignée de billets 
de banque , qui s'envolèrent comme les oracles 
de la sibylle ; mais ceux qui les ramassèrent les 
déchiraient en pièces avec d'horribles impré- 
cations contre Law, et les agioteurs. Ce n'était 
pas assez : la. peste qui désolait Marseille faisait 
des ravages progressifs, et atout moment on la 
croyait à Paris. Cependant tout au Palais-Royal 
donnait un démenti à la misère générale ; le Ré- 
gent, qui avait horreur de la canaille, n'épar- 
gnait rien pour s'en faire haïr davantage. Le 
prince de Conti, depuis l'enlèvement des four- 
gons chargés d'argent qui avaient perdu le Sys- 
tème, était le héros des femmes de la hallej comme 



344 UmOlKES 

MoDseignetir^ fils de Louis XIV, il se prome-- 
naît dans Paris^ en carrosse ouvert ^ escorté do 
cris^ d'applaudissemens et de figures ignobles ; it 
jetait de l'argent à pleines marns^ et la populace 
se ruait sur cet argent comme s'il ne venait pas 
de rinfame banque. Cette popularité^ préméditée 
et achetée à grands frais, aurait inspiré des craintes 
à tout autre qu'au Débonnaire. 

Cependant les édits se multipËaiei^y»se con**- 
tredisaient, s'appuyaient^ se répétaient; le tout 
ea yain. Le branle était donné ^ et le système de 
Law y selon l'expression énergiqneqient palatine 
de Madame y se convertissait en torche -culs de 
papier, Law avait beau dépenser en amorces ce 
qu'il avait gagné^ on ne lui en tenait pas compte^ 
et le titre d^ exécrable éiait dans toutes les bou-* 
ches à coté de son nom. C'était un désespoir uni- 
versel^ et les actionnaires ruinés se rangeaient du 
parti des petites gens. La guerre civile était aux 
portes de Paris ; des boute-feux répandaient de 
maison en maison des billets incendiaires qui 
augmentaient les appréhensions. Je reçus plu- 
sieurs de ces billets, ainsi conçus : a L'on vous 
donne avis que l'on doit faire une Saint-Bartlié- 



DU CARDINAL DUBOIS. 34^ 

lemy samedi ou dimanche si les affaires âe chan- 
gent de face; ne sortez ni vous ni vos domestiques • 
Dieu vous préserve du feu ! » Le Palais-Royal 
était jour et nuit infesté d'une nuée de mécontens. 
La conduite du peuple en cette circonstance me 
.rappelait la mort des Princes^ et certainement le 
duc d'Orléans courait alors plus de danger. Law^ 
entendait tous les jours sogs ses fenêtres ctîer : La 
pendaison de l'Ecossais Papyrius; le Parlement 
était encore à Paris^ et je ne doute pas que ces 
cris, ces placards, ces circulaires ne fussent de 
ses tours; il n'aimait pas Law et ne s'en cachait 
pas, et voulut plus d'une fois l'arrêter. M. de 
Mesme a dit, en robe rouge , qu'il voudrait re- 
tremper son costume dans le sang de l'Écossais. 
Plus cette frénésie prenait un caractère grave, 
moins on faisait mine d'y apporter remède. Les 
maîtresses, conseillers ordinaires de Son Altesse 
royale, l'engageaient à se mettre à l'abri de ces 
furieux, soit à Fontainebleau, soit à Versailles. 
Le Régent me demanda mon avis. 

« Monseigneur, lui dis-je, à votre place j'en- 
verrais prendre des canons à l'Arsenal, et deux 
cents mousquetaires nettoieraient les rues do 



346 MÉMOIRES 

cette faDge de peuple; ne voyez- vous pas que cfi 
sont des gens payés? 

— Et moi je ne puis ni ne veux les payer eu 
balles et eu boulets; j'attendrai qu'ils m'attaquent 
pour me défendre. 

— Faites au moins doubler vos gardes. » ' 
Ce qui m'alarmait encore davantage^ c'étaient 

les nouveaux bruits que l'on semait contre la 
santé du roi. « Le Régent , disait-on^ lui a donné 
du poison dan§des fruits^ et même dans des li- 
vres, mais le maréchal de Villeroi a détourné le 
danger par sa défiance. » On disait encore que le 
Régent avait mis sur la main du Roi une prise 
de ce même tabac qui fit mourir la duchesse de 
Bourgogne. Plus ces contes étaient méchans et in- 
croyables, plus on les accueillait de toutes parts, 
plus on les répétait, et chacun de chanter le 
Domine sahum. 

La plus terrible émeute fut celle du 17 juin, 
par suite de la suppression de l'édit des actions. 
La veille, la foule avait été si grande devant l'hô- 
tel de Law , que trois hommes avaient été étouf- 
fés. Des troupes furent envoyées pour ramener 
l'ordre et protéger la vie du banquier. Ou attùr- 



DU CARDINAL DUBOIS. 347 

bua la mort de ces trois hommes à l'intervention 
des gardes françaises, qui n'avaient pas même 
tiré l'épée. Les meneurs proposèrent d'aller tous 
ensemble requérir justice du Régent en faveur 
des trois victimes. Cette détermination fut prise 
pendant la nuit, et vers le petit jour la multitude 
s'ébranlsi dans un profond silence, et s'achemina 
vers le Palais^Royal, dont il$ se firent ouvrir les 
portes. Ils se précipitèrent dans les cours tumuU 
tueusementj j'étais encore endormi; le bruit de 
cette innombrable députation me réveilla en 
sursaut; je courus à la fenêtre, et le spectacle 
qui était sous mes yeux me produisit l'effet 
d'un cauchemar effrayant. On voyait comme une 
nier agitée de têtes cPhdtnmes et de femmes; pas 
d'armes, excepté quelques piques; sur des es- 
pèces de brancards trois cadavres nus, La terreur 
éFait au comble dans les antichambres et les ap- 
partemens. Son Altesse royale, qu'on avertit de ce 
tumulte, ne voulut pas se lever, prétextant qu'elle 
avait besoin de sommeil et n'en dormirait pas 
moins tranquille. D'ailleurs, en cas d'urgence, 
on irait avertir Leblanc ou moi. Je jurai tous mes 
grands jurons contre une indifférence si cou- 



3^8 MÉMOIRES 

p^ble, ^t ne sachant quel parti prendre^ timide 
ou hardi; j'envoyai M. de Simiane avertir Le^ 
blanc et Madame^ qui était aux Carmélites pour 
ses dévotions. Leblanc ^ qui savait en imposer 
par sa fermeté et son air sévère ^ ne se fit guère 
attendre. Soft arrivée ne souleva pas même 
un murmure; il ne craignit pas de s'aventurer 
au lïiilieu de ce peuple qui pouvait le déchirer 
en lambeaux; il s*avança jusqu'aux corps des. 
hommes étouffés^ et commanda qu'on les eple-^ 
vât. Cet ordre n'éprouva pas la moindre résis^ 
tance. Leblanc harangua cette multitude^ qui 
conserva son aspect sinistre^ et ne répondit rien^ 
sinon qu'il fallait pendre Law^. Mais quelques^ 
uns s'étant plaints de la famine^ Leblanc envoya 
des mousquetaires piller une boulangerie voisioe 
et la cave du Palais-Royal. La vue des pains et 
des tonneaux rétablit un peu de calme ; ce fut à 
qui aurait la portion du repas que leur offrait 



Leblanc de si bonne grâce. 



Sur ces entrefaites, Law, inquiété depuis plu- 
sieurs jours dans son hôtel, où il était bloqué 
par un monde d'ennemis, pensa qu'il serait en 
sûreté au Palais-Royal, et dès que la foule, en se 



DU CARDINAL DUBOIS. 349 

dissipant^ lui permit d'exécuter son projet, il fit 
atteler son carrosse^ et y monta ^ en recomman*- 
dant à son cocher de redoubler de vitesse plutôt 
que de rétrograder. Le carrosse fut reconnu par 
quelques passans, qui crièrent : «Lawl à la po<- 
tcnce ! A bas la rue Quincampoix ! » Mais ces inten- 
tions hostiles se bornèrent à des paroles. Le cû^ 
cher^ suivant Tordre de Law^ s'enfonça si avant 
dans les rassemblemens qu'il ne pouvait ni avan- 
cer ni reculer. Un cri de mort à Lawl qui trou- 
vait un écho dans toutes les bouches ^ attira 
Leblanc sur le théâtre d'une lutte prête à s'enga- 
ger entre les laquais dU banquier et la canaille. 
« Messieurs j cria-t-il d'une voix ferme, ce car- 
rosse n^est pas celui de M. Law, mais de mon^ 
seigneur le cardinal de !Noailles ; laissea^le passer^ 
je vous prie! » Ce mensonge of&cieux sauva la 
vie du malheureux banquier, qui tremblait de 
tous ses membres au fond de son carrosse pru- 
demment fermé. Le cocher poussa ses chevaux 
en avant si à propos, que le peuple, à demi 
convaincu, lui ouvrit un passage. Leblanc, avec 
un courage admirable, marchait à la portière. 
Enfin, Law s'élança de la voiture, et, suivi de 



35o MÉMOIRES 

son sauveur^ se sauva dans le Palais-Royal. Où 
eut le temps de s'apercevoir de la ruse, Law^ res- 
semblant mal a un archevêque de Paris, même 
depuis son abjuration. La trahison de Leblanc 
aurait pu lui devenir funeste s'il n'avait pas dis- 
paru avec Law. Les cris, les hurlemens recom- 
mencèrent avec plus de rage, et le cocher se vit 
entouré de menaces et de bâtons. Les laquais 
s'étaient esquivés avant qu'on en vînt aux effets. 
«Corbleu! s'écria le cocher, s'il y avait seu- 
lement parmi vous un brave homme qui con- 
sentit à jouer des poings avec moi, je lui remon- 
trerais que les gens de M. Law ne se mettent 
pas cent contre un. » Des huées accueillirent 
cette provocation, et le brave cocher, jeté bas de 
son siège, fut foulé aux pieds et meurtri de coups. 
En même temps la fureur de tous se déchargea 
contre l'innocent carrosse, qui fut brisé en mille 
pièces, comme s'il eût été de v^re. Law contem- 
plait cette scène en homme qui aurait souhaité 
être bien loin. 

Arriva Madame, dans sa voiture, et peu s'en 
fallut qu'on ne la prit aussi pour Law ; on lan- 
çait déjà des pierres contre les portières, et sa 



DU CARDINAL DUBOIS. 35 1 

livrée était insultée à bout portant. Madame^ qui 
était en la compagnie de M"* de Chateautiers^ 
mit la tête dehors^ et la vue d'une princesse du 
sang arrêta les voies de fait^ et retint dans un 
respectueux silence même les plus mutins. 

«Mes amis, disait-elle à ceux qui étaient à por- 
tée de l'entendre, que désirez- vous? je prierai 
mon fils de ne vous rien rôfuser. 

— Nous voulons que Law soit peçdu ! » hurlait 
la multitude, grossie à chaque instant de tous les 
mauvais sujets de Paris. 

— Oh! oh! répétait-on sur le passage de Ma- 
dame, le Régent est un bon enfant, mais il a de 
mauvais ministres. » Il est possible qu'elle ait in- 
venté cette gentillesse, la bonne dame , pour me 
voir faire la grimace. Madame tremblait qu'on 
ne brûlât Son Altesse royale dans le Palais- 
Royal, comme on l'en avait menacé dans des let- 
tres anonymes. Le Régent s'était levé enfin, et 
quand sa mère lui eut dit : 

(c Prenez garde, Monsieur, hier j'ai reçu avis 
qu'on devait lancer un artifice infernal qui ne 
laissera pas pierre sur pierre de l'endroit où 
vous serez. 



35 1 MÉMOIRES 

Bail! s'écria-t-il en riant, je vols qu'on se- 
rait bien aise de me faire peur, mais je ne crains 
pas plus le poison persan dont on m'a leurré, que 
les cinq cents boaleilles de vin empoisonnés qui 
sont déjà dans ma cave, à ce qu'on prétend. 

— Ne riez pas. Monseigneur, dis-je à mon tour, 
il ne faudrait qu'un hardi coquin qui se fît le chef 
de ces enragés pour que le Palais-Royal devînt 
une nouvelle Troie. 

— C'est le Parlement qui soudoie tous ces con- 
spirateurs, ajouta Lawy pâle comme un linge et 
l'oreille aux aguets* 

— Je n^'étonne , continua Madame , qu'il y ait 
encore tant de mauvais esprit parmi le peuple, 
lorsque la Maintenon est morte et enterrée; il 
est vrai que ses chers du Maine sont encore là. 

— Quel plaisir ont-ils à faire ces vilains cris? 
interrompit le Régent; j'ai bonne envie de leur 
aller demander moi-même ce qu'ils veulent. 

— N'en faites rien, Monseigneur, dit Leblanc; 
le peuple est une mer qui a son flux et reflux >* ce 
serait peu sage de vouloir l'arrêter lorsqu'il se ro* 
tire de lui-même. 

— En effet, m'écriai- je, la rue Saint- Honoré 



DU CARDINAL DUBOIS. 353 

est pleine de mond« qtii s'écoule $ ces murs de 
pierre lasseront plutôt ces frofideui^s que des vi- 
sages d'hommes ; ils s'ennuieront- de faire senti- 
nelle à^otre porte, et partiront: sans qu'on les en 
prie. »' .. :. / 

J^avais prévu ce qui arriva. M. dé Ghiyerny, 
précepteur du duc deChartres, revenait de Saint*- 
Cloud, en chaise, sans savoir que l'oli assiégeait le 
Palais-Royal. Il fut grandement stupéfait devoir 
toute cette badaudërie, et d'entendt^e des cris de 
mauvais augure, ll.s'enquit «de ce qui. se passait : 
on lui dit que tout ce fracas n'était que pour 
pendre Law aussr haut >qae la 'potence d'Aic^an. 
U n'ordonna pas moins à ses porteurs d'avanber 
malgré la foule, et d'entrer au Palais-Royal' , où 
il avait affaire* Un des porteurs coudoya^.par ha- 
sard, un petit polisson, qui, pour se venger,:cria de 
toutes ses forces : « VoilàLaw! «On^le cnit^quoiw 
qu'il ne fût pas possible que i'£c^$ai3> ^n sûreté 
dans le Palàis*Iloyal, s'exposât de nouveau à de 
véritables dangers. Oâ eptoura la chai^e^.uu batf- 
tit les porteurs, et les ctïs)M A le^ poteage l à la 
Grève! » de recommenceif avec ; plus 4'acharne- 
nient. Chiverny ouvrit lui-même la portière, et à la 
IV. a 3 



354 BIÉMOIRES 

vue de ce petit vieillard^ rabougri et plus laid à lui 
seul que vingt laideurs des plus copiieuses , Fexal- 
tation terrible du peuple se changea en hilarité. 

« Je vous remercie ^ Messieurs , dit Ghivemy^ 
de m'avoir pris pour M. Law ; mais bien que jus- 
qu'à présent j 'aurais voulu lui ressembler par la 
fortune, je m'aperçois qu'il vaut mieux rester 
vieux, laid et pauvre comme je suis* 

-^ Par la sambleu ! dit un des chefs de la ru- 
meur, Gelui-*'là est un des sept sage3 de la Grèce. 

— Non, mes amis, reprit Gbiverny, je suis 
seulement instituteur du duc de Ghartres. 

— En ce cas, répliquèrent quelques voix , re- 
faites l'éducation du père en même temps que 
celle du fils. » 

Lorsqu'ils eurent bien ri au nez du nouvel 
Esope, ils le replacèrent dans sa chaise, et le 
laissèrent entrer au palais. 

Ge plaisant épisode détendit les animosités qui 
avaient résisté au pain et au vin de M. Leblanc. 
Les attroupemens diminuèrent d'abord , puis se 
dissipèrent tout-à-fait. Des hommes de mauvaise 
mine rôdèrent jusqu'au soir dans les cours ; mais 
ils étaient observés de si près, qu'ils n'osèrent 



DU CARDINAL DUBOIS. 355 

riea entreprendre pendant la nuit. Leblanc or- 
ganisa des portes dans le Palais-Royal ^ qui fut 
mis en état de siège. Le duc d'Orléâïis proposa à 
Law de se réfugier à Saint-Gloud ; mais Law^ plus 
déconcerté par cette journée périlleuse que par 
la perte des billets , pf éféra rester sorts Taile de 
Son Altesse royale. Le lendemain^ une distribu- 
tioo gratuite de pain empêcha le renouvellement 
des scènes du 17. 

Ce jour-là^ tandis que le Régent était menacé 
dans son palais ^ le Parlement tenait des séances 
plus joyeusement qu'à l'ordinaire; le président de 
Mesmes^ qui n'avait pas plus de gravité qu'Arle- 
quin^ en dépit de sa robe rouge^ quitta l'audience 
pour un besoin pressant^ qui n'était rien eu égard 
à celui d'apprendre l'état des choses. Il revint tout 
alègre^ en déclamant ces deux beaux vers^ dignes 
d'un magistrat aussi respectable : 

Messieurs, messieurs, la bonne nouvelle ! 
Le carrosse de Law est eti cannel'â. 

Ce joli petit impromptu courut dans toutes les 

Chambres^ et on l'imprima dans le Mercure, pour 

l'honneur du Parlement, qui n'est pas riche en 

i3. 



356 MÉMOIRES 

poètes ; en revanche , il en a quelques-uns à sa 
solde. On croirait queLaGrange-Chancel a com- 
posé ce couplet, tant il est bien tourné, si Arouet 
n'était pas à Paris, ce petit perfide : 

Accablé de malheur, menacé de la peste, 

Grand saint Roch, notre unique bien, 

Ecoutez un peuple chrétien : 
Venez nous secourir, soyez notre soutien, • 

Nous ne craindrons rien de funeste. 
Âh ! détournez de nous la colère céleste ! 

Mais n^amenez pas votre chien, 

Nous n'ayons pas de pain de reste. 

Le Parlement , qui a deux cents mains pour 
faire le mal^ et pas une pour tenir la balance de 
Tbémis , fit encore le récalcitrant^ l'aréopage de 
la Grèce. Il a refusé l'édit tout net, sans dire ni 
pourquoi ni comment Je pris une belle £euiUe de 
papier^ j'y dressai une belle lettre de cachet, et je Ja 
portai au Régent, qui signa sans lire, puis au Roi, 
puis aux ministres, et le Parlement fat transféré 
à Pontoise, avec son sublime premier président. 
Si le Régent avait eu foi en mes conseils, il n'eût 
pas rappelé monseigneur Parlement, surtout 
avec les honneurs de la guerre , de sorte que ces 



DU CARDINAL DUBOIS. 357 

messieurs ont pu se faire rembourser en argent 
le prix de leurs billets. Cette effervescence par- 
lementaire ne dura que quelques mois^ et je me 
félicitai d'avoir un peu lavé ces têtes à perruques. 
Mais les du Maine et le prince de Gonti avaient 
excité ce mouvement dans le peuple; c'était une 
queue de la conspiration Gells^mare. 

Une compagnie des gardes à pied avait été pla- 
cée à l'entrée du palais pour empêcher le Parle- 
ment de s'assembler^ et faire exécuter la lettre de 
cachet. Cette compagnie fut relevée par un régi- 
ment de mousquetaires, qui, pour passer le temps, 
imaginèrent àe jouer au Parlen^ent. Ils se dégui- 
sèrent, s'affublèrent, s'emperruquèrent, les uns 
en présidens, les autres en conseillers, ceux-ci 
en notaires, ceux-là en avocats. On plaida,. di- 
vagua, remontra, jugea, et quand la gaîté s'ani- 
mait à mesure que la mascarade se développait , 
arriva le déjeuner de ces messieurs, c'est-à-dire 
un pâté et un boudin ; cela donna lieu aux fins du 
procès; après une délibération, le pâté fut con- 
damné à être rompu , et le boudin au feu jusqu'à 
ce que mort s'ensuivît. 

Law, dès ce moment, avait perdu la tête : c'é- 



358 MÉMOIRES 

tait le peu qu'il avait de bon. 11 s'acharnait en-? 
core après la chimère du Système, et, comme le 
chien (Jui quitte la proie pour Tombre , il quit- 
tait et reprenait une route pour une autre; il 
s^embourbait de plus en plus. Les billets el les 
actions étaient plus décriés qu^tls n'avaient été 
recherchés; la rue Quincampoix était un coupe- 
gorge. Il est vrai que les gens habiles , tels que 
raoi, surent tirer de la monnaie de leur papier; 
mais par malheur il n'y eut d'argent que pour 
les premiers venus; les autres furent obligés de 
s'en passer. On fit un édit pour permettre aux 
étrangers d'apporteren France autant de matière 
et d'espèces d'or et d'argent que bon leur sem-r 
bierait : rien ne vint. Personne n'exposa ce qu'il 
avait sauvé dans le naufrage de nos fi'nancès. Le 
Régent s'aperçut de ce discrédit de la banque^ 
lorsque , voulant acheter un collier de mille louis 
pour une maîtresse de rechange, il fot forcé de 
le payer dix mille en billets, et encore l'orfèvre 
fut-il le mauvais marchand. Le pain ne diminuait 
pas, la peste était imminente, et le peuple per-r 
pistait à vouloir pendre Law. 

Chiverny ne fut pas le seul qui faillit payer 



DU CARDINAL DUBOIS. 3^9 

pour lui; Boursel^ quia le malheur de ressemr 
bler à Law^ autant par sa figure que, par sa mise 
demi-anglaise , revenaot en carrosse du cauvent 
des Grandâ^Jésuites^ fut arrête par un-fiacre qui 
s'embarrassa dans les roues de sa voiture. Le 
laquais de Boursel mit pied à terre^ et trouva 
un grand insolent de cocher qui ne voulait pas 
débarrasser son fiacre^ à moins qu'on nç lui pa^ât 
Iç dégât. Le laquais s'allait prendre aux chevçux 
avec ce malotru, quand Boursel la canoë en main , 
sauta à bas de son carrosse pour mettre le holà 
entre les combatlans; mais aussitôt le cocher, 
soit méchanceté, soit conviction , se mit à crier 
d'une belle force s « Au secours !< voilà Law qui 
va me tuer. » La populace fut bien vite ameutée, 
hommes et femmes, avec des pierres, des bro- 
ches, et des balais. Boursel vit bien que toute 
explication serait inutile, et se sauva daps l'égli&e 
des Jésuites, toujours poursuivi par cette canaille 
turbulente ; et il aurait été massacré $ur les mar- 
cfaes de l'autel^ si la porte ouverte de la sa-» 
cristie ne l'avait mis à l'abri d'une mort certaine. 
Pendant que bedeaux , sacristains fiaient en pour-* 
parlers, il eut le temps de franchir trois mprsj 



360 MÉMOIRES 

et de se cacher jusqu'au soir sous la paille d'une 
écurie. 

Cette rage ne tut pas apaisée par la suppres- 
sion des gros billets, puis des petits billets de 
banque. La ruine du Système était complète. 
Law se cachait au Palais - Royal ; sa femme et ses 
enfans restaient à Saint-Maur, chez le duc de 
Bourbon^ qui^ k cause de cette hospitalité, s'é- 
tait fait des ennemis de tous les ennemis de Law. 
Le duc d'Orléans, cédant moins à la crainte 
qu'aux pressantes sollicitations de ses amis, se 
retira quelque temps aux Tuileries; mais il n'ai- 
mait pas assez le» enfans pour s'habituer aux ma- 
nières enfantines et capricieuses de Sa Majesté. 
Il retourna dans sa maison ^ quoiqu'on lui pût 
dire pour l'en détourner. Certes, Law m'eut 
peut-être l'obligation de la vie, car je fus cause, 
par ma nomination à l'archevêché de Cambrai, 
par mon sacre et parles plaisanteries auxquelles il 
donna lieu, je fus, dis-je, en partie cause qu^on 
s'occupa moins de lui et par conséquent de sa 
pendaison , but constant de toutes les menées de 
cette tumultueuse année. Quand on commença 
à faire des chansons et des épigrammes contre 



DU Ci^RDmAL DUBOIS. 36i 

Law^ je fus rassuré pour ses jours, car en France 
on ne veut pas la mort de ceux qu'on chansonne. 
Je ne me refusai pas au tribut; et pour prouver 
à Massillon qu'une tête mitrée n'était pas tou- 
jours celle d'un Père de l'Église, je composai 
devant Fontenelle la boutade suivante : 

Lnndi je prudes actions, 
Mardi je gagnai des millions, 
Mercredi je pris équipage, 

' Jeudi j'arrangeai mon ménage^ * 

Vendredi je m'en fus au bal, 
Et samedi à PhôpitaK 

i( Ces vers ressemblent aux Gommandemens 
de l'Église, me dit Massillon. 

— Et du dimanche qu'en faites-vous? remarqua 
Fontenelle. 

■ 

— Le proverbe est sous-entendq. 

Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera. 

. — A mon tour, s'écria Yhomrhe des Mondes , 
je suis bien aise d'essayer si je suis méchant, de 
même que l'on essaie la lame d'un couteau pour 
ne blesser personne ; ce sera du fiel à l'eau de 
rose. 



36a MÉMOIRES ^ 

Law, ne.dcivais-tu pas attendre 
 faire ta conversion. 
Que la justice te fit pendre, 
Pour imiter le bon larron ?» 

Ces quatre vers piquaient comme hérisson, el) 
Fontenelle, après nous avoir demandé le secret, 
alla colporter son épigramme, qui fut attribuée 
à pins de vingt personnes, et que plus de vingt 
personnes s'attribuèrent. Cette fois, il n'y avait 
pas de danger à s'attaquer au pauvre La^ , et on 
ne l'épargnait pas. Au demeurant il valait mieux 
pendre en vers qu'en réalité. . 

Le prince de Gonti, en se séparant de Law et 
du Régent, était passé aux ennemis, {jui l'encou- 
rageaient à devenir populaire. M"' du Maine con- 
tinuait à tenir séances de complots, d'intrigues, 
et d'épigrammes. Les poètes dii lieu, Grécourt, 
Vergier, Ghaulieu, et peut-être Fontenelle, ri- 
mèrent sur Law la grande Façon de Barbariy 
qui a fait le tour de la France. Je ne la citerai 
donc pas, quoique Maurepas m'en ait donné une 
oopie plus complète, et de la main de Malézieux, 
le scribe des noirceurs. Et moi aussi, je les laissie. 
chanter ! mais ils me le paieront. 



DU CARDINAL DUBOIS. 363 

Law tint boo contre vent et marée, et tous les 
couplets du monde n'auraient pas eu le pouvoir 
de le déloger, car il méditait une résurrection de 
son Système, d'après les leçons de l'expérience.; 
mais le Régent, qiii se voyait endetté de plus de 
sept millions, était singulièrement refroidi pour 
la banque et le Mississipi. D'u|i autre côté, d'Ar-^ 
genson, du fond de sou couvent, était toujours 
entre Law et Son Altesse royale, qui avait besoin, 
comme le ciel, des- épaules d'Atlas. Le Roi, qui 
n'avait jamais aimé le banquier, que son précep- 
teur Fleury'et son confesseur Fleury lui avaient 
désigné comme un païen , demanda d'un ton de 
souverain au Régent ce que M. Law faisait en* 
core en France. 

— En effet, reprit Son Altesse, il n'y a que 
faire, et je lui en toucherai deux mots. » 

Les trembleurs, race non jamais plus nombreuse 
que dans les temps de régence, croyaient tout 
perdu, parce que le Parlement était toujours à 
Pontoise. La noblesse, d'accord avec les plai- 
deurs, soupirait 'après son retour, et l'on savait 
bien que désormais la présence de L^w et du Par- 
leiqent dans la même ville serait une image de U 



364 MÉMOIRES 

corde- et du pendu • On fît donc des démarches y 
c est-à-dire des promesses^ pour changer les pré* 
jugés de d'Aguesseau^ et l'on y réussit à force de 
persévérance^ puisque le lendemain de son arri- 
vée à Paris y d'Argenson fît écrire sur la porte 
de Ffaôtel du chancelier : Ethomofactus est. Cela 
s'adressait quelque peu au célèbre désintéresse- 
ment du Gaton de Fresnes» 

Law se décida à partir, plus pauvre, dit-il , 
qi^'en venant en France* Il laissait^ il est vrai, 
une fortune de dettes, et soiï rôtisseur seul ne 
réclamait pas moins d'une somme de dix mille 
livres, ce M. Law, lui dis-je, le temps est au beau 
pour vous , voici l'agio qui Cadt merveille en Hol-^ 
lande et en Angleterre. 

— Monseigneur l'archevêque, répondit -il, 

K 

c'est comme si je vous disais : Il y a des.archevé* 
chés non pas en Mississipi, mais en Egypte. Allez- 
y donc. » II' avait les larmes aux yeux, lorsque 
le Régent l'embrassa fort cordialement. « Mon-' 
seigneur, lui dit- il, j'ai fait des fautes moins 
grandes qu'on ne pense; mais ne suis -je pas 
homme , et capable de nie tromper? 



DU CARDINAL DUBOIS. 365 

— Et de tromper les autres^ murmura une voix 
douce qui n'e'tait pas la mienne. 

— Enfin ^ Monseigneur^ continua Law , je vous 
supplie d'examiner ma conduite; je suis content 
que vous n'y trouviez ni malice , ni friponnerie. » 

Law , avant de s'en aller , emprunta quelque 
somme pour achever sa comédie^ car il avait hors 
de France des millions à sa convenance , et s'il est 
pauvre maintenant^ comme on le dit, c'est qu'il 
a joué et perdu. Banque ou tripot^ tout lui est 
bon^ pourvu qu'il coure une chance de gain. 

Law, tant il avait de peine à s'éloigner de la rue 
Quincampoix , alla de suite à une terre qu'il avait 
à six lieues de Patis. Son ami M. le Duc lui raeqa 
ses enfans dans sa chaise de poste, et avec la li- 
vrée grise de Mme de Prie. Sans cette précaution 
il aurait couru risque d'être insulté. M"' Lav^ 
restait à Paris pour vendre les biens et les meu- 
blés de son mari , afin de satisfaire ses créanciers. 
Mais tant que Law était en France, aux portes 
de Paris , l'opinion publique n'était pas vengée. 
Le Régent, à tous les hélas qu'on poussait au- 
tour de' lui, se contentait de dire : Mea culpa. 



S66 MÉMOIRES 

C'est moi qui revendiquerhonneur d'avoir chassé 
Lavr tout-à-fait. 

Il circulait dans le peuple des bruits sur la re- 
traite de Law^ et on parlait de brûler à la fois 
le père ^ les enfans et le duc de Bourbon. Gomme 
j'avais découvert ce complot^ qui n'avait pas été 
formé dans la bande de Cartouche, j'entretenais 
des espions et des soldats déguisés autour de la 
terre de Law pour le protéger, et en même temps 
pour surprendre ses relations avec l'Angleterre, 
qui devenaient plus fréquentes. J'avais donné 
ordre de saisir tous les papiers, lettres et dépê- 
ches qui sortiraient de chez lui^ je me réservais 
de les examiner et de les faire 'parvenir ensuite 
à leur adresse. On m'apporta, entre autres lettres 
de banque, cette étrange plaisanterie sérieuse 
à laquelle je ne croirais pas encore, si je ne pos- 
sédais l'original. Je la relus trois ou quatre fois, 
en accusant mes yeux d'erreur^ puis j'éclatai de 
rire. 

Je m'étonnai que cette lettre, adressée à Wil- 
liams Nordingthon, banquier de Londres, que je 
connaissais pour un déterminé joueur, n'eût pas 
été écrite en anglais^ mais, après l'avoir lue, je 



DU CARDINAL DUBOIS. 36-; 

compris qu'il y avait encore une bravade à Sa- 
voir faite en français. La voici telle que je la 
conserve, je n'en ai laisse tirer de copie qu'à 
mon ami MassilloUt- 

« N'avez-vôus pas vu, Milord, votre ami 
Stairs de retour à Londres avec trois ou quatre 
millions que je lui fis gagner rue Quincampoix:? 
il vous aura dit de mon système ce que tout le 
monde en dit, qu'il ressemblait à l'escalade des 
gëans pour s'emparer du ciel. Il e$t étrange que 
la banque, qui fait tant de fortunes, n'ait pas fait 
la mienne, du moins telle que je l'espérais; les 
banquiers de Venise m'ont perdu beaucoup d'ar- 
gent, et je m'en vais maintenant recueillir le 
reste; voilà ce qui fait que je vous écris. Croiriez- 
vous que sur mon nom je ne trouverais pas à 
emprunter mille guinées en France? force m'est 
donc de m'adresser à mes débiteurs, dont vous 
êtes, Milord. Un galant homme tel que vous n'a 
pas oublié qu'en 1698, je pariai contre lui 
mille guinées qu'un' jour je ruinerais la France 
par le papier. C'était, si je m'en souviens, à l'oc-^ 
casion d'une lettre de change de mille guinées 
que je voulais avoir sur Bernard le Juif, ban- 



368 IMrâMOIRES 

quier à Paris; je ne vous offris que des billets de 
l'Échiquier que vous refusâtes^ disant que le pa- 
pier ne saurait que ruiner l'Angleterre; je fus 
d'accord avec vous sur ce point^ et cependant je 
proposai de parier la somme susdite que je sau- 
rais quelques jours donner cours au papier en 
France; vous avez, en présence de lord Stairs, 
delady Colbrige, de milord Gadhogan, accepté 
mon pari sur votre parole loyale, attendu^ disiez- 
vous, que les Français ont trop d'esp rit pour se lais-' 
ser prendre a ce piège grossier. Donc je vou$ prie 
de me dire ce que vous en pensez , et si j'ai bien 
et dûment gagné la gageure; il me semble que j'ai 
outre-passé même les conditions du pari; j'en 
prends pour juges vous d'abord et la voix publi- 
que de toute l'Europe. Ainsi ^ Milord, ùotùpisml 
sur votre parole, je compte sur les mille guinées^ 
et vous dispense d'y ajouter, quoique j'aie ajduté 
au pari. Voyez, s'il vous plaît, ce que j'ai fait 
sans autre aide que mon génie. J'ai réduit le roi de 
France à être mon sujet, et l'Angleterre me doit 
savoir gré de mon Système à cause de cela. Je 
poursuis mon éloge ,' car ici la modestie serait 
mensonge : j'ai feit du Régent mon camarade et 



DU CARDINAL DUBOIS. 3^9 

complaisant 3 des plus hauts seigneurs^ mes com- 
mis; des princesses du sang^ mes maîtresses ; des 
plus grandes dames, mes catins; de toute la 
France^ ma dupe et ma vache à lait. Enfin, sa* 
ves-vous comment je signale mon départ? Le 
premier prince du sang est devenu ition loueur 
de chaise de poste. Je serai incessamment à 
Bruxelles ; avant que j'en parte pour Venise, où 
me rejoindra mon épouse, faites, s'il vous plait, 
passer les mille guinées à Jean Mécuo^ banquier, 
qui doit être de retour à Bruxelles. J'ai omis 
une particularité qui vous donnera bien à rire : 
je suis, à cette heure, aussi bon catholique ro- 
main que quiconque a reçu baptême, commu- 
nion et confirmation. Yous penserez comme moi 
que c'était payer bon marché le privilège du 
Mississipi, du tabac et de la monnaie. Il ne m'a 
manqué que des lettres de noblesse et le titre de 
duc. N'est-il pas plaisant de se moquer de toute 
une nation pendant quatre années consécutives? 

» Votre affectionné compatriote. 

» JxAir LAW. » 

Cettelettreinexplicableconstituaitun véritable 
crime de lèse-majesté, de haute trahison; j'hésitais 
IV. a4 



370 MÉMOIRES 

à en faire part à l'incrédule Régent ; M"' de Ten- 
cin m'y engagea, puisque^ me dit-elle, je n'avais 
aucun ménagement à garder avec Law^; mais elle 
me recommanda de ne pas me dessaisir de cette 
pièce importante. Je trouvai le Prince assommé 
de l'entretien de M. d'Antin, qui lui prouvait 
sur ses doigts que la banque de Law avait ap- 
porté en France plus de cent millions; par mal- 
heur, je n'étais pas présent à ce curieux calcul, 
qui faisait bâiller Son Altesse royale. Je renvoyai 
d'Antin avec ma lettre, qui donnait un terrible dé*- 
menti â ses calculs financiers. Je voulus en donner 
lecture au Prince, mais il me l'arracha des mains 
avec ces mots : « Maudit pédant de collège! jus- 
qu'à quand me rappelleras-tu que j'ai été sous ta 
férule? » Je m'aperçus qu'il n'était pas dans son 
humeur ordinaire, et je pris le parti de me taire, 
lorsqu'un foudroyant éclat de rire m'apprit un 
changement subit dans les idées du Prince, qui, 
au lieu d'aichevêr cette lecture, redoubla ses ris 
immodérés jusqu'à se rouler par terre convulsi- 
ven>ent et perdre connaissance. Je me souvins 
tout d'un coup de la mort de M. de Saint-Lau- 
rent, et je fus tenté de m'enfuir par la porte ou 



W 



i)U CARDINAL DUBOIS. 871 

par la fenêtre ; mais un moment de réflexion me 
rendit plus sage ; j'allai fermer à double tour les 
portes du cabinet^ et je donnai au Régent des 
secours^ dont il paraissait ne plus avoir besoin* 
Il était sans baleine ^ rendant le sang par la bou- 
che et le nez. Mes cheveux se dressèrent sur la 
tête. Je n'osais regarder autour de moi, de peur 
de n'y voir que des abîmes. Un faible soupir 
sortit de ce corps sans mouvement; je me ratta- 
chai à la vie et à l'espéhince; les larmes dans les 
yeux, j'appelais doucement Philippe, qui ne me 
répondait ni nem'entendaité Je ne sais quelle idée 
bizarre me fit prendre machinalement la lettre 
de Law, et ne sachant moi-même ce que je fai- 
sais, je la lus à demi voix. Je ne pouvais me per- 
suader que cette lettre , si plaisante qu'elle fût, 
était le motif de cette crise soudaine; mais il 
arriva que le Prince, frappé, au milieu de son 
évanouissement, par le murmure monotone de 
ma lecture à voix basse, reprit ses sens par degrés 
avec son envie de rire aux éclats. La perte de sang 
qu'il avait faite l'avait soulage. Sans cette hé- 
morragie, due entièrement au hasard, il eût été 
frappé d'apoplexie, comme Chirac l'en avait me^ 

a4. 



37 a MEMOIRES 

nacë tous les jours pendant dix ans. Je Taidai à 
s'asseoir^ et par son ordre je fis disparaître toutes 
les traces de sang, k parce que, disait-il, si Ton 
découvre que je nie suis trouvé malade, le bour- 
reau de Chirac Voudra me tirer du sang par une 
saignée, et il sera cause que les humeurs se mê- 
leront dans le sang. 

' — Je vous répondrai comme lui que voilà bien 
long-temps qu'dies sont mêlées. 

• — Enfin, je remercie Law de m'avoir procuré 
cette Henfaisante saignée naturelle. 

— Ne voulez-vous pas, Monseigneur, vous 
emparer de sa personne tandis que vous le pou- 
VCT encore ? 

-^ Dieu m'en garde ! je n*ai pas Tingratitude 
de rendre un mal pour un bien. Il est vrai qu'il 
mérite d'être rompu vif, et sa lettre suffirait 
pbur le faire condamner, quand bien même la 
fnsticè n'aurait pas d'autres griefs contre lui; 
jfhais, fen revanche, il mérite une reconnaissance 
étèrtaélie pour m'avoir sauvé la vie , sans le vou- 
loir, je l'avoue. 

— ^Mais, Monseigneur, il s'est joué du Roi, 
de l'Etat, de vous !.... 



? 



DU C4JID1NAL DUBOIS. 873 

— D'accord 1 mais sa lettre est admirable , et 
je lui pardonne tout^ eût*il fait cent fois pis. 
Enfin ^ je vais le prier de sortir de France^ et 
ceia^ de façon qu'il s'aperçoive que mon avi^ est 
une grâce. 

. — Ah ! Monseigneur^ la clémence a'est sou- 
vent que de la faibleâsd. 

— Ne soyons pas généreux à demi : anéantis* 
sons ce papier^ en sorte que rien ne transpire 
pour mon honneur* 

— Il me semble^ Monseigneur^ que si vous 
êtes si redevable à Law, j'ai ma part dans cette 
dette ^ et je vous demande la permission de con- 
server cette lettre par-devers moi. 

— A condition que lu n'en feras pas un mé- 
chant usage. » 

On heurta violemment à la porte; je cachai 
la lettre, et j'allai ouvrir à maître Chirac, qui 
venait, en boitant, son chapeau sur la tête, et 
sa canne à pomme d'or pour tâler le terrain, 
comme si à chaque pas il dût éviter un préci- . 
pîce. Le Prince m'avait fait un geste pour m'im- 
poser silence sur ce qui s'élait passé. 



$74 MÉMOIRES 

« Ah ! ah 1 que faisiez^vous ainsi eQfermë avec 
M. de Cambrai? dit-il. 

— Nous nous occupions d'affaires d'Etat y ré- 
pondit le Prince en baissant les yeux y pour ne 
pas rencontrer ceux du docteur. 

1 — Ouais ! Monseigneur^ vous êtes bien pâle , 
de rouge que vous étiez ce matin. 

— ^ Ne vous en étonnez pas ; votre médecioe 
m'adressait des questions à faire rougir un mort» 

— Eh ! eh ! l'apoplexie ! l'apoplexie ! 

— Je me suis presque accoutumé à cette ef- 
frayante maladie^ à force de vous entendre me 
la prophétiser. 

— Oh ! oh ! une saignée vous çn préserverait 
pendant six moi$. 

— Si je vous croyais, il faudrait m'attendra à 
mourir subitement à table, an lit^ que sais-je ? 

— Hi ! hi ! ce |ne serait pas à confesse que 
cela! et si pendant que voas étiez .en conférence 
avec M. de Cambrai, l'apoplexie vous avait 
surpris ? 

— Je vous entends ; m'écriai-jèj mais j'avais 
bien une petite absolution au service de Soa 
Altesse. » 



DU CARDINAL DUBOIS. 3? 5^ 

Law n'attendit pas L'exprès qae lui envoya le 
lïegent, couvrant de belles paroles ce qu'il y, 
avait de trop, dur dans un renvoi définitif. 
Il sut que sa lettre était entre mes mains ^ et 
quoiqu'il ait imaginé de la faire passer pour um 
plaisanterie , U ne se bâtg pus moins d'arriver à. 
Bruxelles, Il renvoya la chaise de poste à M"' da 
Prie, avec une longue lettre sur sa gageure, et 
uu diamant de cent mille livres. M"^' de Tencin 
ûifr trèst-piquée de celte préférence, car elle ayai& 
traité Law avec autant d'amitié que M"^ de Prie. 
Au reste, il dut des ac^tions de grâces à M. le Duc, 
qui lui fournit des relais dans son voyage préci- 
pité, et dix de ses gens bien arméâ pour sa sû- 
reté; Cette escorte servit sans doute a effarou-- 
cher la baude de Cartouche, qui.n'eût pas laissé 
sans doute échapper une si belle prise. Law écri-^t 
vit aussi au Régent pour s'excuser de la lettre à 
Nordingthon; on lui prouva qu'il n'était pas digne 
de réponse. M"^ Law a payéquelques dettes; mais, 
son séjour de plusieurs mois à Paris ava,it pour, 
objet d'énormes recouvrement , que Son Altesse 
eut la grandeur d'âme de ne pas s'approprier^ 
L'année suivante, j'obtins qu'on mettrait à la 



37(S MÉMOIRES 

Bastille le frère de Law^ qui avait cinq millions 
eo ballots; mais son argent aurait ouvert les portes 
d'une prison mieux gardée. Aujourd'hui Lav^ est 
à Venise avec sa femme ^ sans mener un train de 
prince. Je ne le crois pas guéri du jeu et des 
systèmes ; mais la fortune est inQdèle à ses plus 
chers favoris. 



Extrait d'une Lettre écrite par jean Law^ 
A William Nordijngthon , banquier a Lon- 

DRESy LE l3 DÉCEMBRE I72O. (l). 

... Un galant homme tel que vous, M. n'a pas 
oublié qu'en 1698, je pariay contre luy mille 

(i) Cette lettre est un des monumens les plus singuliers 
de la régence; elle donne la clef de tout lésystètne de Law. 
Notre première idée était de regarder cette confessioo 
comme l'œuvre de Mercier ou de tout autre ; il nous sem* 
blait impossible que Law eût fait parade d'une telle im- 
pudence, bien qu'en impudence il n'ait pas eu d'égal. Un 

• 

heureux hasard a éclairé nos doutes à cet égard. Un des 
conservateurs de la bibliothèque de l'Arsenal a bien voulu 
nous communiquer un extrait de cette lettre, qui se trouve 
dans un manuscrit coté n*" 148 sous le titre de Recueil de 



DU CAADINAL MJBOIS. ^^7, 

guinées qu'un jour )e ruiaerois la Frsûce par le 
papier. G'étoit a l'occasion d'une lettre de change 
de looo gûinëes que je vous demandois ^sur 
Bernard le Juif appelé Samuel^ je ne vous doo^ 
uay que des billets de l'Échiquier^ vous dites que 
le papier ruineroit l'Angleterre et que les Fran- 
çois avoient trop d'esprit pour estre la dupe du 

papier 

Tay seurement gagné la gageure , je 

prends pour juge la voix publique de toute l'Eu- 
rope^ ainsy je compte sur les lOOO guinées; je se« 
ray incessamment a Bruxelles vous pourrez les 
faire remettre a Jean Mecuo banquier. Je compte 
même que vous ajouterez au pary puisque j'ay 
faict plus que la gageure. J'ay réduit le roy de 
France a estre mon sujet^ le Régent mon cama-. 
rade^ les plus fiers milors mes commis^ les plus* 

pièces en vers et en prose sarles ivoires de la cour et du 
temps , in-folio. Cet extrait diffère du texte de la lettre ; 
mais il en est le résumé exact. Je rapporte cet extrait I0I 
qu'il est dans le manuscrit désigné, et sans même en changer 
Torthographe : on appréciera l'importance de cette curieuse 
pièce historique y dont l'original semble avoir été perdu. 

{Note de l'Editeur.) 



4 



^8 MÉMOIRES 

grandes dames mes p toute la France ma 

franche dupe et pour mieux marquer mon de- 
part^ du premier prince du sang, j'ai fait mon 
loueur de chaise de poste 



DU CARDINAL DUBOIS. 379 



%^>.^»'»^^^fc^i 



FRAOMENS (0. 



1 720. 4 G,oût. — Enfin! toute la jésuiterie est con- 
tente^ et cette fois f aurai mon chapeau. La bulle 
Unigenilus queïje Tellier n'avait jamais fait adop- 
ter^ malgré les prisons y supplices et tyrannies de 
toutes sortes, vient d*être déclarée exécutoire par 
déclaration du Roi ! cela prouve que les coups 
fourrés sont les meilleurs , et qu il en est d'une 
opération politique comme d'un fruit; il faut 
qu'elle mûrisse. Clément XI tient plus à sa bulle 
que moi à M*^' de Tencin ; il la chérit, il la ca- 

(i) Sous ce titre on a réuni des cotes qui suivent les 
manuscrits; elles paraissent l'expression d'une pensée sou- 
daine, et sont curieuses en ce qu'elles donnent le caractère 
exact de Dubois, avec ses haines, ses boutades, son am- 
bition et son cynisme. Une note du manuscrit nous apprend 
qu'elles étaient en bien plus grand nombre. 

( Note de r Editeur.) 






38o MÉMOIRES 

resse j il lui sacriSerait les clefs de saint Pierre. 
Mais qu'il ne se réjouisse pas tant y sa joie n^est 
qu'en herbe; d'un Irait de plume je puis détruire 
mon ouvrage, et je le ferai si Lafiteau me pro- 
mène encore avec de belles paroles; je veux mon 
chapeau. Ce n'est pas que la bulle me semble né- 
cessaire : je la trouve fort ridicule, et seulement 
propre à entretenir et fomenter des divisions. Je 
crois qu'il est absurde de dire : Vous croirez sans 
examen ; toute défense contradictoire n'est pas 
permise ! Cependant j'ai insisté pour que cette 
clause fut dans la déclaration. Le pauvre Pape 
m'a chargé de lui ôter toutes ces épines. Je le 
veux bien; mais qu'il ne me pousse pas à bout 
avec ses retards. Le chapeau, ou pas de bulle! 

2 octobre. Voilà un plaisant Conseil de con- 
science, surtout si chacun ne barguine pas et 
parle à la bonne franquette. Le petit Roi se verra 
entre le feu et l'eau. Rohan et Bissy ne jureront 
que par la bulle Unigenitus. Je pourrais bien ju- 
rer autrement; mais je passerai mes paroles au 
creuset. Ma foi! si l'éducation m'était entièrement 
contiée, je ne recommencerais pas celle du duc 



DU CARDINAL DUBOIS. 38 1 

d'Orléansj elle a dubon^ maislemauvais Temporte; 
j'aivo,ulu en faire uti épicurien; il est devenu cent 
fois pis. Ensuite y je pensais que la débatiche 
était une gourme de la jeunesse ; la gourme dii 
Prince s'est changée en lèpre. Je suis curieux de 
m'entendre discuter sur le péché mortel. Fleury, 
l'ex- archevêque de Fréjus, sera de l'avis de tout 
le monde en notre présence; mais il chantera la 
palinodie aux oreilles de Sa Majesté. Massillon ne 
songera qu'à faire de l'éloquence. Oh ! qu'un en- 
faut roi est difficile à humaniser ! J'y suis dé- 
cidé , j'approuverai tout. 

4 décembre, — Ce pauvre bonhomme Parle- 
ment ^ qui consent à enregistrer la Déclaratioa 
du 4 août en faveur de la Constitution ! Il s'en- 
nuie à Pontoise, et nous veut revenir; mais il sou- 
tient unguibus et rostro les libertés de l'Eglise 
gallicane ! C'est bien vieux. 

22 décembre. — Incendie de Rennes. « Lou* 
vois a bien incendié le Palatinat^.» dit Madame. 
On m'écrit : m Je n'ose vous mander^ Monsieur^ à 
quoi l'on attribue cet incendie ,. qu'on dit s^ètre 



■ W.' 



38i» MÉMOIRES 

faille flambeau à la main. C'est une pensée q\A 
jhit horreur. » La conspiration Cellamare aura 
des conséquences plus graves encore ! Il fallait ^^ 
comme dans l'affaire de Bretagne^ sacriGer trois 
ou quatre têtes : on regrettera de u'avoir pas suivi 
mes conseils. Le volcan n'est pas éteinf . 

1721, 7.6 mars, — Au diable mon chapeau î 
Clémeot XI est mort, partant, sa bulle avec lui. 
Je perds, avec le cardinalat, plus de cent mille 
francs en père Lafiteau,en tableaux, en livres 
et en estampes ; le cardinal neveu Albani m'a 
dupé, m'a volé, et j'ai la tête nue comme devant. 

8 ai^ril. •*— Je disais bien à d'Argenson que sa 
supérieure le tuerait. Le couvent de !a Madeleine 
duTraisnel est sans protecteur. Que vont devenir 
ces pauvres filles ? ce serait acte de charité de les 
employer à quelque chose. Le repos leur paraîtra 
insupportable. D'Argenson avait fait leur édu- 
cation à toutes ; il les aidait à faire leur salut. 
. Qui m'aurait dit que ce corps de fer mourrait 
d'une jaunisse ! 

g oi^riL — Et penser que même chose peut 



DU CàBDINAL DUBOIS. 383 

arriver^ non pas à moi^ mais à mon corps 1 cela 
jette de terribles reflexions dans ma cervelle hu« 
maine. D'Argenson allait se faire enterrer à Sainte 
Nicolas du Chardonnet dans lé toiïibeaa de ses 
ancêtres les Yoyer; et le peuple se souvint du 
diable ^ comme on l'appelait; il a voulu lapider 
un cadavre 1 S'il avait achevé son épouvantable 
dessein^ l'histoire du maréchal d'Ancre aurait 
été renouvelée; on aurait mangé de la chair 
d'homme <]ans les rues de Paris! En quel siècle 
vivons-nous! D'Argenson cependant n'a pas fait 
autant dé mal que la Maintenons qui a du moins 
été enterrée tranquillement. On ne s'est pas at-' 
taqué qu'aux morts; les deux d'Argenson fils ont 
failli être mis en pièces avec feu leur père! Non, 
je ne crois pas qu'on me traite si mal après moi. 
On rira peut-être; il est fâcheux que je ne puisse 
pas rire plus fort que tout le monde. 

i6 juillet. — Il n'y aurait pas eu d'Inno- 
cent XIII^ si Dubois n'avait pas été cardinal. Je 
le tiens ! Maintenant ^ arrière Richelieu ! arrière 
Mazarin ! l'ornière est tracée^ je marche ! Les uns 
naissent bergers et meurent bergers ! j'aurai bien 



384 MÉMOIRES 

éloigne ma mort de ma. naissance! mais après le 
chapeau rouge, il n'jr a plus. que la- lîouronne 
royale ou papale ! Nèa plus idira.l ecricairje ^ur 
mon chapeau. Cepegadant j'ai de la politique 
plus jeune que moi, et j'Irais loin sans ma vessie ! 

3i jiUllet. "^ Le Roi est malade; il a la fièvre^ 
un mal de gôir^e ^ ce h^est pas une maladie grave^ 
mais les vilains bruits recommencent oontre le 
duc d'Or]éani; le maudit tabac empoisonné est 
encore sur le tapis; on regardé le duc d'Orléans 
comme un sorcier : s'il l'était^ il ferait du bien à 
lui-même ayant dé faire du mal aux autres; il 
ne vivra pas long- temps ^ à en auguî«r par ses 
fréquens étourdissemens. Chirac Fa dil^ le sang 
le fera tpourir. Qùa^it à Sa Majesté^ toutes les 
prières et neuya^nes qu'on fait ne le sauveront 
pas^ s'il est vraii qtie la médecine y perde son la- 
tin. Il faut voir ici la consternation; il semble que 
le Roi mort, la monarchie ne puisse revivre. On 
répand le bruit que l'Angleterre veut se défaire 
d'un enfant! Les faiseurs de nouvelles croient le 
public bien sot ou bien crédule^ c'est tout un. 
Mais voilà que les visages se rasserennent ; deux 



DU CARDINAL DUBOIS. 385 

saignées ont sauvé le Boi. Je suis, comme Mo- 
lière, à douter de la médecine et non djes méde- 
cins, par malheur. 

%Q septembre. — Le mariage du Rai m^avait 
paru le lien d'une quintuple alliance ^ l'Infante ' 
est fort jolie, mais cette condition de beauté, de 
grâce ou d'esprit ne signifie rien en affaires d'E- 
tat. Il faudrait faire épouser Andromède par le 
monstre plutôt que par Persée, si les avantages 
étaient tous du côté du gouvernement. Le jeune 
Roi m'a setnblé fort avancé pour aimer les femmes, 

■i 

M"' de Ventadonr ne l'a pas eu assez long-temps 
à sa disposition, et il ne s'est pas présenté quel- 
que Beauvais pour lui apprendre ce qui s'ap- 
prend d'instinct. Sa Majesté a vu. le portrait de 
sa future épouse et l'a baisé, cela est de bon 
présage. 

3q septembre. - — Les Adamites et les Fla^elr- 
lansoni tenu leurs séances à ^aint-Ciojud. On. veut 
que M""' de Tençin ait inventé ces infamies;, mais 
où diantre lesai^rait-elle prises? Le Régent^ après 
avoir usé son corps, s'abrutira à force de, vo- 
lupté. Que deyi^ndra Ha régence? 

IV. aS 



386 MÉMOIRES 

19 novembre. — On a roué Cartouche. J'avais 
désiré le voir auparavant. C'est un petit homme, 
trapu, blondasse, riant, doucereux. Sa scéléra- 
tesse ressemble à de la bonhomie; néanmoins, 
Cartouche dans une autre sphère aurait fait un 
autre homme. Qui sait s'il ne serait pas devenu 
cardinal? 

1 722 , 9 février. — J'ai pris place dans le con- 
seil immédiatement après le cardinal de Rohan, 
qui est introduit après les princes du sang. Le 
maréchal de Villeroi et le duc de Noailles ont 
fait la grimace et la révérence. Le chancelier et 
les ducs, et pairs nous ont quitté la place. Qu'ar- 
rivera- t-il? Je suis au conseil, parc^ que j'ai dé- 
siré y être. Je ne me retirerai pas. D'Aguesseau 
rendra les sceaux; Villeroi, l'éducation du Roi, 
les ducs et pairs seront soumis en temps et lieu. 
En vérité^ cette superbe est bien mal séante; je 
ne suis pas noble, il est vrai, mais un archevêque- 
cardinal vaut certes bien un cousin de l'écuyer 
de M"** de Schomberg ! Nous verrons qui cédera 
le premier: je suis fils d'apothicaire, et ne m'en 
cache pas; mais tous ces ânes bâtés à généalo- 



DU CARDINAL DUBOIS. 387 

gies sauroût ce que c'est que le fils de mon pcre. 

Q mars. — L'infante d'Espagne est arrivée; 
elle n'est pas aussi bien que son portrait la fai- 
sait. C'est une triste condition que celle des rois! 
ne pouvoir choisir une épouse de visu. Il est 
vrai qu'une épouse légitime est pour un roi l'af- 
faire politique; voila tout. 

20 avril. — Le père Liniére est confesseur du 
Roi, à la place de l'abbé de Fleury, qui était une 
édition vivante de son Histoire ecclésiastique, 
citant à tout propos et bavant l'érudition. Le 
père Liniére est un fin jésuite ; ce qui veut dire 
deux fois fin. 11 est bon d'avoir au bout du bras 
celui du confesseur du Roi. Je me suis demandé 
pourquoi les jésuites tiraient toujours les confes- 
seurs de leur compagnie, et surtout pourquoi on 
les prenait de la main à la main. Il me semble 
qu'il y a plus d'orgueil que d'ambition chez les 
jésuites. M"* Ventadour aurait fait un bon con- 
fesseur pour un roi qui aime par-dessus tout ses 
volontés et ses caprices. 

10 août. Villeroi est un impudent faquin; il 

a5. 



308 MÉMOIRE^ 

voulait accaparer le Roi; il est la troippette de 
tous ces bruits de poison et d'assassinat. Le duc 
d'Orléans a eu besoin de parler à Sa Majesté , 
mais sans témoins, puisqu^il s'agissait de secrets 
d'État. Villeroi n'a pas consenti à s'éloigner, 
même dans une pièce voisine. Le Roi est un dépôt 
sacré, a-t-il dit, il doit en répondre devant Dieu 
et devant les bommes. L'bypocrite ! il est exilé: 
le Régent l'aurait dû faire bâtonner par des la- 

I 

quais. Soupçonner Son Altesse rpyale! le lui dire 
en face I II faut être Villeroi pour cette petitesse 
insigne. L'évêque de Fréjus peut suivre son Vil- 
leroi, si bon lui semble j nous lui tiendrons 
l'étrier. 

92 aoi2^-r>rayai^ b^en dit qq'il n'élit que d'ê- 
tre pi:^n4çr ministre, ftl"*' dp Tpnçin m'apure que 
j'ai beaucoup de T^fiemh\s^^ç^a\ÇlcilsîgnorMa- 
zarino. Richqliçi} me par^U un plus grand per* 
sonii^ge. Au re^le , je vais dope \9l\\\^v le^ impôts 
à ma guise 1 Les pauvres n'pqt rien à çraindfje ; 
mais les riches sont à pressurer*^ I^ vepgean^ce et 
la vendange se donneront la maiii. Jp suis encore 
à m'interroger pour savoir s'il y a une justice. 
Faquins, l'idole se relève, adorea^-Ia! 






DU CARDINAL DUBOIS. 889 

îa3 octobre. — Uni sa^re est nnè belle cerémo* 
nie^ mais non pas pour le roi qui s'y soumet, et 
doit être assotumé de tant de simagrées^ saluts^ 

V 

embrassades^ prostrations^ prières. Ce sont des 

V 

> 4 

allégories fort belles du temps de k féodalité^ 
mais qui ne signifient plus rien. Le roi est sàcrl 
avec la Sainte-Ampoulé, mais il ne peut régner 
encore ; le duc d'Orléans sera long-temps régent ^ 
» je serai donc long-temps premier ministre. Moii 
projet est invariable; ma rétention d'urine de^ 
viendra pour iboi te €A d'Atropbs* je fais régime 
et j'enduis mon pauvre squelette de drogues d'à-* 
pothicaire : c'est une eicistence factice. Douze 
heures de travail chaque jour t c'est trop, beau-» 
coup trop ; mais si je ralentis mon zèle^ on dira 
que je me fais vieux. J'aime mieu^c périr à la 
peine , en premiet niiaistre. 



8 décembre. ~ Madame est morte hydropr- 
que. «Dieu seul est grand! » s'écriera encore 
Massillon en son oraison funèbre. En un mot, Ma- 
dame est morte comme elle a vécu^ palatine dans 
l'âme, et se consolant d'avoir été précédée par 
M"""* de Maintenon. a Je pardonne à tous me» 



t90 MÉMOIRES 

ennemis, disait-elle à son lit de mort^ excepté à 
rame de la Scarron ! » Elle a renoncé â*ayance 
au paradis, si elle doit y rencontrer la vieille. 

i5 décembre. — On a fait cette épitaphe à 
Madame : 

Ci-gà rOisiVETié ! 

parce qu'un ancien proverbe dit qu'elle est mère 
de tous les vices. A ce prix-là, le duc d'Orléans 
îustifierait Fépitaplie I mais Madame a plus écrit 
dans sa vie qu'un Bénédictin, u A notre tour, 
Dubois! » m'a dit Son Altesse royale en reve- 
nant du convoi de Saint-Denis. 



J*avais Tintention de terminer la publication de ces 
Mémoires par une conclusion rapide jusqu'à la mort du 
cardinalDubois; j'avais même annoncé cçtte fin dans l'a- 
vant-propos ; mais les Mémoires du duc de Richelieu, qui 
font partie de la même collection, contiennent en détail ce 
que je n'aurais fait que résumer le plus succinctement pos- 
sible; c'eût donc été un double emploi ; je n'aurais pas osé 
d'ailleurs essayer une concurrence aussi défavorable pour 
moi, et je renvoie les lecteurs aux cbarmans Mémoires du 



DU CARDINAL DUBOIS. Ziji 

duc de Richelieu. Cest là qu'ils trouveront les derniers luo* 
mens de cette régence, honte étemelle de notre histoire ; 
et la narration vive^ spirituelle et dramatique d'un contem- 
porain remplacera d'autant mieux quelques pages froides, 
sèches et analytiques. Il sufHra de rappeler ici que iamort 
du duc d'Orléans sui?it à trois mois d'intervalle celle de 
Dubois, que sadiurie emporta le lo août 1723. L'épi- 
taphe qu'on lui fit est un abrégé fidèle de toute sa vi«. 

Rome rougit d^avoir rougi 

Le m.., qui glt ici. 

ÇJ^oie de l'Editeur,) 



\ 
I 



riir DV TOME QUATBIkMK. 



TABLE DES MATIÈRES 



CONTENUES 



DANS LES MÉMOIRES DU CARDINAL DUBOIS. 



SOMMAIRES DU PREMIER VOLUME. 

Avant-propos de l^Éditeur. Page i 

Chap. I. — Origine de ces Mémoires. — Naissance de 
Dubois. — Son père et sa mère. — A-t-il été bap- 
tisé ? — Les premières armes d'un apothicaire. — 
M. Lefebure. — Entrée au collège des jésuites. . i 

Chap. II. — Dubois chez les jésuites. — Il ne commu* 
nie pas. — Le carnaval. — Dubois Scaramouche. — 
Dubois tonsuré. — Départ de Brives-la-Gaillarde. 

— Portrait de Dubois. — M. de Gourgues, prési- 
dent du parlement de Bordeaux. — Dubois précep- 
teur. -— Mademoiselle Pierrette. — Dubois marié. 

— Accouchement de Pierrette. — Le second père. 

— Départ pour Paris lo 

Chap. III. — Les épines de Paris. — L'abbé Bodeâu. 

— Dubois et sa femme se séparent. — Dubois pré- 
cepteur chez M. Trotier de Riancé^ chez M. de 
Gourgues f frère du président de Bordeaux. — Le 
pollége de Saint-Michel. — M. Faure. — Les bour- 



^94 TABLE 

siers, dame Françoise et Henri Boivin. — Les pro- 
menades du soir. — Dubois précepteur du jeune 
Marov. — M. PUiyant, maître de la garde- robe de 
Monsieur. — M. le duc de Vendôme. — La chaise 
percée; Tévéque de Parme et Albéroni. — Dubois 
en faveur iS 

CuAP. IV^ — ProDçs^ic. — Les audiences de M. de 
Vendôme — M. Nas!in,son aumônier. — Monsieur, 
duc d'Orléans. — Dubois dans l'autichambre. — 
Madame de Grancey , maîtresse de Monsieur. — La 
visite matinale et la prise de tabac. — Le rendez- 
vous et la protection. — Adieux à M. de Vendôme. 

— IjSl prosenlation. — M. de Saint -Laurent. — 
Dubois entre en fonctions au Palais-Royal. ^- Sin- 
gulière recommandation de Monsieur. • — L'élève. 

— La première flatterie 45 

Cha'p. V. -^ L^ duc de Chartres. — Le congé. — 
M°^ de Choiseul. — M"* la duchesse d'Orléans. 

— Les correspondances. — La Grancey et le che- 
valier de Lorraine. — Le marquis de Villequiei* et 
M. de Harlay, archevêque de Paris. — Les portraits 
de famille. — Le souper. — L'abbé de Chaulieu. 

— Le marquis de La Fare. — Le chirurgien Félix. 

— M"* d'Espagny, M"* Chouin et le Grand Dauphin. 68 

Chap. VI. — Jje précepteur et le sous-gouverneur. — 
La lecture. — Disgrâce. — Mort du maréchal d'Es- 
trade, gouverneur du Prince. — Le duc de La Vieu- 
ville, son successeur. — Faure. — Prophétie. — 
Maucroix. — M"* de Joyeuse. — La Fontaine. — 
Son portrait. — La Clochette et Baruth. — Sainte 
Champmeslé, — Le pendu. — La Chajielle et 



D£S SOMMAIRES. 3^5 

M^ï« Pelart. — Les Amours de Catidle. — Lully. -^ 
Furelière. — L^abbé Renaudot. — L'abbé Leblanc. . 
-—Dubois dans rantichambre. ............ 90 

CtfAP. VIL -^ M. de Saint - Laurent malade. — Le 
prieur de Chabrières. ^- Les Capucins du Lou- 
vre. — Fagon , médecin du Roi. — Marie-Thé- 
rèse d'Autriche. — Education sensuelle du duc de 
Chartres. — La Fontaine visite Dubois. — M"* dç 
la Meilleràye et Saint-Ruth son page. — M"*^ de 
La Vieuville et le duc de Chartres. — Le volume 
de contes, — Dubois en danger de disgrâce. * — Le 
duc de Guiche. — M"« de Montchevreuil et M^**de 
Montmorency. — M. Le Tellier , archevêque de 
Reims, et sa nièce. — La choucroute. — L'indi- 
gestion. — Le chevalier de Lorraine. — M. Théve- 
not. — Dubois change de plan de conduite. — : La 
leçon et le portrait du cardinal de Richelieu. — 
Mort de M. de Saint-Laurent. — L'apoplexie et 
la colique. — Racine. — Madaillan. — L'abbaye de 
Livry. — Panégyrique de Dubois ^.iia 

Ch AP. VIII. -r- Les compétiteurs. — M. de La Vieuville et 
le grec. — Le marquis d'EflQat. — L'abbé d'Eflfiat, 
dit Rusé \ son portrait. — Benserade; son portrait. 
— Son bon mot sur les gouverneurs du duc de Char- 
tres. — Ovide en rondeaux et fe sonnet de Job. — 
La dévotion de Monsieur et ses médailles. — M'^'de 
Monaco. — Saillies de M*' de Fiennes. — Dubois 
nommé sous - gouverneur. — M. Blouin le mathé- 
maticien. — La querelle de. M"* de Grancey et de 
M"'«de Bouillon. — Nouvelle éducation. — Le petit 
Saint' Si mon> — Les confidences. — M"'" de Cas- 



396 TABLE 

teinau et de Vitry. -^ Dubois se dévoile au jeune 
prÎDce. — Les promesses. — Purel, Laurent et Du- 
bois, valets de chapdbre i34 

CuAP. IX. — Les indécisions et les cas de consciénée. 

— La petite porte de la rue de Richelieu. — <- Les 
cinquante mille écus — La première capture. — 
L'ingénue et le rouleau de cent louis. — La débau- 
che de M. le duc Louis de Bourbon. — Saintraiiles. 

— Monseigneur Total, — L'incendie et Tenlèvè- 
ment. — Les grisettes et l'escalier dérobé. — Le 
dîner de M. de Louvois* — M. de Coulauges et 
M"^' de Serre. — Connaissitnoes du duc de Chartres. 

— La pierre philosophale. i56 

Chap. X, — Dubois à la cour. -— Les portraits du 

Grand Roi, — Bon mol de Bénserade. — Beauté de 

Louis XrV. — Erreur de nature. — Sa voix em- 

•miellée. — Education du Roi — Ses méchans vers. 

— Le madrigal et le maréchal de Grammont. — 
Louis XIV, les savans et les poètes. — Les arts d'a- 
grémenté — •' Le maître de danse et le maître d'armes 
du Bourgeois gentilhomme, — Les chiennes cou- 
chantes. — La chasse. — Le Roi à la guerre. — Le 
petit couvert. '- — L'étiquette. — Les coups de can- 
nes. — Roquelaure et le duc d'Épernon. — Tyran- 
nies mesquines. — Égoïsme de Louis XIV. — Ses 
voyages. — Embarras de la duchesse de Chevreuse, 
et honnête procédé du duc de Bea'uvilliers. — La 
lièvre et la fenêtre ouverte. — Les femmes. — Les 
maîtresses : la Beauvais , M»»** de La Vallière , de 
Montespan, de Soubise, de Maintenon, de Lude, 
Henriette d'Angleterre, de Monaco, etc. — La du-» 
chesse de La Ferté. — La duchesse de Roquelaure. 



\ 



DES SOMMAIRES. 397 

— M. de M ontausier et Fabbaye. — M. le maréchal 
de Bellefouds et ses dettes 177 

CAap. XI. — Villarceaux, Montchevreuil et M"* de 
Maintenon. — M"* de Moûtchevreuil ; son portrait. 

— M"* la princesse de Monaco. — Son mot sur la 
seconde femme de Monsieur. — JaloiiisiedeLauzun. 

— Lés philtres amoureux. — Le rendez-vous et la 
clef. — La main écfàsée. — Vive altercation entre 
le Roi et Lauzun. — E^ii du chevalier de Lorraine. 

— BJme Henriette d'Angleterre, première femme 
de Monsieur. — Le Éouton. — Empoisonnement de 
Madame. -^ Pumon , premier maître- d*hôtel de 
Monsieur. -^ Ses révélations. — Conduite du Roi 
envers la Reine. — Lauzun sous le lit de madame de 
Montespah. — L'épée et la canne. — Les deux ri- 
vales. — L'horoscope. — Les amis de la veuve de 
Scarron. — Mariage de Louis XIV avec M"»* de 
Maintenon 199 

Chaf. XII. — Fondation dç Saint-Cyrpar M™« de Main- 
tenon. — - Bî"*de Brinon supérieure. -^ La CQfné4ie 
au coui2;4^^. — Représentation d^. CinnçieX ^^Andro- 
maque, — Esther, — Sing^Iarité de La FQptaine. 
— Jean Racine. — Le poète courtisan. — Les actrices 
de M"** dç Maintenon. Hl^^^ de Villianne , d'Aban- 
court, de ^ali«> de Qlapion. — La tête de M™* de 

Caylus. — Q raison funèbre de l'abbé de Saint- 

•'- , •<«'''• .■•*ij..ii' 

Laurent. — Départ duRpi pQur Saint- C^r. — La 
Bruyère. — Richelet, sa servante, son libraire , sa 
sœur et le bourn au. — Boileau Despréaux. — La 
conversation à la portière. — La salle iç spectactç. 

— M"« Deshoulières. — M^** Deshouliècp. — 
M. de Chambors. — L'tntr'acte.—. La représenta- 



39» TABLE 

tion. — Le s allusions. — La WaslHy- Montespair, 

— Amaa-Louvois. — Le dénoûment. — Le pour 

et le contre a3t3 

Chap. XIII. — Mort du duc de La Vieu ville. — M.. La 
Bertière. — M. Fontenay. — Le marquis d'Arcy, gou- 
verneur. — Mademoiselle, duchesse de Montpen- 
sier. — Les Carmélites de la rue du Bouloy. — Mala- 
die de Mademoiselle. — Colère du Roi. — Projet ex- 
travagant du duc de Chartres. — Le déguisement. 
— L'abbé Chaulieu au parloir. — Le Prince et Du- 
bois au couvent. — M"* de La Vallière, — M"« de 
Montespan. — Le père rie Latour. — Les péniten- 
ces. — Louise , Sœur de la Miséricorde. — Le Roi 
au^ Carmélites. — Le duc de Chartres se découvre 
à M"* de La Vallière. — Sortie du couvent. — Re- 
gret du Prince 253 

Chap. XIV. — La famille royale en i688. — Le Grand 
Dauphin. — Son portrait et son caractère. — Son 
éducation. — Le sacre en estampes. — Sa timidité. 

— Son économie. — Sa sensualité. — Ses amours. 

— Francine, gendre deLulIy. — La belle et la laide. 
— La comédienne Ransin. — Les jeûnes .—M^** Fleu- 
ry. — M^** Chouin , mariée à. Monseigneur. — La 
cour de Meudon. — Étrange manie. — Ses fils. — 
La Grande Dauphine. — Son portrait. -^ Les gants 
parfumés. — La Bessola , femme de chambre de la 
Dauphine. — Le proverbe. — La princesse de 
Conti. — Les deux frères rivaux. — M. de Cler- 
mont-Chatte, amant de la Princesse. — Les lettres 
supposées 'f infâme méchanceté de M"** de Mainte- 
non. — Le comte de Vermandois. — Les débauches. 

— Les Templiers modernes. — La chaise à por- 
teurs. — Le soufflet. . ' 278 



DES SOMMAIRES. 399 

Chap. XV. ' — Enfans du Roi et de M"»* de Montespaii. 
— Le comte deVexin. — M**« de Tours. — Modèle de 
légitimation duduc du Maine. — Sa jambe boiteuse. 
Son esprit. — Sa méchanceté. — Sa poltronnerie. — 
Sa tendresse pour M"" de Maintenon. — Le jubilé 
de M"* de Montespan. — Le comte de Toulouse. 
— M"* de Plantes. — Son père. — Son portrait. 

— Son mariage à l'âge de douze ans avec M. le 
Duc. — Son caractère. — M. Rose. — Les renards- 
renouvelés de Thistoire de Samson. — Amour con- 
jugal. — Maîtresse de M. le Prince. — M™« de 
Marei. — La maréchal de Richelieu. — M. de Rou- 
cy. — Douceur féminine. — La duchesse de Lude» 

— Le nouvel Abélard. — M"" de Nevers. — Le , 
voyage à Rome, et la fpte de Chantilly. — La 
Grande Mademoiselle. — Son mariage avec M. de 
Lauzun. — Son désespoir après l'arrestation de 
son mari. — A quel prix elle obtint sa liberté. — 
Un propos de joueur Soi 

Chap. XVI. — Dubois présenté au Roi; à M"* de 
Maintenon. — Soirée pieuse. — Xes parfums. — 
Première cause de la fortune de Dubois. — Por- 
trait de M"* de Maintenon. — Son caractère. — Son 
esprit. — La grenouille de la fable. — Son origine. 

— La résurrection. — Flatterie de Tévêque de 
Metz. — M"«d'Aubigné chez M"« de Neuillant. — 
M"* Scarron. — Être et paraître. — D'Assoucy. 

— La veuve de Scarron. — La maréchale et le 
maréchal d'Albret. — M"© Scarron gouvernante 
des bâtards. — La petite maison du Marais. — 
Une aventure galante de Matha. — Haine du Roi 
pour M^^^ d'Aubigné. — - La terre de Maintenon. 

— Comment M™« dé Maintenon prit la place de 



4cK> TABLE 

M"*^ de Montespan. — Gentillesses du duc du Maine. 

— Le diable et le péché. — Le frère de W'* de 
Maintenon. — Son aiiôme. — Son originalité. — 
Le bâton d'or de maréchal de France. — Les con- 
naissances des Tuileries. — Les oreilles du père 

4 

La Chaise. 3a8 

Chap. XVIL — Arrivée en France du roi et de la 
reine d'Angleterre. — Audace chevaleresque de 
Lauzun. — Les nouvelles. — La messe interrom- 
pue. — La cour va au-devant de la reine Marie. 

— La Fontaine et l'abbé Grécourt. — Station à 
Chatou. — Les frères ennemis. — Le prince de 
Galles. —L'entrevue. — La reine d'Angleterre. — 
Le chapeau et les gants de Lauzun. — Son por- 

' trait et son caractère. — Jacques II. — Lauzun 
rentre en faveur. — Esprit de la Reine. — Gran- 
deur de Louis XIV. — Petitesse de Jacques IL 

— Madame et les fausses princesses palatines. — 
Massillon. — Louvois, premier ministre. — Sa bru- 
talité. — Ses amours. — M™« Dufresnoy. — M™*Lou- 
vois. •:- La fenêtre de Trianon 355 

Chap. XVIII. — Mort de la reine d'Espagne. — Lau- 
nois et le comte de Guiche. — Mort de la Dauphine. 

— Son oraison funèbre. — Le cierge et les pièces 
d'or. — Départ de la Bessola. — Ruse de Dubois pour 
faire aller le duc de Chartres à l'armée des Pavs- 
Bas. — Le cousin-germain de Dubois. — Le siège 
de Mous. — L'historiographe. — M. de Luxem- 
bourg. — Son accusation. — Puységur. — Dubois 
raconte au Roi un beau trait qu'il n'a pas vu. — 
Beauregard et FpfTicier espagnol. — La religion du 
duc de Chartres. — Le sermon de Dubois. — Plai- 



DES SOMMAIRES. 401 

santerie du duc de Chartres. — Mort du prince de 
Courtenai. — Gavois; ]Vl*^*de Coetlogon.^— Retour 
du roi à Versailles. — La juesse elle valet de car- 
reau. — Combat de. Leuze. — Fin de la campagne. 38o 

Chap. XIX. — Particul$irilé sur la disgrâce et la mort 
de Louvoîs. — M™' deMaintenon veut faire décla- 
rer son mariage. — Le maréchal*ferrant de Salon. 

— la Mauresse de Moret. *— Louvois s'oppose à 
la déclaration du mariage. — Audace de Louvois. 

— Le voyage de Mons. — ^ Insolence de Louvois. — 
Chamlay. — Louvois aux genoux du Roi* — Le 
médecin Séron. — Mort de Louvois. — Effet de 
cette mort sur Louis XIV et M"*' de Maintenon. — 
Ouverture du corps. — Le chirurgien La Ligerie. 
Procès d'empoisonnement. — Mort de Séron. — 
M. de Valincourt. — Chronologie galante de M"* 
d'OIonne. — L'esprit de feue M"»* Henriette d'An-' 
gleterre. — Les remords de reropoisonneur.r—L'a- 
niant revenant. — La vieille Pbilippinette 410 



SOMMAIRES DU SECOND VOLUME. 

Chap. L — Amours du duc de Chartres et de M"* la 
Duchesse. — Jalousie de M. le Duc. -—Le baron de 
Breteuil. — Projet de mariage avec la princesse de 
ContL — La porte secrète. — Le père La Chaise. 
— Rendez-vous nocturne. — Complot entre Du- 
bois et M** de Maintenon. — Dubois prépare le 
mariage du duc de Chartres. — M"* de Blois. — 
Dubois chez Madame. — M'^ de Miramion. — Pro- 
IV. 26 



i(d2 TABLE 

positions de nmriage. — Golère de Madame. — L*Ap- 
partement et le souper du Roi: •=— Menace d'un 
soufQel?. -^ Dubois absent pendant la noce. — Le 
duc du Maine épouse M"* de Charolais. — Madame 
i*t les bâtards i 

Chap. II. — Retour de Dubois au Palais-Royal. — 
Le ducxle Chartres marié. — Reconnaissance des 
i^rands. — Etat de ta fortune de Dubois en 169Q1. — 
Lo duc de Chartres à TAcadémie. — Fontenelle. — 
L'abbé de Saint-Pierre. -^ Siège de Namur. — Le 
coup de mousquet. — Vauban. — Le Grand-Prieur 
de France. — La chauve-souris. — La lunette de 
Racine. — Bon mot d*un Suisse. — Prise du Fort- 
Neuf, — Cohorn et Vauban. — M. de Rosen. — 
Bataille de Steinkerque. — Prouesse de Dubois. — 
Les Steinfierques, — Retour de Versailles. — Mé- 
contentement du Roi. — Bataille à Nerwinde. — 
Le prince d*Ôrange et Dubois. — Le tapissier de 
Notre-Dame, — Les princes aux arrêts. . . ^ . . . 5 a 

CiiAP. III. — Dubois auteur. — La Relation des ha- 
tailles de Steinkerque et de Nerwinde, — Beau trait 
de Dubois. — Le grenadier et M. de Beauregard. — 
Eloge du maréchal de Luxembourg. — Mort de 
Pellisson. — Les inconvéniens d'une phrase. — Le 
duc du Maine joue le blessé. — Coups de bâton. 
— Mort de Mademoiselle. — L'urne brisée. — Le 
grand deuil de M. de Lauzun. — Montbrun, mar- 
chand de draps. — Jacques Boileau. — Les Fla- 
gellans. — Le cheval anglais. — Le baron de Beau- 
vaiô. — Le comte de La Vauguyon. — M"* Leboin- 
<\ve du Gros-Chenet et ses trois amans. — Mort de 
La Vauguyon. — La disette de 169'i et 1694. — Le 



DES SOMMAIRES. <o3 

huitain. — Le marquis de Dangeau. — Sic vos non 
vobis. — Le peuple de Paris. — Le carrosse de 
M"* de Maintenon. — Le Sauveur. 6a 

Chap. IV. — Mortalité. — Mort de La Fontaine ; des 
maréchaux d'Humières, de Luxembourg et de Bel- 
lefonds ; de la princessed'Orange ; de M."* de Barbe- 
sieux ; de M. de Harlay, archevêque de Paris. -^ 
M"* de Lesdiguières, — Couplet. -^ Maladie de 
Dubois. — Le docteur Carrette et son éiixin — 
Le mémoire d'apothicaire. — La brouille. — Le 
. Mercure galant. -^ Thomas Corneille. — Dubois 
parle littérature. — ^ Charles Perrault. — Les an- 
ciens et les modernes. — Opinion de Dubois sur la 
poésie. — Le portrait de M"* de Maintenon, peint 
par Mignard. -^^ Sainte Françoise. — Le manteau 

d'hermine et la couronne. — M"* de Sévigné. 

M"* de Coulanges. — L'abbé Têtu.— Son épitaphe. 

— Méprise. — Le gentilhomme , maître-d'hôteh 

— Les mains. •— Le portrait du maréchal de 
Noailles, peint par Rigaud. — Flatterie de Mignard. 

' — Dubois voit diminuer son crédit 94 

Chap. V. — Commencement de Massillon. — Son 
portrait et son caractère. — ~ Le quiétisme. — 
M"* Guyon* — Le père Lacombe son confesseur* 

— L'amour pur, — Fénelon. — Bossuet. -— As- 
semblée spirituelle. — Principaux quiélbtes. — ^ 
Extase de M"** Guyon. — Dubois élu. — Godet, 
évêque de Chartres. — M"* Guyon épouse de Jé- 
sus-Christ. — Son arrestation. — Fin du quiétisme. 

— Ninon de TÉnclos. — Son portrait à quatre- 
vingts ans. — Ses soirées philosophiques. — L'abbé 
Gédoyn. — L'anniversaire. — Les pluriels. — So- 



4o î TABLK 

ciété de Ninon. — Aventure tragique de la mère et 

du fi!s. , 124 

Chap. VI. — Le duc de Bourgogne. — Son éducation. 
—Son portrait; son caractère. — Le duc de Beau- 
villiers. — Mariage, du duc de Bourgogne avec 
Adélaïde de Savoie. — Commencement de Fleury. 

— Arrivée de la Duchesse. — Demi - confidence 
du duc de Chartres à Dubois. — M'^^ Adélaïde 
de Savoie. — So» portrait^ son caractère, — Le 
cha[#eau de Monseigneur. — D*Antin, fils de M. de 
Montespan. — La conscience et la bourse* — 
M'i« Ëiisabeth-Charlotle d'Orléans. — Son enfance* 

— Son père. — Le frère .et la sœur. — Maladie de 
M''^ d'Orléans. — Les lettres brûlées. — Son mariage 
avecLcopold Charles, duc de Lorraine i48 

Chap. VII. — Mort du marquis d'Arcy. — La fille 
d'honneur. — L'abbé Brigaut. — M"'^ de Venta- 
donr. — M^'« de Sery. — L'interrogatoire. • — Les 
filles de rOpéra. — Dubois dans les coulisses. — 
L'opéra de Cadmus. — La chute. — La Florence. 
- — M^'® Maupin. — Dumesnil. — Le couvent. — 
La canne et Tcpée, la montre et la tabatière. — Le 
bal de Monsieur. — Le duel. — Descoteaux. — Re- 
traite de Baron du théâtre. — ^ Son portrait ; son 
âge. — La Desmares. — La proposition acceptée. 

— La grossesse. — Les cheveux. 171 

Chap. VIII. — La colère. — Pradon ; ses succès. — 
M"*' de Nevers et de Bouillon. — La place Royale. 

— Gaçon. — Les nouveaux Trissotin et Vadius. — 
Mort et épitaphe de Pradon. — Dubois diplomate. 

— M. de Barbezicux. — La Duclos. — Le cheva^ 
lier Dubois, — M. de Tallard , ambassadeur <ie 



DES SOxMMAIRES. 4o5 

France en Angleterre. — Saint-Evremont ; son por- 
trait. — La duchesse de Mazarin. — Le duc de 
Mazarin. — Citation d'une lettre de son aumônier. 

— La petite cour de M"*" de IVlazarin. — Lord Stan- 
hope. — Dubois pensionnaire de TAngleterre.— -Les 
soupers. — Le duc d'Ormond. — Les Romains et les 
Stuarts. — Dénonciations de M. de Tallard. — Du- 
bois et l'ambassadeur. — La lettre de cachet. — 
Dubois à Marly. — Le Nostre. — Le charme rompu. 

— Les Anglaises 19G 

Chap. IX. — Testament de Charles II, roi d'Espagne. 

— Le duc d'Uarcourt. — L'ambassade. — L'Escu- 
rial. — Le duc d'Anjou roi d'Espagne. — Désaj)- 
pointement de Monsieur et du duc de Chartres. — 
Métamorphose. — L*abbé Feuillet. — La folle 
Hébert. — Un mot de Dubois. — Monsieur et 
Louis XIV. — Le jeûne. — Le biscuit et le veau. 

— Attaque d'apoplexie. — L'agonie. -^ Mort de 
Monsieur. — Indifférence de la cour. — L'air 
d'opéra. — Le duc de Chartres devient duc d'Or- 
léans. — Ra vannes et Robiilard. — La cour épicu- 
rienne du Palais-Royal. — Le comte de Grammont. 

— Dubois pensionné 226 

Chap. X. — Bizarrerie des femmes. — La mercière 
du Charnier des Innocens. — M"* Gothon. — M. Lu- 
cas, M. Prudhomme et le chevalier. — Des empiètes. 

— Les commenceinens de l'amour. — La seconde 
visite. — M"* Babct. — La réputation de Dubois. 

— L'invitation. — Levasseur. — Le bal de la rue 
de la Veri^rie. — Un tour de page. — Le cocher 
de M. Yertliamout. — La chanson de monsieur 
Vahhv, — Les deux carrosses. — Le second bal. — 



4o6 TABLE 

La petite chambre et la ronde. — Le bal de FOpé-- 
ra. — Etrange façon de déguiser quelqu'un. — Les 
grîsettes au Palais-Royal. — Métstmorphoses. — 
Désespoir de Gothon. — Le refrain favori du duc 
d'Orléans. — Fin tragique ^4^ 

Chap. XI. — Conseil de Dubois au duc d'Orléans. — 
Le faux voyage en Espagne. — Moreau , la veuve 
Coulon et sa fille. — M. Maréchal. — Mort du 
chevalier de Lorraine, -r- Dubois passe à Brives- 
la-Gaillarde. — Sa mère , son frère et ses neveux. 
— Le cardinal d'Eslrées. — Retour de Dubois à 
Paris. — M. et M"* Chamillart. — -Le billard. — Les 
devises. — Les abbés Châteauneuf et Bignon. — 
Dubois protège sa famille. • — Fin des amours du 
duc d'Orléans avec la Desmares. — Baron apothi- 
caire. — Le bonnet de nuit. — Nouveaux honneurs 
et nouveaux biens de Dubois. — L'abbé de Pompa- 
dour. — Le chapelain du Roi. ........... a8a 

Chap. XII. — Dubois exclu de la cour. — La maftresse 
de soixante-quinze ans, — M. Ledru, quincaillier. — 
Sa femme. — L'abbé Dutrot et encore M. Lucas. — 
L'hospitalité. — La jalousie et l'avarice. — L'au- 
berge de la Croix-de-Fer. — Le m^ri prisonnier, -n— 
La vertu en tablier. — Le flagrant délit. — Le 
mari cocu et content. — Adieux aux grisettes. — 
M. d'Argenson , lieutenant de police ; son por- 
trait. — Son entrevue avec Dubois. — L'escouade 
du guet. — Les trois officiers battus et confus. . . 3o% 

Chap. XIII. — Dubois a le spleen. — La princesse 
deis Ursins; ses commencemens ; son portrait; son 
caractère. — Dubois lui est présente. — Lettres à 



DES SOMMAIRES. k<^ 

W^ de Maintenon. — Nouvelle disgrâce. — Projet 
de suicide. — Le duc d'Orléans nommé au comman^ 
dement de Farmée d'Italie. — Le maréchal- de 
Marzin. — Le siège de Turin. — Les peaux. — 
Le duc de La Feuillade. •^— La missive en chiffres. 

— Le conseil. — Bataille de Turin. — Mort de 
l'abbé de Grancev. — Retraite. — Retour du duc 
d'Orléans à Versailles. — L'abbaye de Saint-Be- 
noît-sur-Loire. — Philbèrt ; îaa 

Chap. XIV. — Le duc d'Orléans va commander l'ar- 
mée d'Espagne. — Intrigues de cour. — Frénésies 
de Dubois. — Accident du bois de Boulogne. — Le 
duc d'Orléans de retour de sa première campagne. 

— Lettre de la princesse des Ursins. — Singulière 
demande deD«ibois. — L'embrassade. •^— Le teintu- 
rier etVahbé peint en verti — Sobriété de Dubois. 
— Son séjour à son abbaye de Saint-Xiist. — Marie. 

— La lumière éteinte. — r L'évêquede Strasbourg* 
-^ Les denx pères. — Seconde campagne du duc 
d'Orléans. — La reine d'Espagne, la comtesse délia 
Maria , M"* des Ursins. — La FieiUe capitaine et la 
Vieille lieutenant, — Deslandes de Regnault. — Le 
général Stanliope. — Accusation contre le duc d'Or- 
léans. — Calomnies. — Coliques de M™* d'Orléans. 

— L'accouchement et le poison. 346 

Ghap. XV. — Fontenelle. — Son portrait. — Son ab- 
stinence. — Son logement au Palais-Royal. — Le 
café Laurent. — Rousseau et Saurin. — L'oreilie 
coupée. — Jolyot de Crébillon. — Lamothe-Hou-> 
dard. — L'abbé Pellegrin. — Danchet. — Saurin. 

— Leriget de La Faye. — Boindin. — Malafaire, 
Debrie^ Oghières^ Villiers. — Les gens dé loitves* 



4o8 TABLE 

— Maranzac, bouffon du Grand Dauphin^ — Les. 
couplets. — Rousseau. — Les représailles. — La 
quête. — Affaire des couplets satiriques 371 



SOMMAIRES DU TROISIÈME VOLUME, 

Chap. I. — Axiome de Louis XIV. — Les préten^ 
danles à l'alliance du duc de Berri. — Le père de 
La Rue ; son portrait ; son jésuitisme. — Le comé- 
dien et le prédicateur. — Complot. — Les calomnies. 

— M"* d'Orléans; son portrait ; ses vices; son édu- 
cation. — Le duc de Berri ; son portrait physique et 
moral. — M*"« de Saint-Simon, dame d'honneur de 
la duchesse de Berri. — Manœuvres de Dubois. — 
La femme de chambre de M. de Berri. — Confi- 
dence au duc d'Orléans. — Le mariage. — Ses suites 

— Dubois retrouve sa femme. — La pension de 
douze cents livres. 



Chat. II. — Mort de M. le Prince ; de M. le Duc 
du prince de Conti. — Prophétie de Nostradamus 

— Les probabilités. — Le père Le Tellier, confes- 
seur du Roi ; son portrait; son caractère. — La pe 
tite vérole. — Mort de Monseigneur. — Folies de 
la duchesse de Bourgogne. — Courses nocturnes 
— M™*» de La Vallière et Nangis. — Pressentiment 

— Maladie et mort de la Dauphine. — La taba- 
tière. — Ouverture du corps. — Maladie du Dau- 
phin; .a mort. — Calomnies atroces. — Délation 
du pèie Arnoux. — Autopsie du corps du Dau- 
phin. — Le moine* de 1709. — Le peuple insulte 
le duc d'Orléans. < — Imprudence do llavaiiues. — 



; " DES SOMMAIRES. 409 

BlôcUs du Palais-Koyal. — Le duc d'Orléans veut 
se justifier auprès du Roi. — Le contrepoison. •= — 
M"** de Verrue. — Conseil de Dubois. — Le duc 
d'Orléans à Sceaux. — Métamorphose du père Le 
Tellier. — Homberg. — Renvoi de la comtesse 
d'Argenton. — Élévation de Dubois a 6 

Chap. III. — Dubois amoureux. — La veuve Annette. 

— Dubois et le duc d'Orléans rivaux. — La vilre 
cassée. — Portrait d' Annette. — Samuel Bernard; 
sa laideur. — Les deux chalands. — Proposition de 
mariage. — Les demoiselles Loysons. — Le ifaux 
mariage. ■ — Bigamie. — Le souper des noces. — 
Les droits du mari. — Le remplaçant. — Le len- 
demain matin. — Femmes enragées. — Le mari et 
Tamant. — Annette à Surénes. — Tentative de 
Samuel Bernard. ' — Mort de la veuve. — Lettre de 
M"»« Dubois. — Vanité d'un banquier 66 

CuAP. IV. — Les valets. — Le guel-à-pens. — San- 
lecque. — Chef, cuisinier. — Manet et ForceviUe, 
valets de chambre de Dubois. — Le coup de pied. 

— La bulle Unigenitus. — Les Chartreux. — D»i- 
fresny. — La jardinière d'Anet. — Daucourt, sa iille 
et sa femme. — La prison. — La blanchisseuse et 
les deux cents ducats. — François Pieron et 
M"« Haran. — L esprit de M"'' Testard. — M"»« de 
Cursé et M**"Mangis. — Les laquais. — Le juge- 
ment de Paris. — Les trois déesses. — Cupidon. 

— Le satyre. — La pomme d'or 100 

U HAp V. — La charge de secrétaire des commande- 
mcns du duc de Berri. — Dubois solliciteur, — 
Loiîgepicric. — Bruits infâmes et couplets sur la 



4 10 TABLE 

duchesse de Bcrri. — La Haye, son amaut. — Griefs 
d'un mari. — Le coup de pied au cul. — Projet 
d'enlèvement. — La chasse. — Mort du duc de 
Berri. — La cassette de la duchesse de Bourgogne. 

— Intrigues du duc du Maine. — Le duc de Saint- 
Simon. — La généalogie. — Un Saint-Simon , 
écuyer; Le Bossu et Dubois. — Portrait du duc 
de Saint-Simon. — Sa femme et sa fille. — Ses 
ambitions. — La confidence. — Le testament de 
Louis XIV. — Projets du duc d'Orléans. — Le tes- 
tament et l'anti-testament. — Voyages de Dubois 
en Angleterre. — Le lit du cardinal. — Retour en 
France ia4 

Chap. VI. — Etat désespérant du Roi. — Ses pressen- 
timens. — Le comte de Stairs. — Le verre d'eau. — 
Pari de douze cents guinées. — Les caries. — L'am- 
bassadeur de Perse Mehemed Riga Beyg. — Au- 
dience du Roi. — M"* d'Espinay. — La caisse. — Les 
prières de Dubois. — Situation de la cour pendant 
la maladie du Roi. — Fagon et le duc du Maine. — 
La gangrène. — Encore la centurie. — Entrevue 
du Roi et du duc d*Orléans. — Le scapulaîrc. — 
Le Masque de fer. — L'élixir. — Le De Profundis, 

— Derniers momens de Louis XIV. — Sa mort, . 1 57 

Chap. VII. — Physionomie de la cour à la mort de 
Louis XIV. — Le duc du Maine et le duc d'Orléans. 

— Billet d'enterrement. — Les poètes. — L'an- 
tichambre. — Discours original du Régent. — 
Dubois-Démosthène. — Séance du parlement. — 
La Ligue et la Fronde. — Discours prononcé par 
le duc d'Orléans. — Interruption. — Ouverture 
du testament. ^ — A-propos du fou Maranzac. — 



DES SOMMA.IRES. An 

Testament abrogé. — Continuation de la séance. 

— Réception du duc du Maine à Sceaux. — Le 
jeune prince de Conti. — La Morival. — Funérailles 

du Roi. — Premiers effets de la Régence 188 

Chap» Vin. — Lettre de Madame. — L'archi-Dubois. 

— jVlme Je Hautefort. — Origine de son nom. -^ 
Explication entre Dubois et le Régent. — Les fri- 
pons. — Dubois nommé conseiller d'Etat. — Félici- 
tations de l'abbé Bignon; de l'avocat Godefroy; de 
Madame. — Madame à Saint-Cyr. — Les- traitans. — 
Bourvalais. — Le maître de poste de Verdun. — 
Confiscations. — Origine du système de Law. — 
Law; ses commencemens ; sa femme; son portrait. 

— Etablissement de la banque de France. — Pro- 
jets de Law. — Dubois se brouille avec le maré- 
chal de Villars. — r Portrait de ce maréchal. — Bau- 
delot, antiquaire de Madame. — Cornifîcius et 

M. de Vittars , 117 

Chap. IX. — Le chevalier de Saint-Georges. — Ses 
malheurs. — Son portrait. — IN'égociation avec 
TAngletcrre. — Lettres de Dubois à lord Stanhope. 

— Le maréchal d'Huxelies ; son portrait. — Les 
deux lettres. — Voyages de Dubois à la Haye. — 
Les livres et les tableaux. — Conférences. — Re- 
tour à Paris. — Second voyage de Dubois. — Le 
courrier Marois. — Le banquier de Bruxelles. — 
L'interprète allemand. — Arrivée de Dubois à 
Hanovre. — Le marquis de Louville. — Calomnies 
sur milord Stairs. — Georges P', roi d'Angle- 
terre. — La reine de Prusse. — Dîner du Roi. — 
Robert "Walpole. — M. de Nesmond, évéque de 
Bayeux. — Georges boit à la santé du Prétendant. 

— Dubois à la Haye 247 



4ia TABLE 

CuAP. X. — ^ Le marquis de Chaleauneuf ; ses ridtcir- 
les» — La ceinture de diamans. — Le dîner des ta- 
batières. — M** de ChateauneuC — M"* de Mo- 
langis, sa ûlle. — Le père de Castagoère, son Deveu. 

— Sourdeval, secrétaire de Dubois. — Lavergne, 
autre secrétaire. — Scène du Bourgeois gemiU^ 
homme, — La liste du Suisse. — Lettre de Dubois 
au marquis de Noce. — Heinsius, grand pension- 
naire de Hollande. — Insolence de Louvois. — 
Lord Cadhogan. — Robert Walpole. — MM. Las- 
sasas et Basnage. — Guerre ouverte du père Cas- 
fagnère contre Dubois — M"* Dcnoyer et ses deux 
filles. — LVmbuscade. — Le secrétaire du diable. 

— Convention entre la France et TAngleterre. — 
Complimens de nouvelle année. — Signature de 
la triple alliance. — Lettre du Régent à Dubois. 

— Dîner diplomatique. — Dubois sacrifié. — 
Lettre au Régent. — Le poisson. — Lettre du roi 
d'Angleterre à Dubois. — Générosité peu coûteuse. 

— Départ de la Haye. — Avis mystérieux. — Les 
béguines d'Anvers. — Retour au Palais-Royal. — 
Les boîtes de tbé et le vin deTokay. — Dubois, se- 
crétaire du cabinet du Roi 27^ 

Chap. XI. — Le président Desmaisons. — Le cban- 
celier Voisins. — M. d'Aguesseau ;son portrait. — 
Le jeune roi confié aux hommes. — Sa tristesse. — 
Portrait de Louis XV à sept ans. — Le maréchal 
de Villeroi, son gouverneur. — M. de Fleurv, 
son précepteur. — L'abbé Flcury, son confesseur. 

— Les Mœurs des Israélites, — Massilloa chez 
Madame. — Les distractions de M«"« de Gordon. — 
L habit déboutonné. — 31*^*^ Gordon et Beuvron. 



' . DES SOMMAIRES, /,î3 

— La princesse Elisabeth. — Petit Carême de Mas- 
sillon. — Sa nomination k Tévéché de Ciermont. 

— Voyage du czar Pierre I"j son portrait. — En- 
trevue du Régent et du Czar. — Le Czar au 
Luxembourg. — r Louis XV et le Czar. — Le Czar 
•il l'Opéra; chez le duc d'Antin; chez le duc du 
Maine; aux Invalides; à rAcadémie;aux Gobelins. 
il la Monnaie ; au Parlement. — Sa visite à M"« de 
Maintenon. — Pierre I" et le cardinal de Riche- 
lieu. — Mémoire de la Sorbonnc. — Départ du 
Czar 3i7 

•Chap. XII. — Les secrétaires. — Le faux seing. — 
Le pari du prince de Rohan. — Les créanciers. — 
Dubois, père malgré lui. — Les vins de la cour, 

— Le chat. — Procès contre les princes légitimés. 

— Le duc de Bourbon; son portrait. — Maman 
la carogne. -^ Amours de M. le Duc avec M™« de 
Nesle. — Les maris. — M"™® de Polignac. — La 
marqaise de Prie. — ^M"'* la Duchesse; son portrait ; 
son mariage; sa mort; ses galanteries. — Lassey, 
Duchallar 36o 

Chap. XIII. — Bruits de guerre. — Albéroni jugé 
par Dubois. — Ses commencemens. — Son minis- 
tère. — Dubois nommé ambassadeur extraordinaire 
en Angleterre. — Son petit-fils. — Fin prématurée 
de ce jeune homme. — Néricauk-Destouches. — 
Son portrait. — Départ de Dubois. — La sérénade. 

— Dubois à Londres. — Henri. — La goutte scia- 
tique. — Dubois malade. — Le cheval et la jument. 

— Dépêches. — Voyage de Dubois à Paris. — Re- 
tour en Angleterre. — Les andriennes, — Politesse 



4 1 4 TâBUI 

«inglaise. — Mémoire. — Lord Stanliope envoyé eti 
France. — Signature de la quadruple alliance. — 
Sara Bisding. — Intrigues d'Albéroni. — Réconci- 
liation de Dubois avec Destouches. — Retour de 
Dubois en France * . . é é é , , 396 



SOMMAIRES DU QUATRIÈME VOLITME. 

Chap. I. — La bienvenue du négociateur. — Les ri-» 
deaux fermés. — Dubois et le Régent vont seuls à 
Saint-Cloud. — Démêlés du Parlement avec le duc 
d*Orléans. — Complots du duc du Maine. — Lettre 
de M, FitZ'Moritz et la réponse. — Prédestination. 
— La soubrette de la duchesse de Berri. — Lit de 
justice du 26 août. — Confidences de M™* d'Orléans. 

— Les homars. — Travaux du lit de justice. — 
Le président de Blamont et deux conseillers arrêtés. 

— Le parlement dompté. — Fureurs de M™«dtt 
Maine et de M"® de Maintenon. — Le duc et la du- 
chesse de Lorraine à Paris. — Le marquis et la 
marquise de Craon. — Incendie de Luné ville. — 
Progrès de la banque. — Compagnie d*Occident. — 
Le Mississipi. — Lettre de M. de Cro2at. — Fon- 
tenelle et Lamothe , faiseurs de parades. — Sup- 
pression des conseils de régence. — Secrétaires 
d*£tat et chefs des finances. — Dubois secrétaire 
d'Etat des affaires étrangères. — Lettre de milord 
Craggs. — Soupçon ridicule i 

Chap. IL — Sinistres avis. — Dubois chez.la Fillon. 
— lia cloison. — Visite à M. d*Argenson. — Tran- 



DES SOMMAIRES. 4i5 

cfuilUté du Régent. — Premières mesures. — Jean 
Buvat. — Éclaîrcisseméns. — La mine éventée. — 

I 

Buvat récompensé. — Le duc d'Orléans au milieu 
des chats* — Retour de Marois. — Récit de son ' 
expédition. — Lettres de M. de Cellamare au car- 
dinal Albéronî. — Aveuglement du Régent. — 
Nouvelles preuves de la conspiration. — L'abbé 
Brigaut arrêté. — La Maintenon chef des ouvriers, 
— Indignation du Régent. — Le prince de Cella- 
mare. — Son arrestation. — Enquête en son hô- 
tel. — Déclaration de guerre à l'Espagne 4 < 

Chap. III. — Entêtement du duc d'Orléans. — Des- 
potisme de l'abbé Brigaut. — Petites causes d'un 
grand coup d*État.^- Arrestation du duc du Maine, 
de la duchesse du Maine. — Ancenis. — Les pierre- 
ries.-^ Arrestation de Schlieben, de Sandrasky, du 
chevalier de Mesnil , de M*'* .de Launay, etc. — 
Correspondances galantes de M™* du Maine. — 
Lettre du cardinal de Polignac — Réponse. — 

Billet du président de Mesmes Pompadour. — 

M. de Laval. — Le Régent dans son oratoire. — Le 
duc de Richelieu arrêté. — Son portrait, ses galan- 
teries. — Le geôlier du Masque de fer. — Le Ré- 
gent à la Bastille. — L'inscription. — Le duc du 
Maine à Dourlens ; la duchesse à Dijon. — Leur 
mise en liberté. — Fin du procès de la conspîr 
ration. — Placard injurieux. — Renyoi d' Albé- 
ronî. — Le passe-portl 85 

CnAP. IV. — Mauvaise santé du Régent. — Son in- 
teunpérance. — Portrait du comte de Noce. — Por- 
trait du comte de Broglie. — Le Luxembourg.— 



^iillt 



4 1 6 TABLE 

riian<îons saliricinos. — La Grangc-CIianceî; son 
portrait; ses Philippiqu€S\ sa puoition. — Aroiiet 
de Voltaire; son porlrait; son esprit et son carac> 
fcTo. — Cliaosons. — La trag<*dle ^OEdipe.^^ 
Arouet se moque en face du Régent. — R**présen- 
lation à'OEiUpe. — La fille dtî Jocaste. — M"« d'Or- 
léans; son portrait. — Ah I mon cher Caucheredu! 

— f e couvent. — L'abbesse et la religieuse. — 
L'abbaye de Chelles. — Couplet. — Extravagance 
de ia duchesse de Berri. — Mystère. — Son ma- 
riage secret avec Riom. — La tête de crapaud. — 
Grossesse. — Pèlerinages aux Carmélites. — Ma- 
ladie de M™^ de Berri; ses derniers momcns; sa 
mort; son enterrement 14^ 

Chap. V. — Epilapbes de la duchesse de Berri. — 
M"* de Valois; son porlrait; ses amours; bonne à 
marier. — Chagrin à la cour. — La Grande Du- 
chesse de Florence. — Les fiançailles. — La rou- 
geole. — Départ et voyages. — Les Imitations. 

— Résignation de la princesse de Modène. — 
Salvatico. — Les Jhl Ah! — Maîtresses du Ré- 
gent. — Bergeries de la comtesse d*Argenton. — 
M"* de Parabère. — Son mari. — L'ivrogne. — 
Le diamant. — M"* de Parabère et l'archevêque 
de Cambray. — Portrait de cette dame. — Le 
Régent, David et Salomon. — M™« de Sabran ; son 
portrait. — Le mari chambellan. — Lettre au chien 
de race. — Philippe à l'Opéra. — La Souris en- 
levée par Richelieu. — Emilie ; son portrait. — 
L'affaire importante. — La robe et les billets de 
banque. — I^ Régent loup -garou. — La mère et 
la fille. — M"'« du i)tffant. — M'"* d'Avcrne; son